Lou

  • : Libellus
  • Libellus
  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

Recherche

l'heure à Lushan

France + 7 heures

 

pour mémoire

Survival

 

Uncontacted tribes

 

Un lien en un clic sur les images.

8 août 2014 5 08 /08 /août /2014 23:01
Jean Lorrain, Contes d'un buveur d'éther – « un songe, une vaine fumée »

Jean Lorrain, Contes d'un buveur d'éther, Bibliothèque Marabout, 1975

Jean Lorrain, Contes d'un buveur d'éther – « un songe, une vaine fumée »
Jean Lorrain, Contes d'un buveur d'éther – « un songe, une vaine fumée »

Paul Alexandre Martin Duval, dit Jean Lorrain, est né à Fécamp le 9 août 1855.

Romancier, nouvelliste, chroniqueur, poète, conteur, journaliste, auteur de pièces de théâtre et de pantomimes, parolier, épistolier, reporter, critique d'art... Dandy, éthéromane, homosexuel. Corrosif, décadent, scandaleux, « Fanfaron du vice » selon Rachilde, « Aigu » pour Mallarmé, « Grenouillot » dans une moquerie de Léon Daudet, « Enfilanthrope » par lui-même, affichant ainsi son penchant pour les lutteurs de foire, et s'affichant au bal des Quat'z'Arts en maillot rose avec le caleçon en peau de panthère de son ami, le lutteur Marseille.

Chroniqueur venimeux, il fréquente le salon de Charles Buet, où il rencontre Jules Barbey d'Aurevilly, Joris-Karl Huysmans, François Coppée, Léon Bloy, Laurent Tailhade…

A partir de 1895, il publie ses « Pall-Mall Semaine » dans Le Journal, devenant ainsi l'un des chroniqueurs les mieux payés de Paris.

En 1897, une sévère critique du recueil Les Plaisirs et les Jours lui vaut un duel avec Marcel Proust.

Il meurt à Paris le 30 juin 1906.

A Fécamp, il y a encore une plaque tombale abandonnée dans un coin du cimetière. Il s'en échappe parfois des bouffées d'éther.

 

Trois contes choisis

 

Jean-Philippe Rameau, Gavotte variée, 1728, clavecin : Blandine Rannou, 2001

 

La chambre close, 1891

 

Qu'étais-je venu faire par cet automne malade dans ce pavillon perdu dans les bois, et moi qui suis le plus piètre chasseur du monde et qui joins à une instinctive indolence une horreur presque physique des armes à feu, quelle malsaine idée m'avait pris de venir suivre ici les battues en forêt du marquis de Hauthère et de quitter Paris, le boulevard et le journal pour m'enterrer vivant dans ces mornes futaies, à la veille de Cléopâtre et de la grande rentrée de Réjane dans la pièce de Meilhac ?

[…]

Dès mon entrée dans le haut vestibule, dallé de blanc et noir, l'impression que je pénétrais dans un drame inconnu s'accentua : la chambre qu'on m'avait assignée était située au premier étage et deux grandes fenêtres, drapées de longs rideaux d'antique soie déteinte, la faisaient vaste et claire au milieu de la tristesse de ce ciel noyé d'eau et de cette forêt morne ; et pourtant, instinctivement, en passant le seuil, j'avais étouffé mon pas, comme en entrant dans la chambre d'un malade :il y flottait encore comme une odeur d'éther ranci et partout, dans le lampas fané des rideaux de jadis, sur les fauteuils d'un luxe âgé et froid, sur le baldaquin du lit et le marbre poli d'une vieille console, la poussière, neige noire des défuntes années, semblait n'avoir jamais été dérangée depuis de bien longs mois.

[…]

Comment, après une journée passée à battre les taillis et une curée de dix-sept chevreuils inscrits au tableau, l'esprit égayé par l'heureuse diversion d'un dîner de vingt-deux couverts dans le hall de chasse de Hauthère, le sang ragaillardi par les crus haut cotés d'une cave fameuse et la pensée à cent lieues des pénibles impressions du matin, me réveillai-je à minuit dans ma chambre de la maison de garde, la nuque moite de sueur et le cœur étreint par le plus indicible malaise ?

