Dimanche 5 juin 2011 7 05 /06 /Juin /2011 00:01

 

Francesco Canova da Milano, Fantasia, Paul O'Dette, lute

 

Jardin 5 juin 2011 01

La première épanouie.

 

Jardin 5 juin 2011 02

En répons, en diagonale, après les herbes aromatiques et les sauvages.

 

Jardin 5 juin 2011 03

Des fleurs. A gauche, c'est de l'aneth.

 

Jardin 5 juin 2011 04

Une rose qui renaît chaque année, depuis vingt-cinq ans, au moins.

 

Jardin 5 juin 2011 05

On n'a gardé qu'un buisson. Un chat y a fait son nid.

 

Jardin 5 juin 2011 06

Notre Mamy Blue chérie, devant...

 

Jardin 5 juin 2011 07

… le cimetière des chats. Où l'on pourrait retrouver Puces, un chien qui aimait les chats.

Lou, né le 21 mai 2002 et jeune victime de l'insécurité routière, est le plus proche.

 

Jardin 5 juin 2011 08

La rose Jimidi à peine éclose.

 

Jardin 5 juin 2011 09

Une rose sans papiers.

 

Jardin 5 juin 2011 10

Un olivier de Bohême, immense, sans olives.

 

Jardin 5 juin 2011 11

Dans les herbes.

 

Jardin 5 juin 2011 12

L'entrée de la clairière de Lou. On n'entre pas.

 

 

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Mercredi 1 juin 2011 3 01 /06 /Juin /2011 00:01

 

 

 

Prélude

 

_ oui, c'est beau, tu as bon goût mon Annette.

_ rien n'est trop beau pour mon Domino.

_ et quatre salles de bain !

_ oui.

_ j'aime beaucoup les salles de bain.

_ je sais.

_ tu as pensé à l'entretien ?

_ j'ai embauché une femme de ménage.

_ j'aime beaucoup les femmes de ménage.

_ c'est la grand-mère du vigile.

_ : - (((

 

153 Franklin street

 

 

 

Scène 1

Dans un salon de thérondelle

 

_ c'est dur aujourd'hui de trouver un abri à la Nouvelle-Angoulême.

_ ...

_ Mademoiselle, deux thés tibétains, sans rondelles.

_ aujourd'hui, nous avons le tian de concombres, c'est très fin.

 

Tian de concombres

 

_ deux tartines au beurre breton.

_ ...

_ tu comprends, avec le ECEH ...

_ … ?

_ mais non ! Ce n'est pas une grande école, encore que ça participe du commerce.

_: - (

_ et comme le dit Charles-Edouard...

_ Paul-Hervé a entendu dire...

_ Paul-Hervé n'est pas dans les grosses légumes, un petit trois pièces dans le 7e, hein ?

_ :(((

 

 

 

 

Scène 2

Dans la rue, Georges, un piedophile

 

Georges Tron

 

_ Mesdames, je n'ai plus d'emploi, auriez-vous un billet pour la Nouvelle-Angoulême, on y trouve des petits 600 m2 à pas cher ?

_ allez-y à la nage, ça vous fera les pieds.

_ : )))

 

___

 

Le thérondelle

http://www.libellus-libellus.fr/article-29729004.html

Le thérondelle 02

http://www.libellus-libellus.fr/article-le-therondelle_02-a-va-casser-50786154.html

Le thérondelle 03

http://www.libellus-libellus.fr/article-le-therondelle_03-a-casse-de-partout-66024478.html

Le thérondelle 04

http://www.libellus-libellus.fr/article-le-therondelle_04-la-crise-n-est-pas-une-fatalite-66681861.html

Le thérondelle 05

http://www.libellus-libellus.fr/article-le-therondelle_05-banderille-ou-banderole-a-chie-de-partout-67717438.html

Le thérondelle 06

http://www.libellus-libellus.fr/article-le-therondelle_06-rondelle-ou-nuage-69437987.html

Le thérondelle 07

http://www.libellus-libellus.fr/article-le-therondelle_07-moi-j-aime-le-music-hall-et-charles-trenet-fukushima-03-70005841.html

Le thérondelle 08

http://www.libellus-libellus.fr/article-le-therondelle_08-la-dame-au-camelia-71042830.html

Le thérondelle 09

http://www.libellus-libellus.fr/article-le-therondelle_09-colchiques-dans-les-pres-73592474.html

Le thérondelle 10

http://www.libellus-libellus.fr/article-le-therondelle_10-un-cauchemar-74204346.html

 

 

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Dimanche 29 mai 2011 7 29 /05 /Mai /2011 00:01

 

On trouvera dans les écrits des maîtres et sur la Toile une présentation informée du bouddhisme.

 

Notre propos, sur une idée de GT, est seulement de vous faire connaître, par des chants et des percussions, la sagesse du bouddhisme tibétain : la vie, l'espérance, l'impermanence de l'instant.

 

 

Tibet-Om Tara

 

 

Om Tara Tutara Ture Soha, Préparation (extrait), album Mantras from Tibet, 1999

 

La Préparation reprend 54 fois le chant rituel. La Méditation et la Célébration, 108 fois.

 

Le Mantra s'inspire de quelques pages de Sogyal Rinpoché, Le Livre Tibétain de la Vie et de la Mort, 1992, traduction française, 1993, nouvelle édition, 2003.

