de litterrance

Dimanche 13 juin 2010 7 13 /06 /Juin /2010 00:01

 

Qu’est-ce qu’une coquille ?

 

Boris Vian a écrit dans sa Lettre au provéditeur-éditeur sur un problème Quapital et quelques autres, Cahier n° 19 du Collège de 'Pataphysique, 4 clinamen 82 (26 mars 1955) :

 

Retirez le Q de la coquille : vous avez la couille, et ceci constitue précisément une coquille.

[…]

Et ceci est vrai, que la coquille initiale soit une coquille de coquillage ou une coquille d’imprimerie, bien que la coquille obtenue en fin de réaction soit toujours (à moins de marée extrêmement violente) une coquille d’imprimerie en même temps qu’une couille imprimée.

 

Un peu d’archéologie.

 

On raconte que Rosny, exaspéré par les erreurs typographiques que les protes faisaient ou laissaient passer, écrivit un article vengeur intitulé “Mes coquilles”. Quand Rosny le lendemain ouvrit le journal, il lut avec stupeur, en gros caractères, cet étrange titre : “MES COUILLES”. Un prote, négligent ou malicieux, avait laissé tomber le q...

André Gide, Journal 1889-1939, à la date du 15 décembre 1937, Pléiade, 1951, p.1276

 

Suivons le Journal de Gide à l'entrée du 4 juillet 1941, Pléiade, tome 2 de la première édition, p. 83.

 

Je propose cette réforme à laquelle je ne vois qu'avantage. Il ne s'agit pas de supprimer complètement les dictées, qui peuvent d'abord habituer l'enfant à sonoriser l'écriture, mais de les remplacer parfois par des corrections d'épreuves, en vue de leur apprendre l'orthographe. La tâche du professeur en serait extraordinairement simplifiée, et l'enfant y prendrait un intérêt fort vif. Il ne serait pas malaisé d'établir le texte d'un "placard" comportant un nombre d'erreurs que le professeur connaîtrait. A chaque élève, il en serait remis un exemplaire. Il y aurait...mettons douze coquilles à relever. Le classement serait facile, et l'émulation plus précise, le plus méritant des élèves étant celui qui les aurait relevées toutes les douze. Cette méthode aurait au surplus l'avantage d'enseigner aux élèves les procédés de correction des épreuves, ce qui, par la suite, pourrait servir à certains ; mais surtout  elle les mettrait en garde contre l'autorité de l'imprimé qui trop souvent en impose.

 

Ce texte comporte une faute de français : relevez-la, corrigez-la et proposez, éventuellement, une explication.

 

 

Le jeu est commencé.

 

 

Pour vous divertir, une petite récitation, sans aucune relation avec le présent sujet, bien entendu.

 

 

Haggis

 

 

Vous corrigerez les fautes présentes dans les extraits suivants de La Presse de la Manche, plus précisément dans la page littéraire de l'édition dominicale, toujours rédigée par le même journaliste – cette précision vous aidera, il y a des fautes récurrentes. Il peut y avoir plusieurs fautes sur la même ligne.

 

Une sirène retendit.

 

Une œuvre troublante qui repose sur les non-dit, les trahisons.

 

Zouina, une belle maghrébine d’une trentaine d’années…

 

Sous les feux croisés des nervis de l’Ordre du Temple et d’une bande de chinois…

 

Elle s’aperçoit que cet illustrateur est Cherbourgeois.

 

Si elle ne renie pas son passé de chanteuse, elle a choisi l’écriture pour s’exprimer. Cela lui réussi fort bien.

 

Afin de raconter l’extraordinaire aventure humaine, maritime et commerciale des équipages de ces navires doublant le cap Horn pour ramener le précieux nitrate et reconstituer l’histoire de la compagnie Bordes, plusieurs chercheurs se sont attelés à la tâche.

 

Charcot doit embarquer à bord du Pourquoi pas, le célèbre navire océanographique, un peinte de la Marine afin que ce dernier immortalise chaque expédition.

 

Son père refuse de parler à ce fils assassin, et sa mère est en-train de mourir d’une tumeur.

 

En 1981, il achève ses mémoires intimes qui seront publiées un peu plus tard.

 

Les jolies pieds de Florence… [on ne dit pas Aubenas]

 

Mais saura t-elle rivaliser avec les hommes ?

