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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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16 juin 2014 1 16 /06 /juin /2014 23:01
Andrea G. Pinketts, Le Sens de la formule – la conscience du séant

Andrea G. Pinketts, Le Sens de la formule (Il Senso della Frase, Feltrinelli, 1995), traduit de l'italien par Gérard Lecas, Éditions Payot & Rivages, 1998

Andrea G. Pinketts, Le Sens de la formule – la conscience du séant

Andrea G. Pinketts, 2000

 

« Pour me plonger dans un récit, il faut d’abord que je plonge physiquement dans le milieu que je veux décrire. C’est pourquoi j’ai vécu parmi les satanistes de Bologne – qui d’ailleurs ont pu être arrêtés par la suite grâce à mes recherches – ou encore parmi les SDF de la gare de Milan dans les années 1990. C’était très dangereux. En effet, je me suis vraiment infiltré dans ce milieu et j’ai vécu en contact étroit avec eux. Ma mère se rongeait les sangs. Elle ne songeait qu’à une seule chose : avais-je bien mis mon maillot de laine ? Mais elle n’imaginait pas un instant les rixes quotidiennes au couteau. » (Andrea G. Pinketts, in Polar et pasta, un documentaire de Susanne Dobke).

 

Andrea G. Pinketts naît à Milan en 1961. Élève rebelle, il s'intègre difficilement au milieu scolaire. Il continue sur cette lancée et, à 17 ans, sera responsable de dégradations sur la devanture d'un cinéma, puis, plus tard, désertera pendant son service militaire. Ses enquêtes dans l’hebdomadaire Esquire lui ont permis de développer l’art du transformisme en revêtant tour à tour différentes identités.

Andrea G. Pinketts, Le Sens de la formule – la conscience du séant
Andrea G. Pinketts, Le Sens de la formule – la conscience du séant

 

Fred Buscaglione, Leo Chiosso, Eri piccola così, 1959

 

Je ne sais pas skier, je ne joue pas au tennis, je nage couci-couça mais j'ai le sens de la formule.

[…]

Il y avait tellement d'histoires, tellement de femmes, de coups de poing et de whisky comme dans les chansons de Fred Buscaglione, mais surtout, tellement de discours. Certains se cristallisaient, d'autres s'atomisaient en paroles. Paroles bourrées des germes du sens de la formule. Nos paroles, les mots qui étaient les nôtres, n'étaient pas de l'argot. Ils constituaient une liturgie. Ils nous servaient de boucliers contre ceux qui ne savaient dire que « putain », « y a qu'à » et « j'veux dire ». Nous avions déjà réduit à merci les « à la limite », terrassé les « ça m'interpelle » et autres « au niveau du vécu ». Cela ne signifiait nullement que nous ne disions jamais « putain ». Non. Mais pas toujours. Nous l'utilisions dans la conversation uniquement s'il nous en venait la fantaisie, une putain de fantaisie. Une des contributions majeures à notre vocabulaire fut apportée par Pogo le Juste : Diulio Pogliaghi pour l'état civil. Diulio pour sa famille, mais Pogo le Juste pour le reste du monde.

 

Lazare Santandrea, « après avoir été successivement intervieweur de starlettes télé pour un hebdo spécialisé, auteur de thèses de doctorat signées par d'autres, professeur d'arts martiaux, chanteur à la voix rauque et faiblarde dans un piano-bar, extrémiste, amoureux, propriétaire d'une boîte de nuit tombée en faillite, détective privé de licence dont je n'avais d'ailleurs jamais été titulaire, mannequin pour catalogues de mode, héritier aux abois, écrivain underground... », a le sens de la formule.

Andrea G. Pinketts, Le Sens de la formule – la conscience du séant

Au Rose & Crown, « un hybride entre le pub et le dancing » :

De l'autre côté du bar, une femme. […] Elle s'appelait Silvana […]. La nuit d'avant, j'avais commandé une bière, et tandis qu'elle me la tirait, elle m'avait demandé :

De quel signe es-tu, beau brun ?

Lion.

Baiseur exceptionnel, avait-elle constaté.

[…] sans parler des Gémeaux aux attributs absolument uniques.

 

En posant son séant sur une absence de chaise, Lazare s'est cassé le coccyx. Convalescent, il lit au lit, il téléphone au hasard et à une inconnue, Leone, qui lui dira peut-être : « lève-toi et marche ! »

Elle vient le voir. Leone, c'est la fille de la couverture. Elle tire de son petit sac une paire de ciseaux et les plante dans l'épaule de Lazare.

J'avais le sens de la formule, la conscience du séant et des ciseaux dans l'épaule.

Lazare retient l'inconnue aux ciseaux pendant quelques jours : elle devient « la prisonnière ». Elle ne s'appelle pas Leone, elle s'est enfuie de chez sa cousine, Leone. Lazare la reconduit. Ils se revoient autour de bouteilles de vin blanc dans un petit café d'une ruelle.

 

Vient alors, d'un récit d'Ivan – qui s'appelle Caroli, « blessure d'automne », la troisième « invention » avec « sens de la formule » et « conscience du séant ».

Leone, la cousine de « la prisonnière », est une sociologue nymphomane.

Bientôt Noël ! Les Pères Noël sont dans la rue. Lazare croise Ulli (Ulriche, ou Sabina, sa sœur, elles se ressemblent tellement : « tout le monde nous confond ») : 1 m 75, 90, 65, 90, yeux bleus, cheveux châtain foncé, déguisée en Père Noël.

Deux autres Pères Noël, un Sicilien et un de Bergame, en veulent à Caroli. Caroli est un acteur qui ne joue pas mais qui joue aux courses et ne rembourse pas ses dettes de jeu. Les Pères viennent le flinguer, au moment où Lazare vient voir son ami.

Andrea G. Pinketts, Le Sens de la formule – la conscience du séant

De bar glauque en café exotique, Ulli et Lazare se retrouvent : « Je t'aime. »

 

Mais... tu me laisses comme ça ? Tu ne me dis rien de gentil... une phrase...

Tu te contenterais de cela ?... une phrase ?...

Oui, s'il te plaît, répondit Ulli, une de tes petites formules.

Une formule, s'il suffit d'une formule, bien sûr...

Silence.

Et alors, Lazare ?

Aucune formule ne me venait à l'esprit. Je ne sais pas skier, je ne joue pas au tennis, je nage couci-couça mais j'ai le « sens de la formule ». Mais à présent les formules n'avaient plus, n'ont plus aucun sens.

 

Une histoire de doubles.

Santandrea est maître de kendo, comme Pinketts. Les identités sont flottantes : Leone aux ciseaux ou sa cousine Leone, Ivan le blessé ou Caroli, le vrai-faux acteur, Nicky, la mythomane, ou la nouvelle Nicky, son clone mental...

 

Litanies des formules, liturgie de la formule : une écriture liturgique en litanies.

Et le narrateur, le grand prêtre des mensonges de Nicky et de Dieu qui n'existaient pas, les déclamait à voix haute, comme une liturgie obsessionnelle, afin qu'au moins UN être vivant, même incrédule, les apprenne par cœur pour en assurer la pérennité.

 

Vérité et mensonges.

La vérité peut cacher un mensonge. Un mensonge recèle la vérité.

 

Lire la chronique de Des pas perdus, que nous remercions de nous avoir fait connaître ce roman extraordinaire, un thriller, si l'on veut, pour la trame, un récit tissé d'une réflexion sur le semblant, le faux-semblant, le ressemblant – en vérité comme en mensonges, au fil d'une écriture en jeu : un jeu d'écriture, une didactique, menant au « sens de la formule » par la « conscience du séant », en pansant, en repensant, la « blessure d'automne ».

 

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commentaires

des pas perdus 22/06/2014 12:06

J'écris sur mon blog. J'ai bien essayé autrefois, mais il faut savoir être lucide...
Merci pour le lien.

yueyin 20/06/2014 20:14

Je suis complètement perdue là (merci de ne pas ajouter : comme d'habitude :-) )

Lou de Libellus 21/06/2014 07:07

J'ai connu une italienne qu'en lisait au petit déjeuner. Faut quand même admettre que c'est plutôt une lecture d'homme.

des pas perdus 17/06/2014 18:56

C'est un plaisir de partager de belles lectures. Un roman plus profond qu'il n'y parait... Je connais désormais ton bar, derrière tes lunettes noires, tu lis la revue blanche en sirotant une bière blanche au White bear pour chasser les idées noires de tes nuits banches !

Lou de Libellus 17/06/2014 20:36

Tu sais, Des pas, que tu devrais écrire ?
Oui, tu le fais déjà.
Mon style s'adapte à mon sujet, et ton style, en commentaire, prend le relais : noir, blanc – pour les lunettes, elles sont juste légèrement fumées, des tavernes enfumées, pour lire la revue noire.
http://www.revuenoire.com/index.php

 


 
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