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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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22 mai 2014 4 22 /05 /mai /2014 23:01
George Orwell, A ma guise – « Dire aux gens ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre »

George Orwell, A ma guise, Chroniques 1943-1947, Traduit de l'anglais par Frédéric Cotton & Bernard Hoepffner, Préface & notes de Jean-Jacques Rosat, Postface de Paul Anderson, Agone, 2008

George Orwell, A ma guise – « Dire aux gens ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre »
George Orwell, A ma guise – « Dire aux gens ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre »

Préface

[...]

bien que rédigées au fil des semaines, ces chroniques constituent une œuvre à part entière : de même que l'Orwell des années 1930 a imprimé sa marque au journalisme de reportage (avec la relation de sa vie parmi les sous-prolétaires, son enquête sur la classe ouvrière et le récit de sa guerre d'Espagne) (1), de même l'Orwell des années 1940 se réapproprie le genre de la chronique, trop souvent voué à l'esthétisme ou aux postures d'autorité, et, au sommet de ses moyens d'écrivain (« A ma guise » est strictement contemporain de ses deux chefs-d’œuvre, La Ferme des animaux et 1984), le réinvente pour en faire l'arme d'un combat à la fois politique et moral ;

alors que se pose clairement aujourd'hui la question de savoir comment la presse et les médias pourraient mieux servir la démocratie et n'en pas être les destructeurs, les chroniques « A ma guise » offrent l'exemple d'un journalisme libre, et qui ne cesse de réfléchir aux conditions de sa propre liberté.

1. Respectivement Dans la dèche à Paris et à Londres, Le quai de Wigan et Hommage à la Catalogne.

 

La critique du journalisme

Ces quatre-vingts chroniques furent écrites pour Tribune, hebdomadaire de l'aile gauche du parti travailliste, au rythme d'une par semaine, en deux séries : de décembre 1943 à février 1945 d'abord, soit pendant la dernière phase de la Seconde Guerre mondiale, alors que les bombes volantes V-1 puis les fusées V-2 s'abattaient sur Londres ; entre novembre 1946 et avril 1947 ensuite, tandis que s'installait la guerre froide et que le nouveau gouvernement travailliste anglais lançait un programme ambitieux de nationalisations et instaurait l’État-providence.

Dressant la liste des nouvelles désastreuses ou alarmantes qui s'affichent à la une de son « quotidien du matin, un jour ordinaire peu mouvementé de novembre 1946 », Orwell laisse échapper ce commentaire : « Lorsqu'on examine ce qui s'est passé depuis 1930, il n'est pas facile de croire à la survie de la civilisation. » […] La pire menace aux yeux d'Orwell, c'est que le monde cesse d'être à la mesure des gens ordinaires, qu'il devienne impossible à chacun de vivre dans un univers proche et familier qu'il soit à même de comprendre et sur lequel il ait prise. […] En même temps qu'il entreprend la rédaction de La Ferme des animaux, puis de 1984, pour mettre en garde contre cette mort possible de la civilisation, Orwell s'engage dans le combat politique quotidien, qui prend pour lui la forme du journalisme.

 

« Ce à quoi je me suis le plus attaché au cours de ces dix dernières années, écrit-il en 1946, c'est à faire de l'écriture politique un art. »

 

Jean-Jacques Rosat, Zinal, juillet 2008

 

George Orwell, A ma guise – « Dire aux gens ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre »

 

On ne résume pas quatre-vingts chroniques, mieux vaut en lire quelques extraits, des années 1943 et 1944.

 

31 décembre 1943

Horreurs architecturales

Lorsque je circule en bus sur la ligne 53 matin et soir, je ne passe jamais sans un pincement de cœur – du moins s'il fait assez jour pour y voir clair – devant la petite église de St John, juste en face de Lord's. C'est une église de style Régence, une des rares de cette période, et, si vous passez un jour devant, vous devriez y entrer pour jeter un coup d'oeil à sa plaisante architecture intérieure et lire les épitaphes ronflantes des nababs des Indes orientales qui y sont enterrés. Mais sa façade, l'une des plus charmantes de Londres, a été totalement défigurée par un abominable monument aux morts érigé juste devant. Il semble que cela soit une règle à Londres : chaque fois que, par hasard, vous jouissez d'une vue pas trop désagréable, encombrez-la de la statue la plus hideuse qu'on puisse trouver. Et malheureusement nous n'avons jamais suffisamment manqué de bronze pour devoir fondre toutes ces horreurs.

