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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).
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1 octobre 2014 3 01 /10 /octobre /2014 04:31
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Le Salon de la revue 2014, c'est bientôt !

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Scribulations est une revue littéraire au format livre. Elle crée une nouvelle passerelle entre les auteurs et le public en proposant justement de publier les meilleurs textes issus d’Ateliers d’écritures divers et variés.

En.Ligne.Editions, 291, rue Montesquieu, 69400 Villefranche-sur-Saône

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Lou de Libellus Lou de Libellus - dans de maintenant
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30 septembre 2014 2 30 /09 /septembre /2014 23:01

_ Bonjour, monsieur Mimile ! Toujours dans le mille ?

_ crédju, m'sieur Lou, où c't'y qu'vous était !?

_ Chez moi, très discret derrière mon portail toujours fermé.

_ ho ! Mimile ! si que t'as pas l'arthérose du coude, t'en ouvres une !

_ a'c eul z'olives ?

_ Mon petit Mimile – vous permettez que je vous appelle mon petit Mimile ?

_ j'permets pas, j'préconise.

_ Mimile, vous savez que notre ami Popol est pour la continuité sans le changement. Pour moi, ce sera un thé avec une rondelle de citron.

_ dame, on s'languissait, m'sieur Lou, c'était qui de c't'affaire ?

_ Des nuisibles, des plaisantins, mon cher Popol.

_ vous avez-t-y r'pris vos cours su' Libellus ?

_ Oui, et de nouvelles lectures vous attendent, Bébert. Vous aurez même bientôt un sujet de dissertation à traiter.

_ vindju, m'sieur Lou, s'y faut r'tourner à l'école de c't'heure !

_ Vous pourrez poser des questions dans z'eul commentaires, et je vous proposerai mon aide. Voici le sujet :

« Chercher la vérité, c'est se faire du mal à soi-même. »

Vous développerez, vous expliquerez, vous illustrerez cette sentence de Pierre de Sallen, penseur contemporain.

_ tudju ! y a des vérités qu'y faut mieux pas savoir, c'est c'que j'dis.

_ ho ! Mimile ! t'oublies que l'sujet, c'est cher-cher.

_ qui qu't'as, Popol, tu vas-t-y nous fair' la l'çon ?

_ Mao-tsé-toung l'a dit, après Lao-tseu : mieux vaut chercher là où il n'y a rien que trouver là où il y a quelque chose.

_ hé, la patronne, tu nous fait r'monter eun caisse, y a Popol qu'a besoin d'fortifiants.

_ Ce que dit monsieur Popol est intéressant. Toutefois, il conviendrait simplement d'inverser les termes de sa citation.

_ ho ! la patronne ! t'amènes eun aspirine avec.

 

* * *

 

Chez Mimile - les routes ne sont plus sûres

http://www.libellus-libellus.fr/article-chez-mimile-les-routes-ne-sont-plus-sures-76113033.html

 

Chez Mimile_02 – Oursel et Avarie

http://www.libellus-libellus.fr/article-chez-mimile_02-oursel-et-avarie-77106636.html

 

Chez mimile_03 – dans le commerce, rien ne va plus

http://www.libellus-libellus.fr/article-chez-mimile_03-dans-le-commerce-rien-ne-va-plus-103922190.html

 

Chez Mimile_04 – la Poste-Par-Tom

http://www.libellus-libellus.fr/article-chez-mimile_04-la-poste-par-tom-112341909.html

 

Chez Mimile_05 – dieu est mort

http://www.libellus-libellus.fr/article-chez-mimile_05-dieu-est-mort-120699744.html

 

Chez Mimile_06 – Meurtre à la batte

http://www.libellus-libellus.fr/article-chez-mimile_06-meurtre-a-la-batte-thouars-deux-sevres-121863739.html

 

Chez Mimile_07 – pour faire bref

http://www.libellus-libellus.fr/article-chez-mimile_07-pour-faire-bref-122582341.html

 

Chez Mimile_08 – sortie des burnes

http://www.libellus-libellus.fr/article-chez-mimile_08-resultat-des-burnes-123192022.html

 

Retrouvez la bande à Mimile chez les dames du Thérondelle.

 

Le thérondelle_17 – chez Mimile

http://www.libellus-libellus.fr/article-le-therondelle_17-chez-mimile-113481887.html

 

Le thérondelle_21 – Saint Kitts and Nevis, home, sweet confectionery

http://www.libellus-libellus.fr/article-le-therondelle_21-saint-kitts-and-nevis-home-sweet-confectionery-119313078.html

 

 

 

 

_ _ _

 

A NE PAS LIRE

 

http://fa-cantal.blogspot.fr/2014/01/on-peut-rire-de-tout-mais-pas-avec.html

dimanche 19 janvier 2014

« On peut rire de tout mais pas avec n'importe qui. » Pierre Desproges

Et surtout pas avec Manuel Valls !

Fédération Anarchiste, Groupe Marguerite Agutte - Cantal

 

- - -

 

http://www.federation-anarchiste.org/spip.php?article1232

Communiqué : Article du Monde Libertaire gratuit

dimanche 2 mars 2014

Un article inadmissible a échappé à la vigilance de nos camarades du Monde Libertaire Gratuit. L’article "« on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui » Pierre Desproges, ET SURTOUT PAS AVEC MANUEL VALLS !" dans le numéro 48, n’aurait jamais dû paraître dans notre presse, pour des raisons évidentes à celles et ceux qui l’auront lu. Il s’agit bien évidemment d’une erreur, la personne ayant écrit cet article ne fait pas partie de notre organisation et ne représente pas davantage notre position politique. Nous allons rechercher collectivement la source de ce dysfonctionnement. Nous demandons aux personnes qui auraient encore ce numéro 48 sur leurs blogs ou sites internet de bien vouloir le retirer de la circulation.

 

La Fédération Anarchiste

 

Lou de Libellus Lou de Libellus - dans de maintenant
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26 septembre 2014 5 26 /09 /septembre /2014 23:01
Éric Dupont, La Fiancée américaine – ses yeux sarcelle

Éric Dupont, La Fiancée américaine, Éditions Marchand de feuilles, 2012, éditions du Toucan, 2014

 

Un gâteau renversé à l'ananas peut-il changer le cours de l'histoire ?

Aux confins enneigés du Québec, l'histoire d'une famille étonnante, un clan de bûcherons, de croque-morts et d'entrepreneurs, marqué pour l'éternité par Madeleine, cette « fiancée » venue d'Amérique avec pour seul trésor son livre de recettes.

La Fiancée américaine est une extraordinaire saga familiale campée entre la petite ville de Rivière-du-Loup, sur les bords du fleuve Saint-Laurent, Rome et Berlin. On se laisse emporter par la genèse et le destin d'une lignée rare, peuplée d'hommes forts, de religieuses québécoises et de petites filles aux yeux bleus qui utilisent les tartes au sirop pour tuer leur frère.