 

 

Tibet-Gelugpa

 

 

Les Moines Gelugpa Du Monastère Samtem Ling, Chants sacrés Gelugpa, 2006

 

 

Tibet-Swayambunath

 

 

Musique sacrée des moines tibétains, Temples de Bodh Gaya, Dharamsala et Swayambunath, tambours à deux peaux, 1976

 

Dans son ouvrage, Le Livre Tibétain de la Vie et de la Mort, Première partie, Deux, Sogyal Rinpoché nous rappelle à Montaigne.

 

___

 

DOCUMENTS

 

L'heur et la beatitude qui reluit en la vertu, remplit toutes ses appartenances et avenues, jusques à la premiere entree et extreme barriere. Or des principaux bienfaicts de la vertu, c'est le mespris de la mort, moyen qui fournit nostre vie d'une molle tranquillité, et nous en donne le goust pur et amiable : sans qui toute autre volupté est esteinte.

Voyla pourquoy toutes les regles se rencontrent et conviennent à cet article. Et combien qu'elles nous conduisent aussi toutes d'un commun accord à mespriser la douleur, la pauvreté, et autres accidens, à quoy la vie humaine est subjecte, ce n'est pas d'un pareil soing : tant par ce que ces accidens ne sont pas de telle necessité, la pluspart des hommes passent leur vie sans gouster de la pauvreté, et tels encore sans sentiment de douleur et de maladie, comme Xenophilus le Musicien, qui vescut cent et six ans d'une entiere santé : qu'aussi d'autant qu'au pis aller, la mort peut mettre fin, quand il nous plaira, et coupper broche à tous autres inconvenients. Mais quant à la mort, elle est inevitable.

Omnes eodem cogimur, omnium
Versatur urna, serius ocius
Sors exitura, et nos in æternum exitium impositura cymbæ.

Et par consequent, si elle nous faict peur, c'est un subject continuel de tourment, et qui ne se peut aucunement soulager. Il n'est lieu d'où elle ne nous vienne. Nous pouvons tourner sans cesse la teste çà et là, comme en pays suspect :quæ quasi saxum Tantalo semper impendet. Nos parlemens renvoyent souvent executer les criminels au lieu où lecrime est commis : durant le chemin, promenez les par de belles maisons, faictes leur tant de bonne chere, qu'il vous plaira,

non Siculæ dapes
Dulcem elaborabunt saporem,
Non avium, cytharæque cantus
Somnum reducent.

Pensez vous qu'ils s'en puissent resjouir ? et que la finale intention de leur voyage leur estant ordinairement devant les yeux, ne leur ayt alteré et affadi le goust à toutes ces commoditez ?

Audit iter, numeratque dies, spatioque viarum
Metitur vitam, torquetur peste futura.

Le but de nostre carriere c'est la mort, c'est l'object necessaire de nostre visee : si elle nous effraye, comme est-il possible d'aller un pas avant, sans fiebvre ? Le remede du vulgaire c'est de n'y penser pas. Mais de quelle brutale stupidité luy peut venir un si grossier aveuglement ? Il luy faut faire brider l'asne par la queuë,

Qui capite ipse suo instituit vestigia retro.

Ce n'est pas de merveille s'il est si souvent pris au piege. On fait peur à nos gens seulement de nommer la mort, et la pluspart s'en seignent, comme du nom du diable. Et par-ce qu'il s'en faict mention aux testamens, ne vous attendez pas qu'ils y mettent la main, que le medecin ne leur ayt donné l'extreme sentence. Et Dieu sçait lors entre la douleur et la frayeur, de quel bon jugement ils vous le patissent.

Par ce que cette syllabe frappoit trop rudement leurs oreilles, et que cette voix leur sembloit malencontreuse, les Romains avoient apris de l'amollir ou l'estendre en perifrazes. Au lieu de dire, il est mort, il a cessé de vivre, disent-ils, il a vescu. Pourveu que ce soit vie, soit elle passee, ils se consolent. Nous en avons emprunté, nostre, feu Maistre-Jehan.

A l'adventure est-ce, que comme on dict, le terme vaut l'argent. Je nasquis entre unze heures et midi le dernier jour de Febvrier, mil cinq cens trente trois : comme nous contons à cette heure, commençant l'an en Janvier. Il n'y a justement que quinze jours que j'ay franchi 39. ans, il m'en faut pour le moins encore autant. Ce pendant s'empescher du pensement de chose si esloignee, ce seroit folie. Mais quoy ? les jeunes et les vieux laissent la vie de mesme condition. Nul n'en sort autrement que si tout presentement il y entroit, joinct qu'il n'est homme si décrepite tant qu'il voit Mathusalem devant, qui ne pense avoir encore vingt ans dans le corps. D'avantage, pauvre fol que tu es, qui t'a estably les termes de ta vie ? Tu te fondes sur les contes des Medecins. Regarde plustost l'effect et l'experience. Par le commun train des choses, tu vis pieça par faveur extraordinaire. Tu as passé les termes accoustumez de vivre : Et qu'il soit ainsi, conte de tes cognoissans, combien il en est mort avant ton aage, plus qu'il n'en y a qui l'ayent atteint : Et de ceux mesme qui ont annobli leur vie par renommee, fais en registre, et j'entreray en gageure d'en trouver plus qui sont morts, avant, qu'apres trente cinq ans. Il est plein de raison, et de pieté, de prendre exemple de l'humanité mesme de Jesus-Christ. Or il finit sa vie à trente et trois ans. Le plus grand homme, simplement homme, Alexandre, mourut aussi à ce terme.

Combien a la mort de façons de surprise ?

Quid quisque vitet, nunquam homini satis
Cautum est in horas.