 

21 janvier 1944

Éloge des rosiers

Un lecteur me reproche d'être « négatif » et « toujours en train de critiquer ». Le fait est que nous vivons à une époque où les raisons de se réjouir ne sont pas nombreuses. Pourtant, j'aime faire des éloges quand il y a quelque chose à louer. Aussi voudrais-je écrire ici quelques lignes – rétrospectives, malheureusement – à la louange des rosiers de chez Woolworth.

A la belle époque où rien ne coûtait plus de six pence chez Woolworth, un de leurs meilleurs produits était le rosier. […] Leur principal intérêt, c'était de n'être jamais, ou très rarement, ce qu'ils prétendaient être sur l'étiquette. Un rosier que j'avais acheté comme un Dorothy Perkins se trouva donner une jolie petite rose blanche au cœur jaune et être l'un des plus beaux rosiers grimpants que j'aie jamais vus.

 

28 janvier 1944

Sur quelques sornettes durables

Dans mon carnet, j'ai dressé une longue liste de ces sornettes qui m'ont été enseignées dans mon enfance non comme des contes de bonne femme mais chaque fois comme des faits scientifiques. Je ne peux pas la reproduire intégralement : mais voici quelques-unes de mes favorites et des plus tenaces :

Un cygne peut vous casser une jambe d'un simple coup d'aile.

Si vous vous coupez entre le pouce et l'index, vous attraperez le tétanos.

Le verre pilé est un poison.

Si vous vous lavez les mains dans l'eau où vous avez fait cuire des œufs – pourquoi ferait-on une chose pareille ? Mystère... –, vous attraperez des verrues.

Voir du rouge rend les taureaux furieux.

Le soufre versé dans l'eau que boit un chien agit sur lui comme un tonique.

Et ainsi de suite.

 

4 février 1944

L'histoire peut-elle être vraie ?

Parmi les millions d'exemples disponibles, j'en choisirai un parfaitement vérifiable. En 1941-1942, alors que toute la Luftwaffe était engagée en Russie, la radio allemande régalait ses auditeurs avec des récits de raids aériens dévastateurs sur Londres. Aujourd'hui, nous savons bien, nous, que ces raids n'ont pas eu lieu. […] Aux yeux de l'historien du futur, ces raids auront-ils eu lieu, ou non ? La réponse est la suivante : si Hitler survit, ils auront eu lieu ; s'il est renversé, ils n'auront pas eu lieu. La même chose vaut pour d'innombrables événements des dix ou vingt dernières années. Le Protocole des sages de Sion est-il un document authentique ? Trotski a-t-il comploté avec les nazis ? Combien d'avions allemands ont été abattus pendant la bataille d'Angleterre ? L’Europe se réjouit-elle de l'Ordre nouveau ? Pour aucune de ces questions il n'existe une réponse unique qui soit universellement acceptée parce qu'elle est vraie ; pour chacune d'elle il existe un certain nombre de réponses totalement incompatibles entre elles, dont l'une sera finalement adoptée à l'issue d'un combat physique. L'histoire est écrite par les vainqueurs.

 

25 février 1944

Les intellectuels néo-pessimistes

Les idées ne changent peut-être pas mais l'accent qu'on met sur elles change constamment. On pourrait dire par exemple que ce qu'il y a de plus important dans la théorie de Marx est contenu dans l'adage : « Là où est ton trésor, là aussi est ton cœur. » Mais, avant que Marx ne le développe, quel pouvoir avait cet adage ? Qui y a jamais prêté attention ? Qui en avait déduit – ce qu'il implique pourtant indubitablement – que les lois, la religion et les codes moraux constituent une superstructure édifiée sur la base des relations de propriété existantes ? C'est le Christ, selon l’Évangile (1), qui a prononcé ces paroles, mais c'est Marx qui leur a donné vie.