Inspiré de faits bien entendu réels, ce roman célèbre la femme de façon unique. C'est un récit qu'on lit la main sur le cœur et l'esprit porté par le vent qui souffle, paraît-il, du bar de Rivière-du-Loup jusqu'au château Saint-Ange de Rome.

4e de couverture

Éric Dupont, La Fiancée américaine – ses yeux sarcelle

Éric Dupont, né à Amqui, Gaspésie, en 1970, est professeur de littérature à l'Université McGill de Montréal. La Fiancée américaine (Prix des libraires du Québec 2013, Prix des Collégiens 2013) est son quatrième roman, après Voleurs de sucre (2004, Prix Senghor de la francophonie), La logeuse (Lauréat du Combat des livres 2006) et Bestiaire (un des cinq meilleurs romans de l'année 2008 selon le journal La Presse).

 

Quelques années avant d'être forcée par sa mère à monter dans un autobus pour New York en plein blizzard de décembre, Madeleine Lamontagne avait été une petite fille qui aimait par-dessus tout les lapins de Pâques, les sapins de Noël et les histoires de Louis Lamontagne, son papa.

[…] les histoires épouvantablement fabuleuses de Papa Louis, comme la fois où il avait battu de justesse Manitoba Bill – le Pied-noir aux yeux bleus – au bras de fer, ou l'improbable récit de cette nuit de la Saint-Jean où il avait dansé avec la bonne femme Téton sur la route Transcanadienne derrière Saint-Antonin.

 

Louis Lamontagne, dit Cheval Lamontagne, remportait les concours d'hommes forts dans les foires.

 

Le décor est planté : Noël, la neige, Pâques, la Saint-Jean, puis la neige encore.

 

Une famille, plusieurs générations, la même histoire.

 

Papa Louis était un petit Jésus. Le fait était connu. Mais sa mère Madeleine, dite Madeleine l'Américaine, pour ne pas la confondre avec Madeleine-la-Mére et toutes les Madeleine qui s'étaient succédé depuis l'arrivée en terre canadienne de l'ancêtre Lamontagne, et son père Louis-Benjamin Lamontagne, eux, ne l'avaient pas su d'avance. Même qu'on s'attendait à ce que Papa Louis naisse bien après les Rois, de sorte qu'on avait pas fait trop attention.

[…]

C'était décembre 1918 dans la vieille Rivière-du-Loup qu'on appelait Fraserville. Louis-Benjamin Lamontagne et sa femme Madeleine l'Américaine attendaient leur premier enfant dans l'hiver glacial et silencieux du Bas-Saint-Laurent.

Pourquoi on l'appelait l'Américaine, Grand-Maman Madeleine ? Pis pourquoi toutes les femmes s'appellent Madeleine dans tes histoires ?

 

Madeleine-la-Mére, grand-mère de Louis Lamontagne, mère de Louis-Benjamin, a fait venir l'Américaine au Canada : elle avait souhaité que son fils, né le 14 janvier 1900, épousât, comme son père, une Madeleine.

Le 1er mars 1918, une jeune fille aux yeux sarcelle se présenta : ce fut le coup de foudre.

Le mariage fut célébré le 3 avril.

 

On a festoyé.

Éric Dupont, La Fiancée américaine – ses yeux sarcelle

Pieter Brueghel l'Ancien, Le repas de noces

 

Pour Noël, le curé Cousineau de l'église Saint-François-Xavier voulait monter une Nativité en chair et en os pour animer sa messe de minuit. La nuit de Noël, Madeleine l'Américaine accouche dans l'église. Une fille morte avant de naître, puis un fils bien vivant. Madeleine, déchirée, n'a pas survécu.

Éric Dupont, La Fiancée américaine – ses yeux sarcelle

Pieter Brueghel le Jeune, Le Dénombrement de Bethléem, ca 1605-1610, musée des Bons-Enfants, Maastricht

 

La petite fille qui aimait les histoires de Louis Lamontagne, son papa, c'est Madeleine Lamontagne.

En 1955, Solange Bérubé, cinq ans, comme Madeleine, est sa voisine. Sa mère lui interdit d'aller chez les Lamontagne. Certes, Louis est croque-mort de son état, et pourtant c'est sa femme, Irène, que l'on fuit.

Les deux fillettes se lient d'amitié. Un mot de Solange à Madeleine : « Pour toujours. Toi, moi et Lazare. S. »

Un jour, Irène fait cuire Lazare, le chat de Solange.

 

En juin 1968, le petit Luc Lamontagne est retrouvé mort, asphyxié dans un cercueil. C'était une partie de cache-cache. Papa Louis monte à l'organiste, lors des funérailles : « Je veux que tu joues Que ma joie demeure. »

 

Johann Sebastian Bach, Jesu bleibet meine Freude (Jésus, que ma joie demeure), cantate Herz und Mund und Tat und Leben (Le cœur, la bouche, l'action et la vie), BWV 147, 1723, transcription pour orgue de Maurice Duruflé, int. János Pálúr, Művészetek Palotája (Palais des Arts), Budapest, 2008

 

Le père Lecavalier, prêtre et peintre, vient composer un nouveau chemin de croix à l'église. Il est invité à souper chez les religieuses. On lui a préparé un gâteau, avec des tranches d'ananas et des cerises au marasquin. Un nouveau confesseur, et tant de nouveaux pécheurs, et surtout, de nouvelles et d'anciennes pécheresses !

En peignant, il chante.

 

Giacomo Puccini, Tosca, 1900 / Recondita armonia, int. Roberto Alagna, Enrico Fissore, Angela Gheorghiu, in Tosca, un film de Benoît Jacquot, 2001 – orchestre de Covent Garden, dir. Antonio Pappano, 2001

 

Recondita armonia di bellezze diverse !

È bruna Floria, l'ardente amante mia.

E te, beltade ignota, cinta di chiome bionde,

Tu azzurro hai l'occhio,

Tosca ha l'occhio nero !

L'arte nel suo mistero,

le diverse bellezze insiem confonde...

Ma nel ritrar costei,

Il mio solo pensiero,

Il mio sol pensier sei tu,

Tosca, sei tu !

 

Madeleine-la-mère-des-jumeaux, la petite Madeleine, a donné naissance à Gabriel et Michel. Elle confie Gabriel (tout le portrait de Louis) à Solange et garde Michel, plus frêle.

Le 2 mai 1969, les deux jeunes femmes créent le premier Chez Mado, à Montréal, au coin des rues Saint-Hubert et Beaubien.

Chez Mado devint la gargote à déjeuner la plus courue du quartier. […] Madeleine aux fourneaux, Solange au service.

Éric Dupont, La Fiancée américaine – ses yeux sarcelle

Les temps ont changé.

 

Les histoires imbriquées dans l'histoire ne peuvent se réduire à un résumé. Comment rendre compte de l'humour, parfois macabre, des allusions gourmandes ou grivoises ?

