Les oies sauvages passent en volant,
Elles criaillent éperdues de tristesse,
Seuls ces quelques hommes avisés
Disent ma souffrance et ma peine.
Oies sauvages, poème du Livre des Odes ou Shi Jing
Le Shi Jing est un recueil de trois cent cinq poèmes
écrits entre le onzième et le cinquième siècle av. J.-C.
François Cheng, Le dit de Tianyi, Editions Albin Michel, 1998
Une vie de rencontres, celle de Tianyi, le narrateur, ami et figure en miroir de l'auteur. Une traversée de la Chine de
1930 à 1968. Tianyi est né en 1925 au pied du mont Lu, dont la cime reste cachée dans les brumes.
Vue de la montagne depuis Gulingzhen
Vue de Gulingzhen, Lushan depuis un satellite
Shitao, Conversation avec la montagne
Une mère illettrée, si douce en son humilité, sa compassion, sa patience. Un père instituteur, écrivain public et
calligraphe, qu'il perd quand il a dix ans. Emergeant de l'adolescence, il fait la connaissance de Yumei, l'Amante, dont il devient passionnément amoureux. Au lycée, Haolang, un camarade, devient
l'Ami, aimé d'une amitié passionnée. Tianyi, l'Amante et l'Ami forment un curieux couple à trois, pour la vie, dans une situation complexe. Tianyi se retire un temps auprès d'un maître, ermite,
peintre, poète, puis il rejoint une équipe de chercheurs et se voit confier la tâche de copier les fresques récemment redécouvertes dans les grottes de Dunhuang - mille ans de peinture chinoise.
En 1948, doté d'une modeste bourse, il s'embarque pour la France en vue d'y étudier la peinture. A Paris, il rencontre Véronique, une musicienne : avec elle, il apprend les liens qui se
tissent entre musique et peinture. En 1957, il retourne en Chine, à la recherche de Haolang et de Yumei. Cette quête le mène dans un camp de travail, au nord, là où l'on trouve le pire
environnement naturel et humain des lieux de rééducation. Il revoit Haolang. Yumei a disparu. En 1968, la Révolution culturelle aplanit les montagnes.
- - -
Comment définir Le dit de Tianyi ?
Comme une étrange alchimie, mariant à une foisonnante densité la légèreté la plus éthérée ?
[François Cheng, évoquant la peinture de Tianyi dans l'Avant-Propos]
Un livre.
Extraits.
Ceux qui affirment que les cultures sont irréductibles les unes aux autres s'étonnent-ils jamais assez qu'une parole
particulière, à partir du lieu d'où elle est issue, arrive tout de même à franchir les entraves et atteigne l'autre bout du monde, pour y être comprise. A cet autre bout du monde, ne nous a-t-il
pas suffi d'ouvrir l'un de ces livres imprimés sur papier rudimentaire, pour qu'aussitôt nous nous immergions dans un univers autre, bientôt familier ? Nous vivions alors dans le dénuement le
plus total. Il y avait les maladies. Il y avait les bombardements. Notre vie ne tenait qu'à un fil. Combien pourtant elle était, par l'imagination, imprégnée de saveur.
« Les cultures ont des racines tellement profondes qu'elles se rejoignent au centre de la planète. »
« Il était une feuille avec ses lignes
Ligne de vie
Ligne de chance
Ligne de cœur.
Il était un arbre au bout de la branche.
Un arbre digne de vie
Digne de chance
Digne de cœur.
Cœur gravé, percé, transpercé,
Un arbre que nul jamais ne vit.
Il était des racines au bout de l'arbre.
Racines vignes de vie
Vignes de chance
Vignes de cœur.
Au bout des racines il était la terre.
La terre tout court.
La terre toute ronde.
La terre toute seule au travers du ciel.
La terre... »
Robert Desnos
Avant que tout ne soit perdu, avant que le siècle ne se termine, quelqu’un, du fond de l’insondable argile, a tout de
même réussi, par la seule vertu de la parole, à faire don des trésors amassés le long d’une vie emplie de fureurs et de saveurs.
Brumes et nuages.
Brumes et nuages du mont Lu, si célèbres qu’ils s’étaient mués en proverbe pour désigner un mystère insaisissable, une
beauté cachée mais ensorcelante. Par leurs mouvements capricieux, imprévisibles, par leurs teintes instables, rose ou pourpre, vert jade ou gris argent, ils transformaient la montagne en
magie.
Dès cette époque, quoique confusément encore, j’avais l’intuition que le nuage serait mon élément, cette chose qui est
immatérielle et pourtant substantielle, cette présence éthérée et presque palpable. Je comprendrai plus tard pourquoi les chinois sont si férus de nuages, pourquoi ils usent de l’expression
nuages et pluies pour désigner l’acte d’amour et l’état d’extase et pourquoi les poètes et taoïstes parlent de manger ou caresser brumes et nuages.
Précepte de Wang Wei (VIIIe siècle) :
« Marcher jusqu'au lieu où tarit la source ;
Et attendre, assis, que se lève le nuage. »
Le maître, le sage ermite, peintre, poète, se souvient de son propre maître.