 

L’Orient est en effet le berceau de quelques uns des meilleurs chevaux.

 

Mattie et Jack ne se connaissent que depuis deux mois lorsque Mattie est tombée enceinte.

 

La guerre de Troie a t-elle eu lieu ? Napoléon a t-il été empoisonné à l’arsenic ?

 

Pas de doute, avec un tel numéro, le bond droit et la justice ne sont pas prêts de triompher.

 

Ce pamphlet a provoqué la colère de nos confrères du Monde qui retirent leur soutien à tous les festivals qui l’invitent.

 

Coralie Trinh Thi, ex-star du X, qui s’est vue décerné deux Hots d’or.

 

Comme si la vie n’était qu’un savent équilibre entre ce qu’on aurait aimer vivre et ce que finalement nous sommes.

 

Sur son bateau, près à dompter l’océan.

 

Angéline, de son coté, passe la soirée avec son oncle.

 

Douze de ces histoires ont ici adaptées en bande dessinée par des dessinateurs de haut vol.

 

Profitant de la sortie en salle du second épisode du livre de la jungle, il s’est inspiré de l’histoire de Moogli pour décorer Main Street.

 

Il y a aussi Demi, la commissaire, belle à craquer, dénouée de tout préjugé. Elle ressemble à une actrice américaine.

 

Dans ce roman emprunt d’une indéfinissable tendresse…

 

Autant d’évènements que moi-même j’ai vécu.

 

L’écrivain qui suit de très prêt l’évolution de la conjoncture internationale…

 

Un véritable génocide contre lequel pratiquement personne s’est élevé.

 

Dixit l’auteur lui-même, il s’agit là de son œuvre plus personnelle.

 

La vie serait-elle un contre qui commence mal et finit bien ? Ou le contraire…

 

Gilles de Rais, dont le penchant pour les hommes est bien connu, ne reste pas insensibles aux charmes soigneusement cachés de cette garçonne.

 

Obstinée, elle parvient à convaincre un roi peu courageux à se faire couronner.

 

Séparés des hommes, une soixantaine de femmes furent entassées dans un wagon à bestiaux.

 

J’ai été ébloui par une femme et j’ai quitté le domicile conjugual.

 

Sa maison de campagne et son jardin qu’elle entretient avec un soin manique…

 

Certains ont été courageux, et leur plume est devenu un fusil.

 

Un illuminé se jette du haut d’un gratte-ciel, provocant dans sa chute une énorme explosion.

 

Elle nous avait habitué jusqu’ici à des romans policiers.

 

 

Pour départager les ex-éco [celle-là ne compte pas dans le jeu], quelques perles glanées sur la Toile.

 

Zola n’a pas eu besoin d’aller pousser des wagonnets pour dénoncer la conditions des mineurs dans Germinal.

 

Il y a des hasard, des rencontres, des événements…

 

Florence Aubenas se sens rattrapée par la fiction.

 

Monsieur Lou, on va vous aider à recouvrir votre honneur !

 

Comme prévu pour les ateliers d'écriture : l'animateur se mets d'accord avec ses auteurs.

 

J'ai simplement suggére que tu ne savais peut-être pas qu'elles tiennent à ne pas faire de competition.

 

Je ne vois pas très bien en quoi le contenu des textes (les miens ou d'autres) s'ils ne sont ni racistes, ni diffamatoires etc. justifierait qu'on les censure après les avoir publié.

 

Il est sensé servir à quoi ce blog dont tu es prié de me donner les clés ?

 

Une bonne explication avec les créatrices du projets vaudrai4t sans doute mieux que des commentaires.

 

En grêve.

 

Concernant les textes et les illustrations dont je suis l'auteur, vous pouvez piller, ça m'est complêtement égal.

 

 

Je ne sais pas si vous serez d’accord avec cette idée, mais j’en viens à penser que les blogs tendent naturellement vers leur fin.

 

Non, pas naturellement. Et puis dans cette citation, il y a une faute.

 

Pour cet article, pour ce jeu, les commentaires sont fermés, tout simplement parce que les réponses des innombrables participants attendus pourraient influencer les concurrents.

 

On répondra par courrier à l’adresse inscrite dans la colonne de gauche.

 

Toutes les réponses seront publiées... dans trois semaines.