 

On lira avec intérêt la chronique chantante de Topinambulle, et celle, très belle, de Venise.

Éric Dupont, La Fiancée américaine – ses yeux sarcelle

Québec en septembre, une idée de Karine.

 

Lou de Libellus Lou de Libellus - dans de litterrance
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20 septembre 2014 6 20 /09 /septembre /2014 23:01
Jón Kalman Stefánsson, Entre ciel et terre –  rien qu'un simple vêtement

Jón Kalman Stefánsson, Entre ciel et terre, Jón Kalman Stefánsson, 2007, traduit de l'islandais par Éric Boury, Gallimard, 2010

Photo © Tom Nagy/Gallery Stock (détail)

 

« Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d’autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cœur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires et que nous ne sommes peut-être ni vivants ni morts. »

Parfois les mots font que l'on meurt de froid. Cela arrive à Bárður, pêcheur à la morue parti en mer sans sa vareuse. Trop occupé à retenir les vers du Paradis perdu, du grand poète anglais Milton, il n'a pensé ni aux préparatifs de son équipage ni à se protéger du mauvais temps. Quand, de retour sur la terre ferme, ses camarades sortent du bateau le cadavre gelé de Bárður, son meilleur ami, qui n'est pas parvenu à le sauver, entame un périlleux voyage à travers l'île pour rendre à son propriétaire, un vieux capitaine devenu aveugle, ce livre dans lequel Bárður s'était fatalement plongé, et pour avoir s'il a encore la force et l'envie de continuer à vivre.

Par la grâce d'une narration où chaque mot est à sa place, nous accompagnons dans son voyage initiatique un jeune pêcheur islandais qui pleure son meilleur ami : sa douleur devient la nôtre, puis son espoir aussi. Entre ciel et terre, d'une force hypnotique, nous offre une de ces lectures trop rares dont on ne sort pas indemne. Une révélation.

4e de couverture

Jón Kalman Stefánsson, Entre ciel et terre –  rien qu'un simple vêtement

Jón Kalman Stefánsson, né à Reykjavík en 1963, est poète, romancier et traducteur. Son œuvre a reçu les plus hautes distinctions littéraires de son pays, où il figure parmi les auteurs islandais actuels les plus importants. Entre ciel et terre est son premier roman traduit en français.

 

Nous sommes presque

uniquement constitués de ténèbres

 

Il y a plus de cent ans...

 

L'existence humaine se résume à une course contre la noirceur du monde, les traîtrises, la cruauté, la lâcheté, une course qui paraît si souvent tellement désespérée, mais que nous livrons tout de même tant que l'espoir subsiste.

 

Les autorités et les marchands règlent peut-être nos misérables jours, mais ce sont les montagnes et la mer qui règnent sur nos vies.

 

[…] constamment dans la vie, ceux qui ne sont pas assez forts sont obligés de nettoyer la merde des autres.

 

Le Paradis perdu de Milton est le livre de chevet de Bárður.

 

S'en vient le soir

Qui pose sa capuche

Emplie d'ombre

Sur toute chose,

Tombe le silence,

Déjà se lovent

La bête sur son lit d'humus

L'oiseau dans son nid

Pour le repos nocturne.

 

Il y a le café, le tabac, la lune – dont la lumière « obscurcit les ombres, donne du mystère au monde », et qu'on ne pourrait atteindre sur une barque à six rames.

Bárður ne chique pas, « la tête pleine de poème et de paradis perdu ». Andréa, de vingt-cinq ans son aînée, lui parle : « ce que tu peux être beau, mon petit, dit-elle en caressant sa barbe de ses deux mains qu'elle laisse glisser le long de sa gorge nue... […]. Seulement pour toi, Andréa, répond-il avec un sourire. »

 

Mais tout finit par s'estomper, les souvenirs par s'effacer et au bout du compte, toute chose trépasse. Là où il y avait autrefois vie et lumière ne subsistent qu'ombre et oubli. Le père du gamin meurt, la mer l'engloutit et ne le rend jamais.

 

Sur les marges, sous l'abri.

[…] encore un de ces satanés bonimenteurs, encore un de ces hommes politiques, saviez-vous que seuls bien peu de gens supportent l'exercice du pouvoir sans en être souillés ?

 

Ils enfilent leurs vareuses car, malgré leurs chandails aux mailles serrées, la bise glaciale les transperce aisément et le fait qu'ils soient trempés de sueur n'arrange rien à l'affaire. Chacun attrape sa vareuse, à l'exception de Bárður dont la main se referme sur le vide, elle s'immobilise, suspendue en l'air et il jure à haute voix. Quoi ? Demande le gamin. Satanée vareuse, je l'ai oubliée, et Bárður jure une fois de plus, il se maudit de s'être inutilement employé à fixer dans sa mémoire les vers du Paradis perdu, de s'être ainsi concentré au point d'en oublier sa vareuse.

[…] Bárður a cessé de voir, ses yeux n'ont plus aucune expression. […] le froid a placé Bárður sous son emprise.

 

Retour au baraquement, Bárður est déposé sur la table dont on se sert pour appâter les lignes. Le silence.

 

Un corps trépassé ne sert à rien, nous pouvons tout aussi bien nous en débarrasser. Le gamin jette un regard par en dessous, la trappe levée et une ouverture vers la mort. L'enfer est un être défunt. Il avance sa main droite sur le côté, caresse le livre qui a fait oublier sa vareuse à Bárður. Lire des poèmes vous met en danger de mort.

[…] le Paradis perdu.

La mort est-elle peut-être la perte du paradis ?

 

Le gamin part vers le Village, il ne pourrait rester sans Bárður, il rapporte au vieux capitaine aveugle le livre prêté. Milton était aveugle.

[…] la frontière est si fine, qui sépare la vie de la mort : rien qu'un simple vêtement, une vareuse.

D'abord il y a la vie et ensuite, il y a la mort.

 

Mourir est le mouvement absolument blanc, lit-on dans un poème.

 

Lífið, það er líf

á langferð undir stjörnunum.

Að deyja, það er aðeins

hin alhvíta hreyfing.

 

La vie, c'est la vie en un long voyage sous les étoiles. Mourir, ce n'est rien que le mouvement absolument blanc.

Hannes Pétursson, Steinn, 1958, à la mémoire de Steinn Steinarr, in 36 ljóð, 1983

 

Quelques aphorismes encore.

 

[…] l'enfer, c'est d'être mort et de prendre conscience que vous n'avez pas accordé assez d'attention à la vie à l'époque où vous en aviez la possibilité.

 

Les mots sont de nature diverse.

Certains mots sont lumineux, d'autres chargés d'ombre.

 

Sans le péché, il n'est nulle vie.

 

Et les dernières lignes.