Je laisse à part les fiebvres et les pleuresies. Qui eust jamais pensé qu'un Duc de Bretaigne deust estre estouffé de la presse, comme fut celuy là à l'entree du Pape Clement mon voisin, à Lyon ? N'as tu pas veu tuer un de nos Roys en se jouant ? et un de ses ancestres mourut il pas choqué par un pourceau ? Æschylus menassé de la cheute d'une maison, à beau se tenir à l'airte, le voyla assommé d'un toict de tortue, qui eschappa des pattes d'un Aigle en l'air : l'autre mourut d'un grain de raisin : un Empereur de l'egratigneure d'un peigne en se testonnant : Æmylius Lepidus pour avoir heurté du pied contre le seuil de son huis : Et Aufidius pour avoir choqué en entrant contre la porte de la chambre du conseil. Et entre les cuisses des femmes Cornelius Gallus preteur, Tigillinus Capitaine du guet à Rome, Ludovic fils de Guy de Gonsague, Marquis de Mantoüe. Et d'un encore pire exemple, Speusippus Philosophe Platonicien, et l'un de nos Papes. Le pauvre Bebius, Juge, cependant qu'il donne delay de huictaine à une partie, le voyla saisi, le sien de vivre estant expiré : Et Caius Julius medecin gressant les yeux d'un patient, voyla la mort qui clost les siens. Et s'il m'y faut mesler, un mien frere le Capitaine S. Martin, aagé de vingt trois ans, qui avoit desja faict assez bonne preuve de sa valeur, jouant à la paume, reçeut un coup d'esteuf, qui l'assena un peu au dessus de l'oreille droitte, sans aucune apparence de contusion, ny de blessure : il ne s'en assit, ny reposa : mais cinq ou six heures apres il mourut d'une Apoplexie que ce coup luy causa. Ces exemples si frequents et si ordinaires nous passans devant les yeux, comme est-il possible qu'on se puisse deffaire du pensement de la mort, et qu'à chasque instant il ne nous semble qu'elle nous tienne au collet ?

Qu'importe-il, me direz vous, comment que ce soit, pourveu qu'on ne s'en donne point de peine ? Je suis de cet advis : et en quelque maniere qu'on se puisse mettre à l'abri des coups, fust ce soubs la peau d'un veau, je ne suis pas homme qui y reculast : car il me suffit de passer à mon aise, et le meilleur jeu que je me puisse donner, je le prens, si peu glorieux au reste et exemplaire que vous voudrez.

prætulerim delirus inérsque videri,
Dum mea delectent mala me, vel denique fallant,
Quam sapere et ringi.

Mais c'est folie d'y penser arriver par là. Ils vont, ils viennent, ils trottent, ils dansent, de mort nulles nouvelles. Tout cela est beau : mais aussi quand elle arrive, ou à eux ou à leurs femmes, enfans et amis, les surprenant en dessoude et au descouvert, quels tourmens, quels cris, quelle rage et quel desespoir les accable ? Vistes vous jamais rien si rabaissé, si changé, si confus ? Il y faut prouvoir de meilleure heure : Et cette nonchalance bestiale, quand elle pourroit loger en la teste d'un homme d'entendement (ce que je trouve entierement impossible) nous vend trop cher ses denrees. Si c'estoit ennemy qui se peust eviter, je conseillerois d'emprunter les armes de la coüardise : mais puis qu'il ne se peut ; puis qu'il vous attrappe fuyant et poltron aussi bien qu'honeste homme,

Nempe et fugacem persequitur virum,
Nec parcit imbellis juventæ
Poplitibus, timidoque tergo.

Et que nulle trampe de cuirasse vous couvre,

Ille licet ferro cautus se condat in ære,
Mors tamen inclusum protrahet inde caput.

aprenons à le soustenir de pied ferme, et à le combatre : Et pour commencer à luy oster son plus grand advantage contre nous, prenons voye toute contraire à la commune. Ostons luy l'estrangeté, pratiquons le, accoustumons le, n'ayons rien si souvent en la teste que la mort : à tous instans representons la à nostre imagination et en tous visages. Au broncher d'un cheval, à la cheute d'une tuille, à la moindre piqueure d'espeingle, remachons soudain, Et bien quand ce seroit la mort mesme ? et là dessus, roidissons nous, et nous efforçons. Parmy les festes et la joye, ayons tousjours ce refrein de la souvenance de nostre condition, et ne nous laissons pas si fort emporter au plaisir, que par fois il ne nous repasse en la memoire, en combien de sortes cette nostre allegresse est en butte à la mort, et de combien de prinses elle la menasse. Ainsi faisoient les Egyptiens, qui au milieu de leurs festins et parmy leur meilleure chere, faisoient apporter l'Anatomie seche d'un homme, pour servir d'avertissement aux conviez.

Omnem crede diem tibi diluxisse supremum,
Grata superveniet, quæ non sperabitur hora.

Il est incertain où la mort nous attende, attendons la par tout. La premeditation de la mort, est premeditation de la liberté. Qui a apris à mourir, il a desapris à servir. Il n'y a rien de mal en la vie, pour celuy qui a bien comprins, que la privation de la vie n'est pas mal. Le sçavoir mourir nous afranchit de toute subjection et contraincte.