 

Les adresses, ainsi que les petits mots d’amour, resteront dans l’ordre du confidentiel.

 

C’est à vous…

 

Par lou - Publié dans : de litterrance
Voir les 0 commentaires
Dimanche 9 mai 2010 7 09 /05 /Mai /2010 00:01

 

Thé kahline bleu

 

Je l’appelais Kahline.

 

Abdelhak Bourouba, Ya kahline el aïnine wa echeffar Sidi boukhd chriq, Chaâbi algérois, Soirée à la casbah d'Alger le 3 mai 2008

 

Depuis la Casbah où je l’avais rencontrée, le chaâbi montait à notre terrasse dans les hauteurs d’Alger.

Son voile bleu, ma page blanche en avait pris la couleur.

Je préparais la monographie ultime d’Antonello da Messina, et son tranquille et simple sourire me rappelait la Vierge à Palerme.

Sa pudeur silencieuse apaisait les sens et attisait mon amour.

 

Je pensais…

Ta poitrine sur ma poitrine,

Hein ? nous irions,

Ayant de l'air plein la narine,

Aux frais rayons

Du bon matin bleu, qui vous baigne

Du vin de jour ?...

Quand tout le bois frissonnant saigne

Muet d'amour

 

Et si elle m’avait répondu…

Mais le bureau ?

 

Alors j’ai offert un thé à l’amante.

 

Elle a brisé le silence…

T’aurais pas plutôt un Martini gin ? et n’oublie pas le petit oignon frais !

… et mon cœur.


 

Abdelhak Bourouba, né dans la Casbah, à Alger, est actuellement un maître de la musique chaâbie, et de son instrument, le mondole.

 

Par lou - Publié dans : de litterrance
Ecrire un commentaire - Voir les 10 commentaires
Samedi 27 mars 2010 6 27 /03 /Mars /2010 00:01

 

Une femme en jupe, c’est une femme en jupe.

Deux femmes en jupe, c’est deux femmes en jupe.

Trois femmes en jupe, c’est des barbouzes.

 

Extérieur nuit.

Un passage commerçant. Façades en stuc, étals en toc. Double pavage, double éclairage et double perspective en divergence, comme chez Piero *. Au centre, premier plan, une blonde, cheveux longs, courte jupe blanche, sortie d’un roman de Samuel Beckett ** ou, peut-être de Robert Pinget ***, traîne son sac. A sa gauche, arrière-plan, un grec en chemise longue, fustanelle sur jean, sac au dos. A gauche, sur un plan intermédiaire et pourtant séparé, une brune, cheveux courts, jupe blanche fendue, petit sac à l’épaule droite, devant une vitrine où un androgyne vend son soutien-gorge.

A droite de la blonde, dépassant un peu d’un pas pressé le grec, quelqu’un court, petit sac de voyage à la main droite, vers l’hôtel A La Commed... Guess, au fond de l’impasse.

 

 

Action !

 

_ Autrefois, la femme n’allait pas au cinéma, ou bien si elle allait au cinéma, elle allait voir Le Chant de Bernadette,

de toute façon elle vivait en dehors du péché, mais aujourd’hui, la femme va au cinéma et que voit-elle, la femme ? que voyez-vous, pauvres malheureuses qui êtes venues aujourd’hui si nombreuses pour m’écouter ? vous voyez les mauvais films, tournés avec le mauvais œil du mauvais esprit, oui, des films légers, des films licencieux, des films polissons comme ils disent, ou bien alors des films policiers, crapuleux et sordides !

Mais vous n’êtes pas les plus coupables, pauvres misérables pécheresses, ce sont ceux qui font ces films qui sont de véritables malfaiteurs, et parmi ces malfaiteurs, il en est un que je veux stigmatiser ici publiquement, je veux parler de celui qui a fait ce film monstrueux et démoniaque, La Journée de la jupe, je veux parler de Jean-Paul Lilienfeld.

[murmures à l’entrée d’une invitée]

Mais laissez-moi vous dire combien je suis heureuse de compter parmi nous ma distinguée cousine Yueyin, dont les travaux sur Omar Khayyām passionnent actuellement l’élite du monde de la Toile.

[en aparté]

Vous êtes arrivée en retard, ma chère cousine, selon votre habitude, j’espère que vous allez tout de même nous dire quelques mots.