 

Il s'est mis à neiger. La neige tombe, feutrée, derrière les vitres, de gros flocons qui virevoltent, ils ont les ailes des anges pour modèle. Le gamin est assis, immobile ; dehors, des ailes d'anges tourbillonnent, il regarde Bárður se dissoudre lentement et n'être bientôt plus qu'un souffle d'air froid, un frisson.

 

Un roman noir, où l'on peut lire l'insignifiance de la vie et l'absolu de son sens : rien qu'un simple vêtement.

Une écriture magnifique, tellement simple et émouvante.

 

 

Islandica, Hestaskál og Heilræði, traditionnel, in album Best of Islandica, Favourite Folk Songs of Iceland, 1996

 

* * *

 

A lire :

 

La chronique de des pas perdus.

 

L'Islande vue par des pas perdus, Street Art, Reykjavik, Island Street Art, Retour d'Islande.

 

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16 septembre 2014 2 16 /09 /septembre /2014 23:01
Sophie Marvaud, Meurtre chez les Magdaléniens – pour quelques encoches de plus

Sophie Marvaud, Meurtre chez les Magdaléniens, Éditions du Patrimoine / Nouveau Monde éditions, 2014 – Couverture : burin double à bec de perroquet, 17.000-11.000 av. J.-C.

 

Écoutez les rhombes, les flûtes, les cornes, les percussions, les voix – légende, crédits et document complet en annexe.

 

Il y a 15 000 ans, alors que le nord de l'Europe est recouvert de glaciers, le sud-ouest de la France bénéficie d'un climat sec et ensoleillé. Dans les vallées bien exposées du Périgord, les petits groupes nomades de chasseurs-cueilleurs, assurés de pouvoir se nourrir, ont du temps pour sculpter les parois des grottes, graver leurs outils et jouer de la musique. Parmi eux, la famille des Quatre-Encoches du clan des Grandes-Mains-Blanches occupe la vallée de la Vézère. Un événement met soudain en danger l'harmonie du clan : Iranie, la jeune fille que la chamane Puissance-de-Licorne vient de choisir comme apprentie, est assassinée. Elle-même menacée, Puissance-de-Licorne parvient à mettre en lumière les tensions souterraines qui divisent les Grandes-Mains-Blanches. Pour rétablir la solidarité et la sérénité au sein du groupe, sans entrer dans la spirale de la violence, elle devra à tout prix découvrir le meurtrier.

4e de couverture

Sophie Marvaud, Meurtre chez les Magdaléniens – pour quelques encoches de plus

Historienne et romancière, Sophie Marvaud a publié notamment Le Secret des cartographes (Plon, 2008, Livre de poche, 2010, lauréate du prix Saint-Maur en poche) et Suzie la rebelle dans la Grande Guerre (Nouveau Monde éditions, 2014). Conseillée par les plus grands spécialistes, Sophie Marvaud aborde dans Meurtre chez les Magdaléniens la question des rapports sociaux dans la préhistoire.

4e de couverture

 

Le groupe familial des Quatre-Encoches compte dix-sept membres. Iranie est morte. Fuligule, sa sœur, 7 ans, Marouette, fille de Fierté-de-Mégacéros et de Constance d'Etagne, 5 ans, Courlis, fils d'Agilité-de-Bouquetin et d'Affection-de-Lionne, 9 ans, Colombin, fils de Prudence-de-Félin et d’Énergie-d'Ourse, 1 an, sont innocents. Il en reste douze, seuls huit d'entre eux peuvent être soupçonnés.

Fierté-de-Mégacéros est infirme, ses pieds sont déformés, son allure, bancale. Il s'enfuit du campement en emmenant son fils, Guillemot, dont les pieds sont tordus.

 

Puissance-de-Licorne, la chamane, enquête.

 

Générosité-d'Aurochs est morte, piétinée par une harde folle de rennes. Fierté-de-Mégacéros revient, sans son fils. On croit, un temps, Puissance-de-Licorne morte, écrasée par les rennes.

 

Iranie avait donc été assassinée par un Quatre-Encoches.

 

Dès la page 37, les huit suspects sont présents.

 

Elle savait maintenant qui avait tué Iranie, et pourquoi.

 

Puissance-de-Licorne vit en hiver dans la grotte sacrée des Cents-Juments – la Grotte des Combarelles.

Sophie Marvaud, Meurtre chez les Magdaléniens – pour quelques encoches de plus
Sophie Marvaud, Meurtre chez les Magdaléniens – pour quelques encoches de plus

Grotte de La Marche, Triangle gravé sur une incisive de cheval, Magdalénien

Les encoches sont là : triangles, carrés, cercles, traits.

 

On apprend au fil du récit la palabre d'antan, les négociations sociales et amoureuses, l'organisation des chasses. Les rites.

 

Grâce-de-Biche sera la nouvelle chamane.

 

On a repêché une mammouthe noyée dans la crue du fleuve, près de chez Vaillance-de-Générosité-d'Aurochs. Fine cuisinière, elle nous a préparé la cervelle, bouillie aux herbes du terroir. C'était très fin. On en a pris deux fois.

 

Un indice ?

Sophie Marvaud, Meurtre chez les Magdaléniens – pour quelques encoches de plus

Lascaux, scène du puits

 

* * *

 

ANNEXE

 

 

Songs of the Caves, 2014

 

Pour en savoir plus...

 

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12 septembre 2014 5 12 /09 /septembre /2014 23:01
Nicolas Lebel, Le jour des morts – un empoisonnement
Nicolas Lebel, Le jour des morts – un empoisonnement

Nicolas Lebel, Le jour des morts, Marabooks, 2014

Nicolas Lebel, Le jour des morts – un empoisonnement
Nicolas Lebel, Le jour des morts – un empoisonnement

La pluie continuait de tomber, un peu plus fort que la veille au soir, mais le temps restait raisonnable pour la saison : c'est ce qu'avait dit la télé.

 

On commence dans le sublime : on reste raisonnable. On attend la page 65.

 

[…] Nous avons... un problème à l'hôpital...

Il reprit plus bas :

Un mort...

Un mort ? A l'hôpital ? C'est un peu sa place, non ? Et puis... c'est votre rayon, la mort...

[...]

Je veux dire un meurtre, monsieur Mehrlicht. Il y a eu un meurtre à l'hôpital.

 

On attend, encore, la page 69 pour apprendre qu'il s'agit d'un empoisonnement.

 

Un empoisonnement, deux empoisonnements, trois empoisonnements, ça devient empoisonnant.

A la source, il y a Mèlas-la-Noire, dans le Limousin. Ne cherchez pas, ça n'existe pas non plus.

Quelques empoisonnements encore. Pour faire 377 pages, il faut durer. Pendant ce temps, le lecteur poireaute.

 

Finalement... vous pouvez passer à la fin, le coupable, ce sont deux coupables : la grand-mère et la petite-fille. Elles se ressemblent tellement qu'on a pu croire à une empoisonneuse éternellement jeune pendant soixante-dix-ans.