 

Michel Eyquem de Montaigne, Essais, I, 19, 1580 (présente édition, 1595)

 

Par lou - Publié dans : de chinoiseries
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Lundi 23 mai 2011 1 23 /05 /Mai /2011 00:01

  

Pierre de Ronsard, Mignonne, int. The King's Singers', in album Madrigal History Tour

 

Roses mai 2011 01

 

Roses mai 2011 02

 

Roses mai 2011 03

 

Roses mai 2011 04

 

Roses mai 2011 05

 

Roses mai 2011 06

 

 

__

 

 

Mignonne, allons voir si la rose

Qui ce matin avoit desclose

Sa robe de pourpre au Soleil,

A point perdu ceste vesprée

Les plis de sa robe pourprée,

Et son teint au vostre pareil.

 

Las ! voyez comme en peu d'espace,

Mignonne, elle a dessus la place

Las las ses beautez laissé cheoir !

O vrayment marastre Nature,

Puis qu'une telle fleur ne dure

Que du matin jusques au soir !

 

Donc, si vous me croyez, mignonne,

Tandis que vostre âge fleuronne

En sa plus verte nouveauté,

Cueillez, cueillez vostre jeunesse :

Comme à ceste fleur la vieillesse

Fera ternir vostre beauté.

 

Pierre de Ronsard, Odes, I, XVII, 1545

 

__

 

 

Le rosier Jimidi, que nous avons ainsi nommé puisque nous ne connaissions pas son appellation, se porte bien mais il n'a pas encore donné ses fleurs.

 

Par lou - Publié dans : du champ du signe
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Samedi 21 mai 2011 6 21 /05 /Mai /2011 22:20

 

Un conte publié le 21 novembre 1882 dans le journal Gil Blas, sous la signature de Maufrigneuse.

 

Revenant de Paris en train, Morin, mercier à La Rochelle, se risque à embrasser brusquement une belle jeune fille, Henriette, dans le compartiment où ils voyagent seuls. Elle hurle de peur et Morin est arrêté. Pour aider Morin, le journaliste Labarbe se rend chez l'oncle de la jeune fille, afin de lui demander de retirer sa plainte. C'est alors qu'il séduit lui-même Henriette, puis repart, l'affaire ayant été réglée. Des années plus tard, après la mort de Morin, Labarbe rencontre Henriette en compagnie de son mari, Me Belloncle, le notaire de Tousserre. Ce dernier lui rappelle alors, en toute bienveillance, l'affaire de ce cochon de Morin.

 

 

Guy de Maupassant, Ce cochon de Morin



à M. Oudinot



1

 

- Ca, mon ami, dis-je à Labarbe, tu viens encore de prononcer ces quatre mots, "ce cochon de Morin". Pourquoi, diable, n'ai-je jamais entendu parler de Morin sans qu'on le traitât de "cochon" ?

Labarbe, aujourd'hui député, me regarda avec des yeux de chat-huant. - Comment, tu ne sais pas l'histoire de Morin, et tu es de La Rochelle ?

J'avouai que je ne savais pas l'histoire de Morin. Alors Labarbe se frotta les mains et commença son récit.

- Tu as connu Morin, n'est-ce pas, et tu te rappelles son grand magasin de mercerie sur le quai de La Rochelle ?

- Oui, parfaitement.

- Eh bien, sache qu'en 1862 ou 63 Morin alla passer quinze jours à Paris, pour son plaisir, ou ses plaisirs, mais sous prétexte de renouveler ses approvisionnements. Tu sais ce que sont, pour un commerçant de province, quinze jours de Paris. Cela vous met le feu dans le sang. Tous les soirs, des spectacles, des frôlements de femmes, une continuelle excitation d'esprit. On devient fou. On ne voit plus que danseuses en maillot, actrices décolletées, jambes rondes, épaules grasses, tout cela presque à portée de la main, sans qu'on ose ou qu'on puisse y toucher. C'est à peine si on goûte, une fois ou deux, à quelques mets inférieurs. Et l'on s'en va le coeur encore tout secoué, l'âme émoustillée, avec une espèce de démangeaison de baisers qui vous chatouillent les lèvres.

Morin se trouvait dans cet état, quand il prit son billet pour La Rochelle par l'express de 8h40 du soir, et il se promenait plein de regrets et de trouble dans la grande salle commune du chemin de fer d'Orléans, quand il s'arrêta net devant une jeune femme qui embrassait une vieille dame. Elle avait relevé sa voilette, et Morin, ravi, murmura : "Bigre, la belle personne !"

Quand elle eut fait ses adieux à la vieille, elle entra dans la salle d'attente, et Morin la suivit ; puis elle passa sur le quai, et Morin la suivit encore ; puis elle monta dans un wagon vide, et Morin la suivit toujours.

Il y avait peu de voyageurs pour l'express. La locomotive siffla ; le train partit. Ils étaient seuls.

Morin la dévorait des yeux. Elle semblait avoir dix-neuf à vingt ans ; elle était blonde, grande, d'allure hardie. Elle roula autour de ses jambes une couverture de voyage, et s'étendit sur les banquettes pour dormir.

Morin se demandait : "Qui est-ce ?". Et mille suppositions, mille projets lui traversaient l'esprit. Il se disait : "On raconte tant d'aventures de chemin de fer. C'en est une peut-être qui se présente pour moi. Qui sait ? une bonne fortune est si vite arrivée. Il me suffirait peut-être d'être audacieux. N'est-ce pas Danton qui disait : "De l'audace, de l'audace, et toujours de l'audace". Si ce n'est pas Danton, c'est Mirabeau. Enfin, qu'importe. Oui, mais je manque d'audace, voilà le hic. Oh ! Si on savait, si on pouvait lire dans les âmes ! Je parie qu'on passe tous les jours, sans s'en douter, à côté d'occasions magnifiques. Il lui suffirait d'un geste pourtant pour m'indiquer qu'elle ne demande pas mieux...".