_ Excusez-moi, mais en dehors d’Omar Khayyām… c’est que, voyez-vous, les Rubaïyat

_ … je ne vous ai pas invitée pour parler des Rubaïyat ! parlez-nous de Jean-Paul Lilienfeld ! dites-nous ce que vous en pensez !

_ … évidemment, Jean-Paul Lilienfeld

_ … ah ! laissez-moi parler ! il faut que je parle ou je vais étouffer !

_ Laissez-la parler.

_ Autrefois, j’étais heureuse, je vivais confortablement, une certaine aisance, dirais-je même, et puis j’aimais bien mon métier, oh… je ne l’avais pas choisi, ce métier, vous comprenez, la fatalité… enfin, c’était mon métier, quoi ! chacun son métier…

_ … il n’y a pas de sot métier.

_ Mais un jour, ha ! folle que j’étais, l’idée me vint d’aller au cinéma pour me documenter, pour me perfectionner, et je suis allé voir La Journée de la jupe de Jean-Paul Lilienfeld, ha ! pauvre imbécile que j’étais, j’ai agi stupidement comme l’héroïne de ce film, et j’ai failli me faire prendre comme une débutante, et depuis ce jour ils sont après moi, ils sont là, là, et là !


Soyez tranquilles, je m’évade toujours.

 


*

 

Piero della Francesca, La Flagellation du Christ (Flagellazione di Cristo), tempera sur bois de peuplier, circa 1455, 59 x 81,
Galleria nazionale delle Marche, Urbino


** Samuel Beckett, Comment c’est, 1961


*** Robert Pinget, Quelqu’un, 1965


+
La Journée de la jupe



Drôle de drame fut fort mal accueilli à sa sortie par la critique.

Avec l’impartialité qu’on nous connaît, nous donnerons un échantillon, pris au hasard.

 

L'ACTION FRANÇAISE, 29/10/1937 (François Vinneuil)


La simplicité est, hélas! ce qui manque le plus à M. Jacques Prévert. Je mets son nom en avant, parce qu'il est manifestement le premier responsable du film, celui qui l'a réellement inventé. M. Carné ne faisant que matérialiser par les décors et les photographies cette invention... La fête tourne... à la mascarade triste, au dîner de têtes où des invités sans fantaisie voudraient bien enlever leur fausse barbe pour déguster le potage. Drôle de drame est... bourré de la plus vaine, de la plus facile littérature. Il faudrait bien se garder de faire à M. Prévert l'honneur de le prendre pour un excentrique, pour un de ces francs-tireurs, tels que jadis M. Bunuel et son Chien andalou, dont on regrette en somme qu'ils n'aient plus les moyens de s'exprimer... Même si le film était bien bâti, il manquerait vraisemblablement son but, parce qu'il est illusoire de prétendre créer une atmosphère d'humour britannique avec des acteurs français... Le tout est gai comme les cabrioles d'un maboul dans une chambre mortuaire.



<!> les liens actifs présents dans le récit du présent article sont en noir – une fantaisie…
 

Par lou - Publié dans : de litterrance
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 25 février 2010 4 25 /02 /Fév /2010 00:01

 
Albert Camus a composé Caligula en 1938, après une lecture des
Douze Césars de Suétone, pour le Théâtre de l’Equipe qu’il avait fondé, à Alger, après le Théâtre du Travail. Il se donnait le rôle-titre.

> Douze auteurs en quête de personnages, émission de Renée Saurel, 1945 / Préface à l’édition américaine de Caligula and three other plays, 1957 / Programme pour le Nouveau Théâtre, 1958 <

Camus parle de Caligula

… si sa vérité est de nier les dieux, son erreur est de nier les hommes.
Le Figaro, 25 septembre 1945

On ne peut pas être libre contre les autres hommes. Mais comment peut-on être libre ? Cela n’est pas encore dit.
Prière d’insérer de l’édition de 1944

La première représentation est au théâtre Hébertot, le 26 septembre 1945, avec Gérard Philipe dans le rôle de Caligula, auprès de Margo Lion, Georges Vitaly, Michel Bouquet, Jean Barrère…

Camus lit Caligula
au théâtre des Noctambules, avril 1954


Acte I, 3-8

Dans la version de 1941 en trois actes - publiée dans les Cahiers Albert Camus, 1984, et dans les
Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, 4 vol., 2006-2008 – il n’y a pas la lune.