C'est l'histoire d'une vengeance.

 

C'est en 1943 que tout a commencé...

Dans la France occupée...

 

C'est politique.

 

« Discite justitiam moniti, et non temnere Divos. »

Virgile, Enéide, livre VI, v. 620

On vous donne le bon texte et la référence juste.

 

Finis coronat opus.

 

* * *

 

L'image de couverture – © Dimitri Simon – est très bien, très fine, comme le montre le détail ci-dessus. Après... il y a 377 pages.

 

* * *

 

D'autres lecteurs n'ont pas connu l'ennui : Sandra, et gruznamur.

 

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8 septembre 2014 1 08 /09 /septembre /2014 23:01

 

Maurice Duruflé, Requiem, Pie Jesu, 1947 – Rannveig Braga, Hannfried Lucke, orgue de Reykjavik Hallgrímskirkja, Hallgrímskirkja Motet Choir, dir. Hördur Askelsson, Thorofon, 1996

Sorj Chalandon, Le quatrième mur – Ils ont tué Antigone

Sorj Chalandon, Le quatrième mur, Grasset, 2013

 

L'idée de Sam était belle et folle : monter l'Antigone de Jean Anouilh à Beyrouth. Voler deux heures à la guerre, en prélevant dans chaque camp un fils ou une fille pour en faire des acteurs. Puis rassembler ces ennemis sur une scène de fortune, entre cour détruite et jardin saccagé. Samuel était grec. Juif, aussi. Mon frère en quelque sorte. Un jour, il m'a demandé de participer à cette trêve poétique. Il me l'a fait promettre, à moi, petit théâtreux de patronage. Et je lui ai dit oui. Je suis allé à Beyrouth le 10 février 1982, main tendue à la paix. Avant que la guerre ne m'offre brutalement la sienne...

4e de couverture

Sorj Chalandon, Le quatrième mur – Ils ont tué Antigone

Sorj Chalandon, né en 1952, a été longtemps journaliste à Libération avant de rejoindre Le Canard Enchaîné. Ses reportages sur l'Irlande du Nord et le procès Klaus Barbie lui ont valu le Prix Albert-Londres en 1988. Il a publié, chez Grasset, Le petit Bonzi (2005), Une promesse (2006, prix Médicis), Mon traître (2008), La légende de nos pères (2009), Retour à Killybegs (2011, Grand Prix du Roman de l'Académie française).

Il a reçu le Prix des libraires du Québec 2014 (catégorie Roman hors du Québec) et le Prix Goncourt des lycéens 2013 pour Le quatrième mur.

 

Voilà. Ces personnages vont vous jouer l'histoire d'Antigone. Antigone, c'est la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien. Elle regarde droit devant elle. Elle pense. Elle pense qu'elle va être Antigone tout à l'heure, qu'elle va surgir soudain de la maigre jeune fille noiraude et renfermée que personne ne prenait au sérieux dans la famille et se dresser seule en face du monde, seule en face de Créon, son oncle, qui est le roi. Elle pense qu'elle va mourir, qu'elle est jeune et qu'elle aussi, elle aurait bien aimé vivre. Mais il n'y a rien à faire. Elle s'appelle Antigone et il va falloir qu'elle joue son rôle jusqu'au bout...

Jean Anouilh, Antigone, 1944

 

Samuel est comme un frère, Aurore est devenue la femme de Georges, Louise, leur fille, est venue au monde.

 

Aurore à Georges.

Tous les mots devraient pouvoir être féminisés, avait-elle lancé lors d'une réunion en 1973, alors que nous rédigions un tract de soutien à la création du Front Polisario.

Tous les mots ? Toutes les mottes, alors ? j'avais répondu en riant.

Elle m'avait traité de macho, d'idiot congénital.

 

Georges a connu La Cause du peuple, les manifs, il n'a pas connu la guerre.

 

Samuel Akounis était juif.

Ses parents, Yechoua et Rachel, son frère, Pepo, sa sœur, Reina, sont partis pour Birkenau par le convoi du 15 mars 1943.

Sais-tu combien de Juifs de Salonique sont morts dans les camps ?

[...]

Près de 55.000. C'est Brunner qui a planifié la Shoah des Séfarades.

[...]

Alois Brunner. Tu te souviens ?

 

Lorsque le rideau se lève, les acteurs sont en scène, occupés à ne pas nous voir, protégés par le quatrième mur.

 

Samuel est mourant. A Paris. Il demande à son frère de monter son Antigone à Beyrouth, avec des acteurs de toutes les factions.

Imane, l'institutrice palestinienne, sera Antigone. Il y aura les phalangistes chrétiens, les chiites...

Qui tire ?

[...]

C'est le Liban qui tire sur le Liban.

[...]

Antigone était dos au mur, fusillée par la ville entière.

 

Je suis arrivé le premier au théâtre, mercredi 24 février 1982, à 7 heures du matin.

 

La Nourrice dit :

En arrivant ici, nous avons enlevé nos brassards. Je propose d'oublier aussi nos religions, nos noms, notre camp. Nous sommes des acteurs.

 

Samuel veut entendre sur la scène le Requiem de Maurice Duruflé, le Pie Jesu.

 

Antigone en février 1944. Jean Anouilh. L'idée était venue à l'été 1941 :

Le 27 août, à Versailles, l'ouvrier Paul Collette, 21 ans, avait ouvert le feu sur Pierre Laval et Marcel Déat.

Comme Antigone, Collette avait agi seul : la Résistance contre Montoire.

 

Retour à Paris, puis à Beyrouth.

 

Le 4 juin 1982, première répétition : les Juifs bombardent la ville. La guerre, le meurtre. Imane est suppliciée.

Ils ont tué Antigone.

 

Georges revient du Liban. Il est malade de la guerre. Il retourne à Beyrouth.

 

Arrêtons-nous aux deux tiers du livre, le tiers des étoiles est dispensable.

 

Jean Anouilh , Antigone, mise en scène : Nicolas Biançon, 2003

Sorj Chalandon, Le quatrième mur – Ils ont tué Antigone

Québec en septembre, une idée de Karine.

 

Lou de Libellus Lou de Libellus - dans de litterrance
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4 septembre 2014 4 04 /09 /septembre /2014 23:01
Paolo Bacigalupi, La fille-flûte – une chronique des temps qui viennent

Paolo Bacigalupi, La fille-flûte et autres fragments de futurs brisés, Paolo Bacigalupi, 2008, traduit de l'anglais (États-Unis) par Sara Doke, Julien Bétan, Sébastien Bonnet, Laurent Queyssi et Claire Krentzberger, Au diable vauvert, 2014

Couverture : Olivier Fontvieille

Photographie de couverture : Dominique Douieb

Paolo Bacigalupi, La fille-flûte – une chronique des temps qui viennent
Paolo Bacigalupi, La fille-flûte – une chronique des temps qui viennent

 

Wilhelm Friedemann Bach, Duetto pour deux flûtes, int. Benoît Fromanger, Juliette Hurel, Flâneries musicales de Reims

 

La fille-flûte est un recueil de dix nouvelles. Lisons la première, La fille-flûte.