Alors, il supposa des combinaisons qui le conduisaient au triomphe. Il imaginait une entrée en rapport chevaleresque ; des petits services qu'il lui rendrait ; une conversation vive, galante, finissait par une déclaration qui finissait par... par ce que tu penses.

La nuit cependant s'écoulait et la belle enfant dormait toujours, tandis que Morin méditait sa chute. Le jour parut, et bientôt le soleil lança son premier rayon, un long rayon clair venu de l'horizon, sur le doux visage de la dormeuse.

Elle s'éveilla, s'assit, regarda la campagne, regarda Morin et sourit. Elle sourit en femme heureuse, d'un air engageant et gai. Morin tressaillit. Pas de doute, c'était pour lui ce sourire-là, c'était bien une invitation discrète, le signal rêvé qu'il attendait. Il voulait dire, ce sourire : "êtes-vous bête, êtes-vous niais, êtes-vous jobard, d'être resté là, comme un pieu, sur votre siège depuis hier soir".

"Voyons, regardez-moi, ne suis-je pas charmante ? Et vous demeurez comme ça toute une nuit en tête à tête avec une jolie femme sans rien oser, grand sot."

Elle souriait toujours en le regardant ; elle commençait même à rire ; et il perdait la tête, cherchant un mot de circonstance, un compliment, quelque chose à dire enfin, n'importe quoi. Mais il ne trouvait rien, rien. Alors, saisi d'une audace de poltron, il pensa : "Tant pis, je risque tout" ; et brusquement, sans crier "gare", il s'avança, les mains tendues, les lèvres gourmandes, et, la saisissant à pleins bras, il l'embrassa.

D'un bond elle fut debout, criant : "Au secours", hurlant d'épouvante. Et elle ouvrit la portière ; elle agita ses bras dehors, folle de peur, essayant de sauter, tandis que Morin éperdu, persuadé qu'elle allait se précipiter sur la voie, la retenait par sa jupe en bégayant : "Madame... oh ! ... Madame".

Le train ralentit sa marche, s'arrêta. Deux employés se précipitèrent aux signaux désespérés de la jeune femme qui tomba dans leurs bras en balbutiant : "Cet homme a voulu... a voulu... me... me...". Et elle s'évanouit.

On était en gare de Mauzé. Le gendarme présent arrêta Morin.

Quand la victime de sa brutalité eut repris connaissance, elle fit sa déclaration. L'autorité verbalisa. Et le pauvre mercier ne put regagner son domicile que le soir, sous le coup d'une poursuite judiciaire pour outrage aux bonnes mœurs dans un lieu public.



2

 

J'étais alors rédacteur en chef du Fanal des Charentes, et je voyais Morin, chaque soir, au café du Commerce.

Dès le lendemain de son aventure, il vint me trouver, ne sachant que faire. Je ne lui cachai pas mon opinion : "Tu n'es qu'un cochon. On ne se conduit pas comme ça".

Il pleurait ; sa femme l'avait battu ; et il voyait son commerce ruiné, son nom dans la boue, déshonoré, ses amis, indignés, ne le saluant plus. Il finit par me faire pitié, et j'appelai mon collaborateur Rivet, un petit homme goguenard et de bon conseil, pour prendre ses avis.

Il m'engagea à voir le procureur impérial, qui était de mes amis. Je renvoyai Morin chez lui et je me rendis chez ce magistrat.

J'appris que la femme outragée était une jeune fille, Mlle Henriette Bonnel, qui venait de prendre à Paris ses brevets d'institutrice et qui, n'ayant plus ni père ni mère, passait ses vacances chez son oncle et sa tante, braves petits bourgeois de Mauzé.

Ce qui rendait grave la situation de Morin, c'est que l'oncle avait porté plainte. Le ministère public consentait à laisser tomber l'affaire si cette plainte était retirée. Voilà ce qu'il fallait obtenir.

Je retournai chez Morin. Je le trouvai dans son lit, malade d'émotion et de chagrin. Sa femme, une grande gaillarde osseuse et barbue, le maltraitait sans repos. Elle m'introduisit dans la chambre en me criant par la figure : "Vous venez voir ce cochon de Morin ? Tenez, le voilà, le coco !".

Et elle se planta devant le lit, les poings sur les hanches. J'exposai la situation ; et il me supplia d'aller trouver la famille. La mission était délicate ; cependant je l'acceptai. Le pauvre diable ne cessait de répéter : "Je t'assure que je ne l'ai pas même embrassée, non, pas même. Je te le jure !".

Je répondis : "C'est égal, tu n'es qu'un cochon". Et je pris mille francs qu'il m'abandonna pour les employer comme je le jugerais convenable.

Mais comme je ne tenais pas à m'aventurer seul dans la maison des parents, je priai Rivet de m'accompagner. Il y consentit, à la condition qu'on partirait immédiatement, car il avait, le lendemain dans l'après-midi, une affaire urgente à La Rochelle.

Et deux heures plus tard, nous sonnions à la porte d'une jolie maison de campagne. Une belle jeune fille vint nous ouvrir. C'était elle assurément. Je dis tout bas à Rivet : "Sacrebleu, je commence à comprendre Morin".