Caligula dit

Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux.

[I, 5]


Et lorsque tout sera aplani, l’impossible enfin sur terre, la lune dans mes mains, alors, peut-être, moi-même je serai transformé et le monde avec moi, alors enfin les hommes ne mourront pas et ils seront heureux.

[I, 11]


Si le Trésor a de l’importance, alors la vie humaine n’en a pas.

[I, 8]

 

 Qu’il est dur, qu’il est amer de devenir un homme !

[I, 11]

Le lexique de Camus est là


Le premier homme
, Le Malentendu, L’Homme révolté.


Caligula
.


révolte

tuer ou être tué

l’indifférence

la peste

vivre librement

la bêtise Elle est meurtrière.

Si j'avais eu la lune, si l'amour suffisait, tout serait changé. Mais où étancher cette soif ?

[IV, 14]


Tout cet amour que je donnerai, où le prendrai-je ?
Jacques Audiberti, en exergue au film de Bertrand Tavernier et Jean Aurenche, Que la fête commence…, 1975

Je n'ai pas pris la voie qu'il fallait, je n'aboutis à rien. Ma liberté n'est pas la bonne.

[IV, 14]

Le premier homme, Le Malentendu, L’Homme révolté
On l’a compris dans notre désordre voulu : il n’y a pas en Camus une persona de l’absurde, une suivante de la révolte, une dernière de l’amour.

Nul masque.

A minuit seul sur le rivage
Dès le commencement il y a une pédagogie dans l’écriture de Camus.

Serge Reggiani lit Albert Camus, L’Eté, Les Amandiers, 1940 – enregistrement, 1957
 

Par lou - Publié dans : de litterrance
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 19 février 2010 5 19 /02 /Fév /2010 00:01

 

Mon rêve est, comme celui de beaucoup, une an-archie.

Jean Grenier, lettre à Albert Camus, 11 mars 1958


Le terme éclaté vient de Paul Valéry,
Les Principes d'an-archie pure et appliquée, un carnet commencé en 1936 à Alger, portant en dernière page la date de 1938, et publié en 1984, ouvrage posthume.


Il signifie l’absence d’un principe ordonnateur, directeur et autoritaire qui soit au-dessus de la liberté et qui dispense une orthodoxie.

Michel Onfray, Pour une an-archie désespérée, Lecture de l’Essai sur l’esprit d’orthodoxie, 1988


Méfiez-vous de celui qui veut mettre de l'ordre. Ordonner, c'est toujours se rendre le maître des autres en les gênant…

Denis Diderot, Supplément au voyage de Bougainville, 1796, ouvrage posthume


L’Essai de Jean Grenier, paru en 1938, inspire la pensée politique d’Albert Camus, l’ami de Louis Guilloux, lui-même ami de jeunesse de Jean Grenier. Louis Guilloux a connu Georges Palante (devenu Cripure dans Le Sang noir, 1935), professeur de philosophie au lycée de Saint-Brieux.

Jean Grenier, Louis Guilloux, Georges Palante, la force des trois fonde la pensée libre d’Albert Camus : seule importe La Vie quotidienne (Jean Grenier, 1968).


Palante, funeste anagramme.


L’Homme révolté
est dédié à Jean Grenier (comme auparavant L’Envers et l’endroit), Georges Palante y figure.

Albert Camus, l’an-archiste révolté, parle dès 1939 de la Misère en Kabylie dans Alger républicain, et en mai 1945, dans Combat, Enquête en Algérie, il dit l’injustice, source de famine et de révolte.


Bakounine est vivant en moi
, écrit-il (cité par Michel Onfray, La Pensée de midi : Archéologie d’une gauche libertaire, 2007). Son homme révolté porte l’esprit d’Alain (Le Citoyen contre les pouvoirs, 1926, Propos de politique, 1934) et de Simone Weil (La Condition ouvrière, 1935, édité en 1951, ouvrage posthume).


Trace l’inégal palindrome
, l’envers et l’endroit, et prends la ligne courbe qui rompt avec l’esprit d’orthodoxie figé sur la droite ligne de la doxa, de l’opinion : Sisyphe dit non ! mais il ne renonce pas.
 