 

La fille-flûte restait blottie dans la pénombre, serrant le dernier cadeau de Stephen entre ses petites mains pâles. Mme Belari devait la chercher et les domestiques renifler tous les recoins du château comme autant de chiens redevenus sauvages, regardant sous les lits, dans les placards, derrière les casiers à bouteilles, tous leurs sens à l'affût d'une trace d'elle. Belari ne découvrait jamais les cachettes de la fille-flûte. C'étaient toujours les domestiques qui la trouvaient. Belari se contentait d'arpenter les couloirs laissant les serviteurs oeuvrer. Ils croyaient connaître toutes ses cachettes.

La fille-flûte changea de position. Sa posture inconfortable fatiguait son squelette fragile. Elle s'étira autant que l'espace exigu le lui permettait, puis se replia sur elle-même, aussi compacte que possible, s'imaginant lapin, comme ceux que Belari gardait en cage dans la cuisine : petits et doux avec leurs yeux tendres et humides, ils pouvaient rester immobiles pendant des heures. La fille-flûte se força à la patience et ignora les protestations douloureuses de son corps recroquevillé.

Bientôt, elle devrait se montrer, sinon Mme Belari s'impatienterait et enverrait chercher Burson, son chef de la sécurité. Puis Burson amènerait ses chacals et ils reprendraient la chasse, quadrillant chaque pièce, pulvérisant des phéromones sur les planchers, suivant au néon sa piste scintillante jusqu'à sa cachette. Alors Mme Belari la punirait, parce que le personnel perdrait du temps à nettoyer les phéromones.

La fille-flûte repositionna ses membres. Ses jambes commençaient à faire mal. Elle se demanda si la tension pouvait les briser. Parfois, elle était surprise de ce qui la cassait. Un léger choc contre une table et elle tombait une fois de plus en morceaux, irritant Belari de la négligence de son investissement.

La fille-flûte soupira. En vérité, il était plus que temps de quitter sa cachette, mais elle avait encore besoin de silence et de solitude. Sa soeur Nia ne comprenait pas. Stephen, lui, avait compris. Quand la fille-flûte lui avait parlé de sa cachette, elle avait cru qu'il l'excusait par gentillesse. A présent, elle saisissait mieux. Stephen avait conservé des secrets plus importants que ceux de la stupide fille-flûte, plus grands que quiconque l'avait supposé. La fille-flûte fit tourner la minuscule fiole de Stephen entre ses doigts, sentant le verre lisse, connaissant parfaitement les gouttes ambrées qu'elle contenait. Il lui manquait déjà.

Des bruits de pas résonnèrent. Le métal racla lourdement la pierre. La fille-flûte scruta l'extérieur par une fente de sa forteresse de fortune. Au-dessous d'elle se trouvaient le cellier du château et son fouillis de produits secs. Mirriam la cherchait, regardait derrière les caisses de Champagne réfrigérées en prévision de la soirée. Les caisses crissèrent en laissant échapper de la buée quand Mirriam les écarta pour fouiller tous les recoins. La fille-flûte avait connu Mirriam en ville, lorsqu'elles étaient toutes deux enfants. Aujourd'hui, elles étaient aussi différentes que la vie et la mort.

 

En ce temps-là, les animaux n'existent plus à l'état de nature – on en garde quelques spécimens dans les zoos. Les hommes sont génétiquement modifiés. Ils se nourrissent de boues chargées d'acides et de métaux lourds. La guerre nucléaire est permanente. La recherche scientifique a permis aux hommes de se régénérer quand ils perdent un bras ou une jambe, ce qui peut arriver au cours d'un jeu de société. Certains se sont implantés des lames affûtées le long des bras et des jambes, ils peuvent ainsi découper leurs camarades de jeu qui se reconstituent en une heure de temps. La vie est belle. Comment pouvait-on vivre en ces temps préhistoriques où on attendait plusieurs semaines qu'une plaie bénigne se cicatrise.

Tiens, pour changer, on pourrait faire cuire un chien.

Le monde à venir est peut-être un empire féodal que se partagent les suzerains servis par leurs vassaux.

Il faut se divertir à la Cour.

Justement, aujourd'hui, deux sœurs jumelles donnent un concert érotique. Des chirurgiens en ont fait des flûtes. Sur la scène, elles se font vibrer en une mélodie amoureuse...

 

Un récit étrange, délirant, troublant.

 

Lisons d'autres nouvelles du temps à venir.

 

Huojianzhu, une architecture vivante de mille mètres : on peut y rencontrer le dix-neuvième dalaï-lama, qui tient dans une poche.

 

Quand Raphel, le Pasho, revient au village, la vieille cité d'acier et de béton, au loin, n'est plus que ruines depuis des générations.

 

Les compagnies caloriques dominent le monde. La planète est rongée, elle s'effrite, elle s'effondre. On trouve encore des tomates rustiques, juteuses, acidulées et sucrées. On ne sait comment elles ont survécu entre les OGM. Elles peuvent se reproduire : un vieil homme, un jardinier, pourrait ainsi détruire le monopole des compagnies caloriques.

 

Un grand tamaris peut aspirer 332 000 litres d'eau par an. Lolo arrache les tamaris tout l'hiver pour 2,88 $ par jour.

La terre est desséchée, il reste peu d'eau pour les humains. Big Daddt Drought s'est installé pour rester.

 

Jonathan Lilly se glissa dans l'eau chaude jusqu'au cou et observa sa femme morte.

[…]

Ce ne serait peut-être pas si terrible. Il n'irait pas forcément en prison très longtemps. Il avait lu quelque part que les cultivateurs d'herbe étaient plus durement condamnés que les meurtriers.

Et puis, il y a des circonstances atténuantes : elle lui a reproché de n'avoir pas fait la vaisselle. Un petit coup de coude, un oreiller plaqué sur le visage, un incident.

La prochaine fois qu'il se marierait, il espérait être plus doux encore.

 

Bienvenue dans le futur, sur la planète de la sérénité totale ! Bonne lecture !

 

La chronique de gruznamur nous a permis de connaître ce recueil.

 

Lou de Libellus Lou de Libellus - dans de litterrance
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31 août 2014 7 31 /08 /août /2014 23:01
Larry Tremblay, L'orangeraie – Chaque jour qui passe

Larry Tremblay, L'orangeraie, Éditions Alto, 2013

Illustration de la couverture : Lino

 

Quand Amed pleure, Aziz pleure aussi. Quand Aziz rit, Amed rit aussi.