L'oncle, M. Tonnelet, était justement un abonné du Fanal, un fervent coreligionnaire politique qui nous reçut à bras ouverts, nous félicita, nous congratula, nous serra les mains, enthousiasmé d'avoir chez lui les deux rédacteurs de son journal. Rivet me souffla dans l'oreille : "Je crois que nous pourrons arranger l'affaire de ce cochon de Morin".

La nièce s'était éloignée ; et j'abordai la question délicate. J'agitai le spectre du scandale ; je fis valoir la dépréciation inévitable que subirait la jeune personne après le bruit d'une pareille affaire, car on ne croirait jamais à un simple baiser.

Le bonhomme semblait indécis ; mais il ne pouvait rien décider sans sa femme qui ne rentrerait que tard dans la soirée. Tout à coup il poussa un cri de triomphe : "Tenez, j'ai une idée excellente. je vous tiens, je vous garde. Vous allez dîner et coucher ici tous les deux ; et, quand ma femme sera revenue, j'espère que nous nous entendrons".

Rivet résistait ; mais le désir de tirer d'affaire ce cochon de Morin le décida, et nous acceptâmes l'invitation.

L'oncle se leva radieux, appela sa nièce, et nous proposa une promenade dans sa propriété, en proclamant : "A ce soir les affaires sérieuses".

Rivet et lui se mirent à parler politique. Quant à moi, je me trouvai bientôt à quelques pas en arrière, à côté de la jeune fille. Elle était vraiment charmante, charmante !

Avec des précautions infinies, je commençai à lui parler de son aventure pour tâcher de m'en faire une alliée.

Mais elle ne parut pas confuse le moins du monde ; elle m'écoutait de l'air d'une personne qui s'amuse beaucoup.

Je lui disais : "Songez donc, Mademoiselle, à tous les ennuis que vous aurez. Il vous faudra comparaître devant le tribunal, affronter les regards malicieux, parler en face de tout ce monde, raconter publiquement cette triste scène du wagon. Voyons, entre nous, n'auriez-vous pas mieux fait de ne rien dire, de remettre à sa place ce polisson sans appeler les employés ; et de changer simplement de voiture ?".

Elle se mit à rire. "C'est vrai ce que vous dites ! mais que voulez-vous ? J'ai eu peur : et quand on a peur, on ne raisonne plus. Après avoir compris la situation, j'ai bien regretté mes cris ; mais il était trop tard. Songez aussi que cet imbécile s'est jeté sur moi comme un furieux, sans prononcer un mot, avec une figure de fou. Je ne savais même pas ce qu'il me voulait".

Elle me regardait en face, sans être troublée ou intimidée. Je me disais : "Mais c'est une gaillarde, cette fille. Je comprends que ce cochon de Morin se soit trompé".

Je repris en badinant : "Voyons, Mademoiselle, avouez qu'il était excusable, car, enfin, on ne peut pas se trouver en face d'une aussi belle personne que vous sans éprouver le désir absolument légitime de l'embrasser".

Elle rit plus fort, toutes les dents au vent : "Entre le désir et l'action, Monsieur, il y a place pour le respect".

La phrase était drôle, bien que peu claire. Je demandai brusquement : "Eh bien, voyons, si je vous embrassais, moi, maintenant, qu'est-ce que vous feriez ?".

Elle s'arrêta pour me considérer du haut en bas, puis elle dit tranquillement : "Oh, vous, ce n'est pas la même chose".

Je le savais bien, parbleu, que ce n'était pas la même chose, puisqu'on m'appelait dans toute la province "le beau Labarbe". J'avais trente ans, alors, mais je demandai : "Pourquoi ça ?".

Elle haussa les épaules, et répondit : "Tiens ! parce que vous n'êtes pas aussi bête que lui". Puis elle ajouta, en me regardant en dessous : "Ni aussi laid".

Avant qu'elle eût pu faire un mouvement pour m'éviter, je lui avais planté un baiser sur la joue. Elle sauta de côté, mais trop tard. Puis elle dit : "Eh bien ! vous n'êtes pas gêné non plus, vous. Mais ne recommencez pas ce jeu-là.".

Je pris un air humble et je dis à mi-voix : "Oh ! Mademoiselle, quant à moi, si j'ai un désir au cœur, c'est de passer devant un tribunal pour la même cause que Morin".

Elle demanda à son tour : "Pourquoi ça ?". Je la regardai au fond des yeux sérieusement. "Parce que vous êtes une des plus belles créatures qui soient ; parce que ce serait pour moi un brevet, un titre, une gloire, que d'avoir voulu vous violenter. Parce qu'on dirait, après vous avoir vue : "Tiens, Labarbe n'a pas volé ce qui lui arrive, mais il a de la chance tout de même".

Elle se remit à rire de tout son cœur.

"Etes-vous drôle ?". Elle n'avait pas fini le mot drôle que je la tenais à pleins bras et je lui jetais des baisers voraces partout où je trouvais une place, dans les cheveux, sur le front, sur les yeux, sur la bouche parfois, sur les joues, par toute la tête, dont elle découvrait toujours malgré elle un coin pour garantir les autres.

A la fin, elle se dégagea, rouge et blessée. "Vous êtes un grossier, Monsieur, et vous me faites repentir de vous avoir écouté".

Je lui saisis la main, un peu confus, balbutiant : "Pardon, pardon, Mademoiselle. Je vous ai blessée ; j'ai été brutal ! Ne m'en voulez pas. Si vous saviez ?...". Je cherchais vainement une excuse.

Elle prononça, au bout d'un moment : "Je n'ai rien à savoir, Monsieur".