L’Homme révolté, 1951

[infra HR, Albert Camus, Œuvres complètes, III, Bibliothèque de la Pléiade, 2008]


Le meurtre, l’innocence, l’absurde


Il y a des crimes de passion et des crimes de logique. Le Code pénal les distingue, assez commodément, par la préméditation. Nous sommes au temps de la préméditation et du crime parfait. Nos criminels ne sont plus ces enfants désarmés qui invoquaient l’excuse de l’amour. Ils sont adultes, au contraire, et leur alibi est irréfutable : c’est la philosophie qui peut servir à tout, même à changer les meurtriers en juges.

[HR, Introduction]


La nuit


c’est un mur qui s’élève jusqu’aux cieux et couvre le firmament étoilé !

Thérèse de l’Enfant-Jésus, Histoire d’une âme, Manuscrit C Folio 7 Verso, 1897


Notre tâche d'homme est de trouver les quelques formules qui apaiseront l'angoisse infinie des âmes libres. Nous avons à recoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice imaginable dans un monde si évidemment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonnés par le malheur du siècle. Naturel­lement, c'est une tâche surhumaine. Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout.

Sachons donc ce que nous voulons, restons fermes sur l'esprit, même si la force prend pour nous séduire le visage d'une idée ou du confort. La première chose est de ne pas désespérer.

Albert Camus, L’Eté, Les Amandiers, 1940

[* en annexe]


Vivre


Il s’agit d’observer et de vivre au quotidien. L’innocence meurtrière ne peut être reconnue dans l’absurde où, le meurtre étant indifférent, la logique commande de tuer et de se tuer. Implacable spirale de la mort donnée, du suicide universellement partagé. Seulement l’indifférence refuse également ses raisons au suicide et au meurtre.

Dans un monde à deux dimensions, les uns et les autres sont englués sur un papier tue-mouches se retournant en ruban de Möbius. L’absurde ne se confesse qu’en miroir où se réfléchit le miroir opposé, pile et face d’une mimésis en abyme.

 

Alain Resnais, Alain Robbe-Grillet, L’Année dernière à Marienbad, 1961

Dans un grand hôtel fastueux, un homme tente de convaincre une femme de s'enfuir avec lui. Il prétend qu'ils ont eu une liaison l'année dernière à Marienbad mais elle semble avoir tout oublié...

Un personnage tente de sortir du labyrinthe argentique, les autres ne veulent pas l’entendre.

http://i62.servimg.com/u/f62/11/02/60/83/samari10.jpg

Schuiten & Peeters, Les Murailles de Samaris, Casterman, 1988


Non.

Refuser.


Aujourd’hui et maintenant


L’homme est la seule créature qui refuse d’être ce qu’elle est. La question est de savoir si ce refus ne peut l’amener qu’à la destruction des autres et de lui-même, si toute révolte doit s’achever en justification du meurtre universel, ou si, au contraire, sans prétention à une impossible innocence, elle peut découvrir le principe d’une culpabilité raisonnable.

[HR, Introduction]


Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement.

[HR, I]


Se taire, c’est laisser croire qu’on ne juge et ne désire rien en effet. Le désespoir, comme l’absurde, juge et désire tout, en général, et rien, en particulier. Le silence le traduit bien.

[HR, I]


Nous vivons dans la terreur
[…] parce que nous vivons dans le monde de l’abstraction, celui des bureaux et des machines, des idées absolues et du messianisme sans nuances.

[…]

Et pour tous ceux qui ne peuvent vivre que dans le dialogue et l’amitié des hommes, ce silence est la fin du monde.

En somme, les gens comme moi voudraient un monde, non pas où l’on ne se tue plus (nous ne sommes pas si fous !), mais où le meurtre ne soit pas légitimé.

Albert Camus, Ni victimes ni bourreaux in Combat, 1946

 

Noir Désir, Gagnants / Perdants, 2008


Seul, peut-être, mais pas sans l’amour.

La révolte n’est pas ressentiment.

Le ressentiment est toujours ressentiment contre soi.

Ou mieux : si elle est chargée de ressentiment, la révolte déborde le ressentiment de tous côtés.

Le même mouvement fait dire à Maître Eckhart, dans un accès surprenant d’hérésie, qu’il préfère l’enfer avec Jésus que le ciel sans lui. C’est le mouvement même de l’amour.