Ces frères jumeaux auraient pu vivre paisiblement à l’ombre des orangers. Mais un obus traverse le ciel, tuant leurs grands-parents. La guerre s’empare de leur enfance et sépare leurs destins. Des hommes viennent réclamer vengeance pour le sang versé.

Amed, à moins que ce ne soit Aziz, devra consentir au plus grand des sacrifices. Et tous payeront le tribut des martyrs, les morts comme ceux qui restent.

4e de couverture

Larry Tremblay, L'orangeraie – Chaque jour qui passe

Larry Tremblay est écrivain, metteur en scène, acteur et spécialiste de kathakali. Traduites dans une douzaine de langues, ses œuvres théâtrales ont été produites dans de nombreux pays et maintes fois récompensées. Il a publié en 2006 un recueil de récits, Piercing, aux Éditions Gallimard, et son roman Le Mangeur de bicyclette (2002) a été finaliste au Prix littéraire du Gouverneur général du Canada. Ses pièces The Dragonfly of Chicoutimi, Le ventriloque, Abraham Lincoln va au théâtre et La hache font désormais figure de classiques. Le Christ obèse, roman paru chez Alto en 2012, a été finaliste au Prix littéraire des collégiens.

Présentation de l'éditeur

Larry Tremblay a reçu le Prix des libraires du Québec pour L'orangeraie.

 

Si Amed pleurait, Aziz pleurait aussi. Si Aziz riait, Amed riait aussi. Les gens disaient pour se moquer d’eux : « Plus tard ils vont se marier. »

Leur grand-mère s’appelait Shaanan. Avec ses mauvais yeux, elle les confondait tout le temps. Elle les appelait ses deux gouttes d’eau dans le désert. Elle disait : « Cessez de vous tenir par la main, j’ai l’impression de voir double. » Elle disait aussi : « Un jour, il n’y

aura plus de gouttes, il y aura de l’eau, c’est tout. » Elle aurait pu dire : « Un jour, il y aura du sang, c’est tout. »

Amed et Aziz ont trouvé leurs grands-parents dans les décombres de leur maison. Leur grand-mère avait le crâne défoncé par une poutre. Leur grand-père gisait dans son lit, déchiqueté par la bombe venue du versant de la montagne où le soleil, chaque soir,

disparaissait.

Quand la bombe est tombée, il faisait encore nuit. Mais Shaanan était déjà levée. On a retrouvé son corps dans la cuisine.

 

Amed et Aziz sont frères jumeaux, ils ont neuf ans.

Shaanan et Mounir, leurs grands-parents, sont morts.

Zohal, leur père, en a pris soin. Tamara, leur mère, veille à la famille.

 

Aziz est malade. Quelque chose lui ronge les os. A l'hôpital, il a rencontré une petite fille, Neelan : « son cœur avait mal poussé dans sa poitrine. »

 

Des hommes sont arrivés en jeep. Amed et Aziz ont aperçu un nuage de poussière sur la route qui passait près de leur maison. Ils se trouvaient dans l'orangeraie. C'est là que Zohal avait voulu enterrer ses parents.

 

Dans la jeep, Soulayed, un homme important du village voisin, et ses hommes. L'un d'eux raconte :

« Halim se tient près du soleil maintenant. »

Pourquoi ? a demandé Aziz.

Des chiens habillés. Nos ennemis sont des chiens habillés. Au sud, ils ont fermé nos villes avec des murs de pierre. C'est là que Halim est parti. Il a traversé la frontière. Soulayed lui a expliqué comment faire. Il est passé par un tunnel secret. Puis, il est monté dans un autobus bondé. A midi, il s'est fait exploser.

Mais comment ?

Avec une ceinture d'explosifs, Aziz.

Comme celle que nous avons vue ?

 

Halim était un copain de l'école, détruite depuis, lors d'un bombardement.

 

Soulayed conduit les jumeaux jusqu'au cèdre géant d'où l'on peut contempler la plaine de l'autre côté de la montagne.

Chaque jour qui passe, nos ennemis rongent la terre de nos ancêtres.

De l'autre côté de la montagne, on entrevoit l'autre côté du ciel, on aperçoit comme des baraques militaires, depuis lesquelles les ennemis portent la mort depuis des années : l'accès de cette drôle de ville est miné, seul un enfant élu y parviendrait.

 

L'un des enfants doit être choisi par le père pour détruire la drôle de ville en se sacrifiant. Il portera la ceinture. Ce sera Amed. Aziz est malade, il va mourir.

 

Aziz a proposé, Amed a accepté, l'échange : Désormais, Aziz était Amed et Amed était Aziz.

 

Onze ans plus tard, au Quartier Latin, l'enfant est sur les tréteaux : d'autres scènes, où les deux camps ennemis étaient présentés de façon interchangeable, permettant à la pièce de dénoncer l'absurdité de la guerre.

 

L'enfant prodige survient en plein spectacle, il se tourne vers les spectateurs.

 

Non, tu n'as pas besoin d'avoir une raison ou d'avoir tout simplement raison pour faire ce que tu crois devoir faire. Ne cherche pas ailleurs ce qui se trouve déjà en toi. Qui suis-je, moi, pour réfléchir à ta place ? Moi aussi, mes vêtements sont sales et déchirés. Et mon cœur est cassé comme un caillou. Et je pleure des larmes qui me déchirent le visage. Mais, comme tu le constates, j'ai une voix calme. Mieux encore, j'ai une voix paisible. Je te parle avec de la paix dans mes mots, dans mes phrases. Je te parle avec une voix qui a sept ans, neuf ans, vingt ans, mille ans. L'entends-tu ?

 

Une écriture au cordeau, comme on aime. Une écriture lyrique dans sa sécheresse. Un drame : ce n'est pas une tragédie, rien n'est écrit.

Les dernières pages sont suffocantes. Préparez vos mouchoirs. Un tel génie ne devrait pas être permis, en temps de crise.

Larry Tremblay, L'orangeraie – Chaque jour qui passe

Québec en septembre, une idée de Karine.

 

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26 août 2014 2 26 /08 /août /2014 23:01
Roger-Henri Guerrand, Les Lieux - d'aisances

Roger-Henri Guerrand, Les Lieux, Éditions La Découverte, 1997

Crédit photographique : Bibliothèque historique de la Ville de Paris (fonds Charles Marville) et Henri Bresler.

Couverture : © Cabinet champêtre dans les Dolomites, photo Louise Bost, 1996.

 

Les vécés n'ont pas toujours été fermés de l'intérieur, preuve en est cette histoire des lieux d'aisances, du Moyen Age à nos jours, que raconte Roger-Henri Guerrand avec autant d'humour que de sérieux. Avant de devenir objet d'interdits imposés par l'hypocrite morale bourgeoise du XIXe siècle, les besoins naturels pouvaient se satisfaire sans honte ni fausse pudeur. L'étron fut une matière poétique pour ne rien dire de la jubilation provoquée par le libre échappement des zéphyrs. Rabelais, continuateur des trouvères du Moyen Age, ne fut pas le seul écrivain à se rouler dans la chose : le siècle des Lumières a connu un âge d'or de la littérature scatologique.