Mais j'avais trouvé ; je m'écriai : "Mademoiselle, voici un an que je vous aime !".

Elle fut vraiment surprise et releva les yeux. Je repris : "Oui, Mademoiselle, écoutez-moi. Je ne connais pas Morin et je me moque bien de lui. Peu m'importe qu'il aille en prison et devant les tribunaux. Je vous ai vue ici, l'an passé ; vous étiez là-bas devant la grille. J'ai reçu une secousse en vous apercevant et votre image ne m'a plus quitté. Croyez-moi ou ne me croyez pas, peu m'importe. Je vous ai trouvée adorable ; votre souvenir me possédait ; j'ai voulu vous revoir ; j'ai saisi le prétexte de cette bête de Morin ; et me voici. Les circonstances m'ont fait passer les bornes ; pardonnez-moi, je vous en supplie, pardonnez-moi".

Elle guettait la vérité dans mon regard, prête à sourire de nouveau ; et elle murmura : "Blagueur !".

Je levai la main, et, d'un ton sincère (je crois même que j'étais sincère) : "Je vous jure que je ne mens pas".

Elle dit simplement : "Allons donc !".

Nous étions seuls, tout seuls, Rivet et l'oncle ayant disparu dans les allées tournantes ; et je lui fis une vraie déclaration, longue, douce, en lui pressant et lui baisant les doigts. Elle écoutait cela comme une chose agréable et nouvelle, sans bien savoir ce qu'elle en devait croire.

Je finissais par me sentir troublé, par penser ce que je disais ; j'étais pâle, oppressé, frissonnant ; et, doucement, je lui pris la taille.

Je lui parlais tout bas dans les petits cheveux frisés de l'oreille. Elle semblait morte, tant elle restait rêveuse.

Puis sa main rencontra la mienne et la serra ; je pressai lentement sa taille d'une étreinte tremblante et toujours grandissante ; elle ne remuait plus du tout ; j'effleurais sa joue de ma bouche ; et tout à coup mes lèvres, sans chercher, trouvèrent les siennes. Ce fut un long, long baiser ; et il aurait encore duré longtemps ; si je n'avais entendu "hum, hum" à quelques pas derrière moi.

Elle s'enfuit à travers un massif. Je me retournai et j'aperçus Rivet qui me rejoignait.

Il se campa au milieu du chemin, et, sans rire : "Eh bien ! c'est comme ça que tu arranges l'affaire de ce cochon de Morin ?".

Je répondis avec fatuité : "On fait ce qu'on peut, mon cher. Et l'oncle ? Qu'en as-tu obtenu ? Moi, je réponds de la nièce".

Rivet déclara : "J'ai été moins heureux avec l'oncle".

Et je lui pris le bras pour rentrer.



3

 

Le dîner acheva de me faire perdre la tête. J'étais à côté d'elle et ma main sans cesse rencontrait sa main sous la nappe ; mon pied pressait son pied ; nos regards se joignaient, se mêlaient.

On fit ensuite un tour au clair de lune et je lui murmurai dans l'âme toutes les tendresses qui me montaient du cœur. Je la tenais serrée contre moi, l'embrassant à tout moment, mouillant mes lèvres aux siennes. Devant nous, l'oncle et Rivet discutaient. Leurs ombres les suivaient gravement sur le sable des chemins.

On rentra. Et bientôt l'employé du télégraphe apporta une dépêche de la tante annonçant qu'elle ne reviendrait que le lendemain matin, à sept heures, par le premier train.

L'oncle dit : "Eh bien, Henriette, va montrer leurs chambres à ces messieurs". On serra la main du bonhomme et on monta. Elle nous conduisit d'abord dans l'appartement de Rivet, et il me souffla dans l'oreille : "Pas de danger qu'elle nous ait menés chez toi d'abord". Puis elle me guida vers mon lit. Dès qu'elle fut seule avec moi, je la saisis de nouveau dans mes bras tâchant d'affoler sa raison et de culbuter sa résistance. Mais, quand elle se sentit tout près de défaillir, elle s'enfuit.

Je me glissai entre mes draps, très contrarié, très agié, et très penaud, sachant bien que je ne dormirais guère, cherchant quelle maladresse j'avais pu commettre, quand on heurta doucement ma porte.

Je demandai : "Qui est là ?".

Une voix légère répondit : "Moi".

Je me vêtis à la hâte ; j'ouvris ; elle entra. "J'ai oublié, dit-elle, de vous demander ce que vous prenez le matin : du chocolat, du thé, ou du café ?".

Je l'avais enlacée impétueusement, la dévorant de caresses, bégayant : "Je prends... je prends... je prends...". Mais elle me glissa entre les bras, souffla ma lumière, et disparut.

Je restai seul, furieux, dans l'obscurité, cherchant des allumettes, n'en trouvant pas. J'en découvris enfin et je sortis dans le corridor, à moitié fou, mon bougeoir à la main.

Qu'allais-je faire ? Je ne raisonnais plus ; je voulais la trouver ; je la voulais. Et je fis quelques pas sans réfléchir à rien. Puis, je pensai brusquement : "Mais si j'entre chez l'oncle ? que dirais-je ?...". Et je demeurai immobile, le cerveau vide, le coeur battant. Au bout de plusieurs secondes, la réponse me vint : "Parbleu ! je dirai que je cherchais la chambre de Rivet pour lui parler d'une chose urgente".

Et je me mis à inspecter les portes m'efforçant de découvrir la sienne, à elle. Mais rien ne pouvait me guider. Au hasard, je pris une clef que je tournai. J'ouvris, j'entrai... Henriette, assise dans son lit, effarée, me regardait.