Un nouveau cogito pour le quotidien : je me révolte, donc nous sommes.

[HR, I]


Au commencement


Contre l’injustice de l’ordre établi, la mort par nature, l’esclavage par condition, le rebelle exige un nouvel ordre, au prix du crime s’il le faut. Et on se fera dieu, meurtrier des hommes dans un défi lancé à soi-même.

[HR, II]

Tout, en ce monde, sue le crime : le journal, la muraille et le visage de l'homme.

Charles Baudelaire, Mon coeur mis à nu : journal intime, 1887


Les avantages de ce temps : rien n’est vrai, tout est permis.

La phrase de Nietzsche citée par Camus renvoie au temps où rien ne vit.


Le nihilisme est l’impuissance à croire, son symptôme le plus grave ne se retrouve pas dans l’athéisme, mais dans l’impuissance à croire ce qui est, à voir ce qui se fait, à vivre ce qui s’offre.

Non pas la foi, mais les œuvres, voilà, selon Nietzsche, le message du Christ.

[HR, II]

* et selon Jacques, Epître, II, 14-26


Qu’est-ce que le Christ nie ? tout ce qui porte à présent le nom de chrétien.

[Nietzsche cité par Camus, HR, II]


Echec de la révolte métaphysique.


La mort de Dieu


La mort de Dieu, observée, non commandée, son ensevelissement sous la pierre roulée par les grands prêtres afin de justifier le meurtre comme finalité, interdit de voir la vie comme liberté.

Alors, la révolte historique, fondée dans la libération de l’esclave, s’engage dans le meurtre mimétique, aveugle, toujours recommencé : l’esclave ne veut pas être libre, il cherche à devenir maître, par le régicide, le parricide, il institue en droit une nouvelle religion dont la doctrine est définie par un contrat social, avec ses martyrs, ses innocents légitimement assassins d’autres innocents qui…

La mort du roi est une fête conduite par le satan, séducteur, procureur, bourreau, qui mène le bal où l’on tue, universellement.


Toutes les pierres sont taillées pour l’édifice de la liberté : vous lui pouvez bâtir un temple ou un tombeau des mêmes pierres.

Saint-Just, Convention nationale, 24 avril 1793


Robespierre voulait fonder sur la terre l’empire de la sagesse, de la justice et de la vertu (Convention nationale, 7 juin 1794 - cité par Nietzsche dans Aurore, Avant-propos).


Echec de la révolte historique.

[HR, III]


Et les artistes ?


Ne se détournent-ils pas du réel pour donner un sens au monde ?


http://i12.servimg.com/u/f12/11/02/60/83/copenh10.jpg

Copenhague, 2009


Un doute flotte...


Peut-on, éternellement, refuser l’injustice sans cesser de saluer la nature de l’homme et la beauté du monde ? Notre réponse est oui. Cette morale, en même temps insoumise et fidèle, est en tout cas la seule à éclairer le chemin d’une révolution vraiment réaliste.

[HR, IV]


http://i62.servimg.com/u/f62/11/02/60/83/prunev10.jpg

Emmanuel Prunevieille, 2009


Frêle esquif dont la force, dans le jeu d’Héraclite, est seule éternelle par sa fragile gratuité.

Oui, on garde la révolte et l’art.


La pensée de midi


Pourtant la beauté s’efface devant l’instinct du meurtre, non plus sacré, non plus passionnel, non plus insensé, mais prenant position dans l’hécatombe programmée et partagée où le meurtre est clairement suicide.


Lorsque Caïn tue Abel, il fuit dans les déserts. Et si les meurtriers sont foule, la foule vit dans le désert et dans cette autre sorte de solitude qui s’appelle promiscuité.

[HR, V]


La convivialité inventée par la révolte ne peut se vivre que dans le libre dialogue. La surdité,
l’aveuglement, chaque malentendu suscite la mort.

Le syndicalisme révolutionnaire, la Commune, le concret se sont dressés contre l’économie, l’Etat, l’abstrait.

Au-delà du nihilisme, de l’histoire, du mal, aujourd’hui : apprendre à vivre et à mourir, et, pour être homme, refuser d’être dieu.