Avec l'avènement des bourgeois conquérants, il faut se retenir en permanence : le corps doit être contrôlé et enserré dans des règles rationnelles. Hygiénistes, urbanistes et architectes s'occupent sérieusement des commodités, la répression corporelle et par conséquent sexuelle s'en trouve renforcée.

4e de couverture

Roger-Henri Guerrand, Les Lieux - d'aisances

Historien de la vie quotidienne, Roger-Henri Guerrand (1923, Sarrebruck - 10 octobre 2006, Rennes) a publié de nombreux ouvrages sur le mouvement social aux XIXe et XXe siècles. Professeur émérite à l'École d'architecture de Paris-Belleville, il y a enseigné l'histoire du logement social en France, puis en Europe, l'histoire sociale et culturelle du XIXe siècle. Il a reçu en 1985 le Grand Prix national de la critique architecturale pour l'ensemble de son œuvre.

 

Il faut é-li-mi-ner.

Moïse avait choisi de prôner l'imitation de certains animaux. Dans le Deutéronome, le prophète a en effet écrit : « Tu auras un lieu hors du camp et c'est là que tu iras. Tu auras une bêche dans ton équipement. Quand tu iras t'accroupir à l'écart, tu creuseras et quand tu repartiras, tu recouvriras tes excréments avec de la terre. »

Deutéronome, XXIII, 13-14

 

Vespasien n'a rien eu à voir avec l'établissement des latrines publiques à Rome – à la fin du IIIe siècle ap. J.-C., sous Dioclétien, on en comptait 144 –, il se contenta de prélever un impôt sur les urines que les foulons et les tanneurs recueillaient dans des récipients disposés dans les rues à cet effet.

 

Au Moyen Age, on connaît l'urinal, le pot en terre, la chaise percée, les latrines en la maison – branchées sur un puisard ou donnant sur un canal tel le Merderet à Valognes –, et le « tout-à-la-rue ».

« Gare l'eau ! »

Nuit et jour, les gens jettent par les fenêtres les eaux usées.

 

La poésie de l'étron s'épanouit.

« Comment Grandgousier connut l'esprit merveilleux de Gargantua à l'invention d'un torche-cul »

Gargantua, Liv. Ier, Chap. XIII

 

Dans les premières années du XVIe siècle, on lit la Farce nouvelle et joyeuse du pet :

une querelle entre deux époux, le mari accusant, devant un juge, sa femme d'avoir lâché un gros pet. Sa plainte n'est pas recevable. Il n'aurait pas épousé la dame si elle n'avait pas eu de cul. L'accusée le confirme :

« Monsieur, je vous prouverai

Que sitôt que fus épousée,

Toute la première journée

Qu'avec lui je fus couchée

Mon cul fut la première pièce

Par où il me prit, somme toute. »

 

Luther, lui-même, ne vante-t-il pas les vertus thérapeutiques des excréments ?

 

Au XVIIe siècle, on cultive chaises percées, thomas et bourdaloues.

L'abbé Cotin, académicien très répandu dans le monde, invite à la vénération du zéphir.

 

On reçoit sur sa chaise.

 

Très utile, le pot de chambre n'est guère confortable, même installé sur une chaise. Le XVIIe siècle va voir se répandre, dans toutes les classes possédantes, une belle pièce d'ébénisterie déjà appréciée dans les maisons royales, la chaise percée. Un inventaire de Versailles, sous Louis XIV, a donné le chiffre de 274 chaises d'affaires, 208 simples avec le bassin en dessous ; 66 à layette, le bassin étant contenu dans un tiroir fermé. Livrés par des tapissiers, ces meubles de qualité sont recouverts de velours bordé de crépines ; ils renferment un bassin de faïence ou d'argent et comportent parfois un guéridon permettant de lire et d'écrire. Certains se présentent avec le siège en forme de gros livres portant l'inscription suivante : « Voyage aux Pays-Bas ». Chaque chambre dispose de sa chaise, elle est rangée dans une pièce attenante, la garde-robe.

 

Malgré les ordonnances et les arrêts, Paris est une gigantesque latrine, les terrasses des Tuileries sont inabordables, elles exhalent une odeur épouvantable, car chacun s'y exonère tranquillement, à l'abri des ifs.

Roger-Henri Guerrand, Les Lieux - d'aisances

Chaise percée de Madame de Pompadour, conservée dans le Cabinet des Dépêches, château de Versailles

 

Après le XVIe siècle, le XVIIIe siècle connaît un nouvel âge d'or de la scatologie.

Citons seulement L'art de péter de Pierre Hurtault, professeur à l’École militaire, en 1776.

 

« Vous me faites chier ! »

Peut-on faire plus beau compliment à un ami ?

 

La Juliette de Sade se délecte de la chose.

 

Au XIXe siècle, la police sanitaire vient mettre fin à l'art de chier.

Il reste encore bien des fosses. Les chevaliers de la brune sont à l’œuvre chaque nuit. A Paris, en 1851, ils ont vidangé 266.356 m3 (pour une population de 1.053.262 personnes).

Roger-Henri Guerrand, Les Lieux - d'aisances

Édicule Rambuteau, 1852

Roger-Henri Guerrand, Les Lieux - d'aisances

Urinoir à six stalles devant le pavillon des Halles centrales, vers 1870

 

Enfin, Thomas Crapper vint. Le roi des plombiers britanniques. Le W.C. à chasse d'eau a définitivement gagné la partie.

 

En 1892, au Moulin-Rouge, apparaît Joseph Pujol, le Pétomane – dernier prodige dont l’œuvre fut emportée par le vent de la purification.

 

Lefires, imitateur de Joseph Pujol, le Pétomane du Moulin Rouge, 1903

 

Les vespasiennes deviennent lieux de rencontres. Celle de l'église de Saint-Germain-des-Prés accueillit les plus grands poètes. Elles sont aussi magasins d'approvisionnement pour les soupeurs : une tartine bien placée, et on a le boire et le manger.

 

Elles ont disparues, nos chères.

Roger-Henri Guerrand, Les Lieux - d'aisances

Cimetière de vespasiennes

Roger-Henri Guerrand, Les Lieux - d'aisances

Sanisette JCDecaux

 

Le temps des sanisettes est venu, moralisant le cloaque.

 

Puis Geberit, en toute convivialité. On peut chier proprement en restant connecté avec les invités au salon. Classe, non !?

Roger-Henri Guerrand, Les Lieux - d'aisances

Geberit Aquaclean

 

Il reste les chiens errants qui chient sur les trottoirs. L'histoire continue. Cave canem.

 

Retour à L'Age d'or, avec Luis Buñuel.

 

Luis Buñuel, Jean-Claude Carrière, Le Fantôme de la liberté, 1974

 

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