1. Évangile selon saint Matthieu, VI, 21

 

3 mars 1944

Le déclin de la croyance religieuse

Il y a quelques semaines, une lectrice catholique de Tribune a écrit pour protester contre un article de Mr Charles Hamblett. Elle désapprouvait ces réflexions sur sainte Thèrèse et saint Joseph de Copertino, ce saint qui vola une fois autour d'une cathédrale en portant un évêque sur son dos. J'ai répondu pour prendre la défense de Mr Hamblett, ce qui m'a valu en retour une lettre encore plus indignée. Celle-ci soulève un certain nombre de points très importants, dont l'un au moins me semble mériter discussion. Le rapport entre les saints volants et le mouvement socialiste peut, à première vue, ne pas paraître évident, mais je crois pouvoir montrer que l'état aujourd'hui nébuleux de la doctrine chrétienne a des conséquences sérieuses auxquelles ni les chrétiens ni les socialistes ne font face.

Ma correspondante dit en substance ceci : il importe peu que sainte Thérèse et les autres aient ou non volé dans les airs ; ce qui compte, s'agissant de sainte Thérèse, c'est que « sa conception du monde a changé le cours de l'histoire ». Je veux bien l'admettre. Pour avoir vécu en Orient, j'ai acquis une certaine indifférence à l'égard des miracles, et je sais bien qu'avoir des hallucinations ou même être carrément fou est tout à fait compatible avec ce qu'on appelle couramment le génie. A mon avis, William Blake, par exemple, était un fou. Jeanne d'Arc était probablement une folle. Newton croyait à l'astrologie (1) et Strindberg à la magie. Cependant, les miracles des saints n'ont qu'une importance mineure. De la lettre de ma correspondante il ressort également que les doctrines les plus fondamentales de la religion chrétienne ne doivent pas être prises à la lettre. Peu importe, par exemple, que Jésus-Christ ait ou non jamais existé. « La figure du Christ (mythe, homme ou dieu, peu importe) transcende à tel point tout le reste que je souhaite seulement que chacun la considère avant de rejeter cette conception de la vie. » Donc, il se peut tout aussi bien que le Christ soit un mythe, ou qu'il ait été » simplement un être humain, ou que ce qu'on dit de lui dans les credo soit vrai. C'est ainsi qu'on en arrive à cette situation : Tribune n'a pas le droit de se moquer de la religion chrétienne, mais l'existence du Christ, dont la négation a conduit un nombre incalculable de gens au bûcher, est une question indifférente.

[…]

Si vous discutez avec un chrétien qui réfléchit sérieusement, catholique ou anglican, il se moquera généralement de vous : comment pouvez-vous être ignorant au point d'imaginer que quelqu'un ait jamais pris les doctrines de l’Église à la lettre ? Ces doctrines, comme on vous l'expliquera, ont une tout autre signification, que vous êtes bien trop rustres pour comprendre. L'immortalité de l'âme ne signifie pas que vous, John Smith, allez rester conscient après votre mort. La résurrection des corps ne signifie pas que le corps de John Smith ressuscitera pour de bon. Et ainsi de suite.

[…]

Quant aux intellectuels catholiques qui se cramponnent à la lettre des credo en les interprétant en un sens qu'ils n'ont jamais été censés avoir et qui se moquent de ceux qui sont assez simples pour s'imaginer que les Pères de l’Église voulaient vraiment dire ce qu'ils ont dit, ils ne font qu'élever des écrans de fumée pour se dissimuler à eux-mêmes qu'ils ont perdu la foi.

1. En fait, Newton s'intéressait à l'alchimie, mais pas à l'astrologie.

 

10 mars 1944

Joyce, la vie d'artiste et les nazis

Dans son livre sur Joyce, Mr Harry Levin fournit quelques données biographiques, mais il ne peut pas nous dire grand-chose sur la dernière année de l'écrivain. Tout ce que nous savons, c'est qu'à l'entrée des nazis en France, il est passé en Suisse, où il est mort environ un an plus tard dans sa vieille maison de Zurich. Apparemment, on ignore également ce que sont exactement devenus les enfants de Joyce.

Les critiques académiques n'ont pu résister à l'opportunité de donner des coups de pieds au cadavre de Joyce. Le Times lui a consacré une petite notice nécrologique aussi mesquine que prudente et, bien que ce journal n'ait jamais manqué d'espace pour publier des lettres sur les résultats du cricket ou sur l'apparition du premier coucou, il a refusé de publier la lettre de protestation adressée par T.S. Eliot. Tout cela obéit à la bonne vieille tradition anglaise qui veut que les morts soient systématiquement couverts de louanges, à l'exception des artistes. Qu'un homme politique meure et ses pires ennemis se lèveront à la Chambre des communes pour proférer de pieux mensonges en son honneur, mais un écrivain ou un artiste doit être traité avec mépris, du moins s'il a quelque talent.