Au midi de la pensée, la révolte refuse ainsi la divinité pour partager les luttes et le destin commun.

L’obsession de la moisson et l’indifférence à l’histoire, écrit admirablement René Char, sont les deux extrémités de mon arc.

A cette heure où chacun d’entre nous doit tendre l’arc pour refaire ses preuves, conquérir, dans et contre l’histoire, ce qu’il possède déjà, la maigre moisson de ses champs, le bref amour de cette terre, à l’heure où naît enfin un homme, il faut laisser l’époque et ses fureurs adolescentes. L’arc se tord, le bois crie. Au sommet de la plus haute tension va jaillir l’élan d’une droite flèche, du trait le plus dur et le plus libre.

[HR, V]


L’Homme révolté est clairement en germe en 1945, Remarque sur la révolte, en 1948, Les Meurtriers délicats, en 1949, Le Meurtre et l’absurde et Le Temps des meurtriers.

Le duel Sartre-Camus est encore vert : Bernard-Henri Lévy, Le Siècle de Sartre, 2000.



On peut lire

Quelques suggestions déjà données.

Albert Camus et les libertaires, Egrégores, 2008

Michel Onfray, La Pensée de midi : Archéologie d’une gauche libertaire, 2007

Une page de références sur les interventions de Camus dans le mouvement anarchiste.

 


 

[*]

Notre tâche d'homme est de trouver les quelques formules qui apaiseront l'angoisse infinie des âmes libres. Nous avons à recoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice imaginable dans un monde si évidemment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonnés par le malheur du siècle. Naturel­lement, c'est une tâche surhumaine. Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout.

Sachons donc ce que nous voulons, restons fermes sur l'esprit, même si la force prend pour nous séduire le visage d'une idée ou du confort. La première chose est de ne pas désespérer.

[…]

Quand j’habitais Alger, je patientais toujours l’hiver parce que je savais qu’en une nuit, une seule nuit froide et pure de février, les amandiers de la vallée des Consuls se couvriraient de fleurs blanches. Je m’émerveillais de voir ensuite cette neige fragile résister à toutes les pluies et au vent de la mer. Chaque année, pourtant, elle persistait, juste ce qu’il fallait pour préparer le fruit.

Ce n’est pas là un symbole. Nous ne gagnerons pas notre bonheur avec des symboles. Il y faut plus de sérieux. Je veux dire seulement que, parfois, quand le poids de la vie devient trop lourd dans cette Europe encore toute pleine de son malheur, je me retourne vers ces pays éclatants où tant de forces sont encore intactes. Je les connais trop pour ne pas savoir qu’ils sont la terre d’élection où la contemplation et le courage peuvent s’équilibrer. La méditation de leur exemple m’enseigne alors que si l’on veut sauver l’esprit, il faut ignorer ses vertus gémissantes et exalter sa force et ses prestiges. Ce monde est empoisonné de malheurs et semble s’y complaire. Il est tout entier livré à ce mal que Nietzsche appelait l’esprit de lourdeur. N’y prêtons pas la main. Il est vain de pleurer sur l’esprit, il suffit de travailler pour lui.

Mais où sont les vertus conquérantes de l’esprit ? Le même Nietzsche les a énumérées comme les ennemis mortels de l’esprit de lourdeur. Pour lui, ce sont la force de caractère, le goût, le « monde », le bonheur classique, la dure fierté, la froide frugalité du sage. Ces vertus, plus que jamais, sont nécessaires et chacun peut choisir celle qui lui convient. Devant l’énormité de la partie engagée, qu’on n’oublie pas en tout cas la force de caractère. Je ne parle pas de celle qui s’accompagne sur les estrades électorales de froncements de sourcils et de menaces. Mais de celle qui résiste à tous les vents de la mer par la vertu de la blancheur de sa sève. C’est elle qui, dans l’hiver du monde, préparera le fruit.

Albert Camus, L’Eté, Les Amandiers, 1940

 

Par lou - Publié dans : de litterrance
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires

pour mémoire

Survival

 

Uncontacted tribes

 

Un lien en un clic sur les images.

Lou

  • : Libellus
  • Libellus
  • : Un bloc-notes sur la toile

derniers commentaires

recherche

autres liens

Scribulations, où l'on retrouve Lou

syndication

  • Flux RSS des articles
 
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés