
Albert Camus et Maria Casarès (Martha) en répétition
La Mère : Il reviendra.
Martha : Il te l’a dit ?
La Mère : Oui. Quand tu es sortie.
Martha : Il reviendra seul ?
La Mère : Je ne sais pas.
Martha : Est-il riche ?
La Mère : Il ne s’est pas inquiété du prix.
Martha : S’il est riche, tant mieux. Mais il faut aussi qu’il soit seul.
La Mère, avec lassitude : Seul et riche,
oui. Et alors nous devrons recommencer.
Albert Camus, Le Malentendu, pièce en trois actes, Gallimard, 20 mai 1944.
Première édition où Le Malentendu est suivi de Caligula.
La Première au théâtre est du 24 juin 1944.
Source
Effroyable tragédie.
Aidée de sa fille une hôtelière tue pour le voler un voyageur qui n’était autre que son fils.
En apprenant leur erreur la mère se pend, la fille se jette dans un puits.
L’Echo d’Alger, 6 janvier 1935
Martha : Et vous verrez bientôt que vous avez choisi une auberge tranquille. Il n’y vient presque personne. (I, 5)
Jan : Un jour ou l’autre, il m’aurait fallu revenir. Mon père était le seul obstacle et quand j’ai appris sa mort, j’ai cru que tout serait
facile.
[dialogue entre Jan, le fils
prodigue, voué au sacrifice, et Maria, sa femme, in Prologue inédit, ms. Bruckberger]
Quelle est l’histoire ? Un fils qui veut se faire reconnaître sans avoir à dire son nom et qui est tué par sa mère et sa sœur, à la suite d’un malentendu.
Albert Camus, Le Figaro
Littéraire, 15-16 octobre 1944
Martha (la fille et la sœur) à Maria (la femme de Jan, le fils) : Si vous voulez le savoir, il y a eu malentendu. Et pour peu que vous connaissiez le
monde, vous ne vous en étonnerez pas. (III, 3)
… tout aurait été autrement si le fils avait dit : C’est moi, voici mon nom. Cela revient à dire que dans un monde injuste ou indifférent, l’homme peut se sauver lui-même et les autres par
l’usage de la sincérité la plus simple et du mot le plus juste.
Albert Camus, Le Figaro
Littéraire, 15-16 octobre 1944
Après vingt ans d’absence et de silence, un homme revient dans un petit village de Bohême où sa mère et sa sœur tiennent une auberge. Il espère ainsi retrouver sa patrie. Mais il ne veut pas se faire
reconnaître. Il veut qu’on le reconnaisse sans qu’il ait à dire C’est moi ! La seule question est de savoir si cela est possible, s’il existe
une patrie pour le cœur des hommes, et enfin, comme il le dit lui-même, si oui ou non, il a raison d’avoir ces rêves. La réponse lui sera justement donnée sous la forme du oui ou du
non.
Cette pièce, qui se place seulement sur le plan tragique, répugne à toute théorie. Cependant, s’il fallait absolument que l’auteur ait une pensée, elle serait celle-ci : l’homme porte en lui une part d’illusions et de malentendu, c’est elle qui doit être tuée. Mais c’est un sacrifice qui libère une autre part de lui-même, la meilleure, qui est celle de la révolte et de la liberté.
On voit seulement que ce pourrait être le sujet d’une autre pièce.
Texte du Programme des
représentations de juin 1944
[Jan : Le bonheur n’est pas tout et les hommes ont leur devoir. Le mien est de retrouver ma mère, une patrie… (I, 4)]
[Jan : On ne peut pas toujours rester un étranger. (I, 4)]
Tuer
Le Malentendu est l’histoire du crime et du suicide en miroir, de sa légitimation, oui ou non, par l’absurde.
Martha : Le crime est le crime, il faut savoir ce que l’on veut. (I, 1)
En écho, Jan, se parlant à lui-même : Il faut savoir ce que l’on veut. (II, 1)
La Mère : Il dort et ne pense plus, il n’a plus de devoirs ni de tâches, non, non, et moi, vieille et fatiguée, oh, je l’envie de dormir maintenant et de devoir mourir bientôt. (II, 8)
… La fatigue peut-être, et la soif du repos.
[Elle sort sans que sa fille s’y oppose.] (III, 1)
(elle se jette dans la rivière où
elle vient de noyer son fils)
Et si l’absurde condamne le crime autant qu’il l’autorise, par l’indifférence ?