[…]

Car enfin, peut-on comparer les persécutions dont Joyce, Lawrence, Whitman, Baudelaire et même Oscar Wilde ont été les victimes avec le sort des intellectuels libéraux dans toute l'Europe depuis l'accession de Hitler au pouvoir ?

 

2 juin 1944

Coutumes matrimoniales babyloniennes

Après ma lecture du Matrimonial Post la semaine dernière, j'ai consulté Hérodote dans mon édition Penguin pour y retrouver un passage, dont je me souvenais vaguement, sur les coutumes matrimoniales des Babyloniens. Le voici : « Une fois l'an, dans chaque village, les jeunes filles en âge de se marier étaient rassemblées en un certain lieu tandis que les hommes formaient un cercle autour d'elles. Puis un crieur public appelait les demoiselles une par une et les mettait en vente en commençant par la plus belle. […] La coutume voulait que, une fois la vente des plus belles jeunes filles achevée, il fît appeler la plus laide et l'offrît à qui accepterait de l'épouser en recevant pour elle la dot plus petite. […] Le prix de la dot était payé par l'argent de la vente des jeunes filles les plus belles, qui finançaient ainsi le mariage des plus laides. »

Cette coutume semble avoir très bien fonctionné et Hérodote est plein d'enthousiasme pour elle. Il ajoute néanmoins que, comme d'autres bonnes coutumes, elle commençait déjà à disparaître vers 450 avant J.-C.

 

7 juillet 1944

Voici un petit problème utilisé parfois comme test d'intelligence. Un homme sort de chez lui, marche six kilomètres plein sud et tue un ours. Puis, il marche trois kilomètres plein ouest, et enfin six autres kilomètres plein nord. Il se retrouve alors chez lui. De quelle couleur était l'ours ? Le plus curieux, c'est que, si j'en juge d'après mes observations personnelles, en général les hommes trouvent la réponse, mais pas les femmes.

 

[NDL : la réponse vous sera donnée en commentaire si vraiment aucune femme ne la trouve : - )]

 

George Orwell, A ma guise – « Dire aux gens ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre »

Des pas perdus, plume, mars 2014

 

Lire sa chronique : A ma guise (Georges Orwell)

 

* * *

 

Aristophane, dans son Assemblée des femmes, nous rappelle quelque chose des coutumes babyloniennes.

Bientôt, ici-même, vous entendrez parler de Hitler : Hitler est vivant.

 

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commentaires

yueyin 05/06/2014 14:54

C'est Orwell qui aurait m'apprendre le catéchisme :-) sinon c'est incroyable ce qu'il dit... je pourrais faire un commentaire aussi long que Lou tiens et sur cinquante sujets (mettons trente et n'en parlons plus)... il me le faut... je cours le chercher...

William F 24/05/2014 02:12

Ce livre parle-t-il des origines du fameux "livre dans le livre" de "1984", c'est à dire le "Théorie et pratique du collectivisme oligarchique"? Car un éditeur vient de rééditer un rare exemplaire d'un traité politique portant exactement le même titre, signé d'un auteur russe répondant au nom de J. B. E. Goldstein, autrement dit le même nom que celui du conspirateur de 1984, excépté le prénom. Ce bouquin a tout d'abord été édité en russe en 1944, puis traduit en français en 1948. Et d'ailleurs, le Goldstein en question se serait lui-même inspiré d'un autre ouvrage de 1895 (ou 1894), écrit par Edouard Boulard, et portant le titre étonamment similaire: "Théorie et pratique du collectivisme intégral-révolutionnaire".

Lou de Libellus 24/05/2014 06:47

Jean-Jacques Rosat, dans la préface dont j'ai donné quelques extraits, écrit : « A ma guise » est strictement contemporain de ses deux chefs-d’œuvre, La Ferme des animaux et 1984. Toutefois, si 'La ferme des animaux' est paru en 1945, '1984' n'a été publié qu'en 1949 - les 'chroniques' ayant pris fin en 1947.
La fiction de Goldstein était peut-être "sur le métier".
J'ai vu, ailleurs, que vous étudiez ce sujet.
Votre contribution est précieuse (notamment pour la référence à Edouard Boulard) pour les chercheurs - souvent muets sur Libellus.
Si vous trouvez quelque chose de plus, revenez.

 


 
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