Alors je poussai doucement le verrou ; et, m'approchant sur la pointe des pieds, je lui dis : "J'ai oublié, Mademoiselle, de vous demander quelque chose à lire". Elle se débattait ; mais j'ouvris bientôt le livre que je cherchais. Je n'en dirai pas le titre. C'était vraiment le plus merveilleux des romans, et le plus divin des poèmes.

Une fois tournée la première page, elle me le laissa parcourir à mon gré ; et j'en feuilletai tant de chapitres que nos bougies s'usèrent jusqu'au bout.

Puis, après l'avoir remerciée, je regagnais, à pas de loup, ma chambre, quand une main brutale m'arrêta, et une voix, celle de Rivet, me chuchota dans le nez : "Tu n'as donc pas fini d'arranger l'affaire de ce cochon de Morin ?".

Dès sept heures du matin, elle m'apportait elle-même une tasse de chocolat. Je n'en ai jamais bu de pareil. Un chocolat à s'en faire mourir, moelleux, velouté, parfumé, grisant. Je ne pouvais ôter ma bouche des bords délicieux de sa tasse.

A peine la jeune fille était-elle sortie que Rivet entra. Il semblait un peu nerveux, agacé comme un homme qui n'a guère dormi ; il me dit d'un ton maussade : "Si tu continues, tu sais, tu finiras par gâter l'affaire de ce cochon de Morin".

A huit heures, la tante arrivait. La discussion fut courte. Les braves gens retiraient leur plainte, et je laisserais cinq cents francs aux pauvres du pays.

Alors, on voulut nous retenir à passer la journée. On organiserait même une excursion pour aller visiter des ruines. Henriette, derrière le dos de ses parents, me faisait des signes de tête : "Oui, restez donc". J'acceptais, mais Rivet s'acharna à s'en aller.

Je le pris à part ; je le priai, je le sollicitai ; je lui disais : "Voyons, mon petit Rivet, fais cela pour moi". Mais il semblait exaspéré et me répétait dans la figure : "J'en ai assez, entends-tu, de l'affaire de ce cochon de Morin".

Je fus bien contraint de partir aussi. Ce fut un des moments les plus durs de ma vie. J'aurais bien arrangé cette affaire-là pendant toute mon existence.

Dans le wagon, après les énergiques et muettes poignées de main des adieux, je dis à Rivet : "Tu n'es qu'une brute". Il répondit : "Mon petit, tu commençais à m'agacer bougrement".

En arrivant aux bureaux du Fanal, j'aperçus une foule qui nous attendait... On cria, dès qu'on nous vit : "Eh bien, avez-vous arrangé l'affaire de ce cochon de Morin ?".

Tout La Rochelle en était troublé. Rivet, dont la mauvaise humeur s'était dissipée en route, eut grand'peine à ne pas rire en déclarant : "Oui, c'est fait, grâce à Labarbe".

Et nous allâmes chez Morin.

Il était étendu dans un fauteuil, avec des sinapismes aux jambes et des compresses d'eau froide sur le crâne, défaillant d'angoisse. Et il toussait sans cesse, d'une petit toux d'agonisant, sans qu'on sût d'où lui était venu ce rhume. Sa femme le regardait avec des yeux de tigresse prête à le dévorer.

Dès qu'il nous aperçut, il eut un tremblement qui lui secouait les poignets et les genoux. Je dis : "C'est arrangé, salaud, mais ne recommence pas".

Il se leva, suffoquant, me prit les mains, les baisa comme celles d'un prince, pleura, faillit perdre connaissance, embrassa Rivet, embrassa même Mme Morin qui le rejeta d'une poussée dans son fauteuil.

Mais il ne se remit jamais de ce coup-là, son émotion avait été trop brutale.

On ne l'appelait plus dans toute la contrée que "ce cochon de Morin", et cette épithète le traversait comme un coup d'épée chaque fois qu'il l'entendait.

Quand un voyou dans la rue criait :"Cochon", il retournait la tête par instinct. Ses amis le criblaient de plaisanteries horribles, lui demandant, chaque fois qu'ils mangeaient du jambon : "Est-ce du tien ?".

Il mourut deux ans plus tard.

Quant à moi, me présentant à la députation, en 1875, j'allai faire une visite intéressée au nouveau notaire de Tousserre, Me Belloncle. Une grande femme opulente et belle me reçut.

- Vous ne me reconnaissez pas ? dit-elle.

Je balbutiai : - Mais... non... Madame.

- Henriette Bonnel.

- Ah ! - Et je me sentis devenir pâle.

Elle semblait parfaitement à son aise, et souriait en me regardant.

Dès qu'elle m'eut laissé seul avec son mari, il me prit les mains, les serrant à les broyer : "Voici longtemps, cher monsieur, que je veux aller vous voir. Ma femme m'a tant parlé de vous. Je sais... oui, je sais en quelle circonstance douloureuse vous l'avez connue, je sais aussi comme vous avez été parfait, plein de délicatesse, de tact, de dévouement dans l'affaire...". Il hésita, puis prononça plus bas, comme s'il eût articulé un mot grossier : "... Dans l'affaire de ce cochon de Morin".

 

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Saisie du texte : Sylvie Pestel, pour la collection électronique de la Bibliothèque municipale de Lisieux, le 15 mai 1995.

Diffusion libre et gratuite.

 

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Par lou - Publié dans : de litterrance
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