La mer, le soleil, la terre épaisse - avant Le Premier homme
La mer
Martha : la mer dont j’ai tant rêvé (I, 1)
Jan : je viens d’Afrique… De l’autre côté de la mer. (I, 5)
Martha : Quand vous allez là-bas, vous habitez près de la mer ?
Jan : Oui. (I, 5)
Martha, doucement : Quant aux soirs, monsieur ?
Jan : Ils sont bouleversants. Oui, c’est un beau pays… je pense à la mer et aux fleurs de là-bas. (II, 1)
Martha [après le crime] : Ce matin est, depuis des années, le premier où je respire. Il me semble que j’entends déjà la mer. (III, 1)
Martha : je reste solitaire, loin de la mer dont j’avais soif… la mer… la mer… une odeur d’algues… dans ce pays défendu par la mer, les dieux n’abordent pas. (III,
2)
Le soleil
La Mère : on m’a dit que le soleil dévorait tout (I, 1)
Martha [à Jan] : j’imagine avec délices cet autre pays où l’été écrase tout, où les pluies d’hiver noient les villes…
…
je souhaite maintenant que vous restiez. Mon goût pour la mer et les pays du
soleil finira par y gagner. (II,
1)
La terre épaisse
Martha : j’ai grandi dans l’épaisseur des terres. (III, 1)
Martha : on ne peut appeler patrie, n’est-ce pas, cette terre épaisse, privée de lumière… (III, 4)
L’aube, l’amour peut-être, la révolte
La Mère : il me semble que cette aube n’arrivera jamais. (II, 8)
Martha : Vous voyez bien que cette aube est arrivée. (III, 1)
Illusion, malentendu, il y a tant d'aurores qui n'ont pas encore lui.
Maria : Non, les hommes ne savent jamais comment il faut aimer. Rien ne les contente. Tout ce qu’ils savent, c’est rêver, imaginer de nouveaux
devoirs, chercher de nouveaux pays et de nouvelles demeures. Tandis que nous, nous savons qu’il faut se dépêcher d’aimer, partager le même lit, se donner la main, craindre l’absence. Quand on
aime, on ne rêve à rien. (I, 4)
La Mère : L’amour d’une mère pour son fils est aujourd’hui ma certitude. (III, 1)
L’ombre d’une révolte ? Martha en rêve (III, 1)
Elle mourra seule au milieu de [ses] crimes : je quitterai ce monde sans être réconciliée.
Le premier homme est à venir.
L’aurore, l’amour, le temps sans révolte ?
On ne peut pas être libre contre les autres hommes. Mais comment peut-on être libre ? Cela n’est pas encore dit.
Prière d’insérer de l’édition de
1944
Maria, dans un cri : Oh ! mon Dieu ! je ne puis vivre dans ce désert ! C’est à vous que je parlerai et je saurai trouver mes mots. (Elle tombe à genoux) Oui, c’est à vous que
je m’en remets. Ayez pitié de moi, tournez-vous vers moi ! Entendez-moi, donnez-moi votre main ! Ayez pitié, Seigneur, de ceux qui s’aiment et qui sont séparés !
La porte s’ouvre et le Vieux Domestique paraît.
Le Vieux, d’une voix nette et ferme : Vous m’avez appelé ?
Maria, se tournant vers lui : Oh ! je ne sais pas ! Mais aidez-moi, car j’ai besoin qu’on m’aide. Ayez pitié et consentez à m’aider !
Le Vieux, de la même voix : Non !
Rideau
Quant au personnage du vieux domestique, il ne symbolise pas obligatoirement le destin. Lorsque la survivante de ce drame en appelle à Dieu c’est lui qui répond. Mais c’est un malentendu de plus.
Et s’il répond Non à celle qui lui demande de l’aider, c’est qu’il n’a pas en effet l’intention de l’aider et qu’à un certain point de souffrance et d’injustice personne ne peut plus
rien pour personne et la douleur est solitaire.
Albert Camus, Le Figaro
Littéraire, 15-16 octobre 1944
L’Auberge rouge / Claude Autant-Lara, 1951 - interprètes : Fernandel, Françoise Rosay. Le scénario s’inspire d’un fait-divers des années 1830.








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