Tant que nous pratiquons tous les jours le Tai-chi-chuan, nous ne nous perdrons pas.
Comme dit le maître : « Au centre du Grand Vide, nous saurons capter le souffle qui relie Ciel et Terre,
ici et ailleurs, et pourquoi pas, passé et futur. »
Le lendemain de sa déclaration, le poète inspiré me montra les vers qu'il venait de composer :
« Quand te submerge la nostalgie
Repousse-la vers l'horizon extrême
Oie sauvage fendant les nuages
Tu portes en toi la morte-saison
Roseaux gelés arbres calcinés
Ployés en bas sous l'ouragan
Oie sauvage délivrée des haltes
Libre enfin de voler, ou mourir...
Entre sol natal et ciel d'accueil
Ton royaume unique : ton propre cri ! »
Au commencement.
Au commencement il y eut ce cri dans la nuit. Automne 1930.
La vie, dite par Yumei.
Personne n'a de vie en soi : on vit toujours pour quelqu'un d'autre. Regarde cette fleur sauvage qui ne porte même
pas de nom. Comme elle est pleinement elle-même. Sous prétexte de l'aimer, je la cueille, et je mets fin à son destin. Ainsi sur cette terre, sous ce ciel, quelqu'un vit innocemment sa vie ;
d'autres, s'accordant des droits sur lui, font négligemment un geste pour l'interrompre, avant de disparaître un jour eux-mêmes, sans que personne ait jamais su pourquoi. Oui,
pourquoi ?
Au lycée d'Etat où Tianyi doit désormais s'inscrire en raison de la pauvreté aggravée de sa mère,
l'environnement humain, la discipline, l'enseignement sont franchement mauvais. Un jour, le professeur d'anglais, une jeune femme, interpelle un élève distrait.
Vous planez dans les nuages, alors ?
L'élève réplique :
Oui, oui, je suis dans les nuages !
On a vu le sens de l'expression nuages et pluies. Au milieu des éclats de rire, le professeur, candide, fait des
compliments à l'élève. Le poème Les jonquilles de Wordsworth était en effet à l'étude :
« Je plane dans le ciel tel un nuage... »
Même dans les moments heureux où Yumei est proche, Tianyi demeure tiraillé entre la confiance en une douceur promise et le désespoir devant la fuite du temps. Jusqu'à ce que, du fond de la pénombre, jaillisse la chère voix :
« Mais il n'est pas tard ; faisons quelque chose encore... »
La Voie.
Un jour de février – comment l'oublier ? - nous faisions une excursion jusqu'à une clairière, à une
dizaine de kilomètres de la ville. Nous passâmes l'après-midi à visiter une fabrique de porcelaine, à regarder les artisans, absorbés corps et âme dans leur travail, actionner à l'aide du pied le
plateau tournant et modeler des deux mains l'argile tendre et docile.
[…]
Un peuple […] dont le génie réside dans les mains et dans les pieds, mains et pieds
sortis de l'argile, couleur d'argile.
[…]
Par leurs actes, cent mille fois répétés, ces artisans perpétuent un mouvement circulaire, qui répond
fidèlement au mouvement de la rotation universelle. Mouvement apparemment monotone mais chaque fois renouvelé, subtilement différent.
La rencontre d'humbles potiers rappelle une mystique du cercle dans l'esprit du Dao, La Voie.
Le fleuve.
Le fleuve semble se perdre, s'épuiser comme le temps qui passe.
Le sage ermite, peintre, poète a reçu Tianyi dans sa montagne, il est devenu son maître.
Oui, le fleuve comme symbole du temps : que signifie-t-il ?
[…]
Comment concevoir que l'irréversibilité de cet ordre impérieux qu'est le temps puisse être rompue ? C'est
ici qu'interviennent les Vides médians inhérents à la Voie. Eux-mêmes Souffles, ils impriment à la Voie son rythme, sa respiration et lui permettent surtout d'opérer la mutation des choses et son
retour vers l'Origine, source même du Souffle primordial. Pour le fleuve, les Vides médians se présentent sous forme de nuages. Etant de la Voie, le fleuve, comme il se doit, participe aussi bien
de l'ordre terrestre que de l'ordre céleste. Son eau s'évapore, se condense en nuage, lequel retombe en pluie pour l'alimenter. Par ce mouvement en cercle vertical, le fleuve, assurant la liaison
entre terre et ciel, rompt la fatalité de son propre cours forcené. De même, à ses deux extrémités, il imprime la même sorte de cercle entre mer et montagne, yin et yang. Ces deux entités, grâce
au fleuve, entrent dans le processus du devenir réciproque : la mer s'évaporant dans le ciel et retombant en pluie sur la montagne, laquelle active sans cesse la source. Le terme rejoint par
là le germe.
Le temps procéderait donc par cercles concentriques, ou par cercles tournant en spirale si vous voulez. Mais
attention, ce cercle n'est pas la roue qui tourne sur elle-même, sur les choses du même ordre selon la pensée indienne, ni ce qu'on appelle l'éternel retour. Le nuage condensé en pluie n'est plus
l'eau du fleuve, et la pluie ne retombe pas sur la même eau. Car le cercle ne se fait qu'en passant par le Vide et par le Change. Oui, l'idée de la mutation et de la transformation est
essentielle dans la pensée chinoise. Elle est la loi même de la Voie. Le retour dont parle Laozi signifie finalement reprise de tout, certes, mais surtout changement en autre chose, en sorte
qu'il y a constamment retour et que plus il y en a, plus fréquente est la possibilité de transformation, tant l'inspiration du Souffle primordial est inépuisable. C'est peut-être subtil ou
paradoxal, mais c'est ainsi...
Le temps.
Parfois un instant.
Dans la carté qui filtrait entre les branches, l'instant se cristallisa en une pièce de jade sur laquelle scintilla une
traînée de rosée.
1948, à Paris.
Tianyi prend un logement à l'est de la ville, rue de B., une rue montante aux pavés rugueux.
Il souffre de la solitude, observée à l'état endémique. Il découvre une Europe éloignée de son rêve, ravagée par ses
monstres, le meurtre et la guerre, dans l'aveuglement où elle se complaît.
Et pourtant, la lumière revient avec Véronique, une musicienne, qui lui fait connaître sa région natale, son fleuve, la
Loire, jusqu'à sa source.
Remonter à la source.
Retour en Chine à la recherche de l'Amante et de l'Ami. En cet automne 1957, l'école des Beaux-Arts de
Hangzhou est écrasée sous le joug du nouveau régime. Un étudiant dissimule ses larmes.
« Cette brume fraîche me pique les yeux. »
Tianyi est déporté dans un camp de rééducation du Grand Nord où il espère revoir Haolang, naguère le révolutionnaire,
aujourd'hui le révolté.
Au camp.
Devenus bêtes de somme, on a vite fait de s'habituer à la saleté ; on accepte la crasse qui colle à la peau comme la
gale, qui attire les puces et alimente les poux. A côté la crasse, il est un avilissement autrement plus dur à supporter : avoir à courber l'échine devant la bêtise des chefs, à effacer tout
trait personnel, comme si l'on était né de la poussière, sans passé, sans désir, dépourvu de tout lien affectif et de la nécessité, en somme, de porter un nom ou un visage.
Dans le désespoir qui le brise, il rêve de Yumei et l'entend dire de sa voix enjouée sa phrase favorite :
« Mais il n'est pas tard ; faisons quelque chose encore ! »
Un après-midi, Haolang, Tianyi et un compagnon de détention, Lao Ding se retirent à l'ombre d'un petit
bois. Lao Ding parle :
« Demandons pardon et pardonnons à ceux qui nous ont fait du mal. »
Une parole reçue de bouddhistes, puis de chrétiens.
[…] embrasser toute la vie en sa singulière variété […]
Le souvenir du poème
« Quand te submerge la nostalgie » […]
revient à Tianyi.
Pour sûr, c'est ce qui nous reste : écrire.
Et encore.
« Mais il n'est pas trop tard ; faisons quelque chose encore ! »
La leçon s'est infléchie – trop.
Ce qui reste : écrire et peindre.
Un soir, d'humeur apaisée, Haolang se mit à réciter, puis à psalmodier un poème de Wang Wei.
« Au milieu de l'âge, épris de la Voie,
Sous le Zhongnan, j'ai choisi mon logis.
Quand le désir me prend, seul je m'y rends,
Seul aussi à jouir d'indicibles vues.
Marcher jusqu'au lieu où tarit la source ;
Et attendre, assis, que se lève le nuage.
Parfois, errant, je rencontre un ermite ;
On parle, on rit sans souci du retour. »
Trois en un. Un en trois. « Yumei – Haolan - Tianyi » ; « Tianyi – Yumei -
Haolan » ; « Haolan – Tianyi - Yumei ».
[…]
Aux deux amis, il est donné de connaître l'innommée félicité. Pour un temps, pour jamais, ils sont devenus des êtres
qui, selon les taoïstes, « se nourrissent de nuages et se couchent parmi les brumes ».
Automne 1968. L'arrivée des Gardes rouges...
Et une fois encore.
« Mais il n'est pas trop tard ; faisons quelque chose encore ! »
Montée dans la brume
Singes au monastère de la Terrasse des Arbres Vénérables
Ecrire et prier
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Autres fils de lecture.
Le contraste au quotidien ; l'espace-temps ; le regard et le nu ; l'Amante et l'Ami ; le regard et le
paysage.
Notre fil à suivre.
- nourritures terrestres, une vie de saveurs
- musiques célestes, où se rencontrent l'Encre et le Chant
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Un peu plus.
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Contact : Simon Leow
Vue de Shenzhen depuis un satellite
Nul temple du pípa et du gǔzhēng dans cette rue. Simple homonymie.
La photographie est belle. Quelque chose de Jeff Wall ***
Jeff Wall, Mimic, 1982, 228,5 x 198
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*** Jeff Wall, ici, et là, et encore là.
The Old
Prison, 1987






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