 

Un être de l'inconnu est entré. Ses mains couraient encore sur un clavecin oublié dans la chambre d'à côté. Un vieil air de gavotte.

L'invité se trouve enfermé, la chambre est close. L'angoisse ! Et un appel...

Au matin, le valet de chambre se tient à son chevet avec le petit déjeuner. Il est entré normalement. Mais qui jouait dans la chambre voisine ?

La chambre d'à côté, oh ! que non, monsieur, personne n'y couche plus ; les portes sont condamnées. Oh ! que non, personne n'y couche plus, dans la chambre de Mme la marquise.

La chambre de Mme la marquise !

Oui, c'est là qu'est défunte la mère de M. le marquis ; oh ! il y a longtemps de ça ; oh ! oui, il y a bien une trentaine d'années de ça !

[…]

Le matin de ma terrible nuit visionnaire, qu'avais-je trouvé, en rôdant par la chambre, sur le marbre poudreux d'une des consoles ?... Une rose, une pâle rose blanche, toute lourde de pluie, aux pétales humides, à longue tige, souple, dépouillée d'épines, dormant dans la poussière et, dans la poussière, l'empreinte de cinq doigts... Cette fleur et cette empreinte, qui les avait mises là ?

 

Où l'on trouve la première allusion à l'éther – et aux visions qu'il porte.

 

Un soir qu'il neigeait, 1893

 

Nous étions entrés entendre le père Monsabré à Notre-Dame.

L'armée des pèlerins sortait en désordre et précipitation. Devant la cathédrale, dans la tiédeur ouatée de la neige floconnant , le froid tombait de la neige, la Seine charriant des glaçons limoneux le long des quais déserts, la place Notre-Dame était saupoudrée de grésil.

Une femme s'était glissée dans l'église. C'était une femme, et quelle femme ! Rassemblant d'une main ses jupons élimés et tout tachés de boue, les yeux droit fixés devant elle, je ne sais quelle prière entre ses lèvres tremblées, elle passait près de nous sans nous voir ; une même pitié nous étreignait au cœur. Jeune encore, mais combien flétrie ! cette femme sentait le vice et la misère, et pourtant, sous sa robe de soie mince prétentieuse et fanée, sa pelisse en petit-gris dépoilé de pierreuse et son lamentable chapeau à fleurs, une si suprême détresse, une résignation si désespérée transfiguraient ces pauvres yeux capotés et tout ce mince visage, qu'instinctivement, nous nous touchions du coude, décidés à suivre cette fille, désireux de savoir.

Sa silhouette démantibulée et folle, s'évanouit à l'entrée de la rue de la Huchette, cette rue chaude de la prostitution et du crime, vraie cour des Miracles de la moderne truanderie de l'amour.

Quelque fille de la place Maubert, me chuchotait Alexis Sternef, le compagnon ordinaire de mes pérégrinations nocturnes. Nous la retrouverons sûrement au Château-Rouge ou chez le Père Lunette, mais crois-moi, prenons la rue du Pavé. La rue de la Huchette est mauvaise à cette heure avec son long couloir de grands murs, qui l'étranglent entre Saint-Julien-le-Pauvre et l'asile de nuit.

Tu as peur ? Nous sommes deux pourtant, et puis, ça me connaît, la place Maub ! J'ai beaucoup frayé jadis avec la grande pêche du quartier et parle argot comme un souteneur.

De la fille entrevue tout à l'heure et suivie, nulle trace ; tout à coup, un bruit de pas craquait dans le grésil et nous étions au même instant dépassés par deux hommes courant à toutes jambes.

Mince, j'crois qu'all' a son compte.

Oh ! j'l'ai matée... Madame en pince pour les ratichons maintenant, et renâcle à la besogne... deux sigues qu'elle m'a fait perdre ce soir. Aussi, j'l'ai salée, j't'en donnerai, moi, de la messe ! Le client est au Château, qu'tu dis, pourvu qu'i ne soit point décanillé !

Le client est un vieux et riche pervers.

Quoi que j'lui fournis ? ricanait Adrien une fois installé vis-à-vis nous deux dans l'arrière-boutique du Château-Rouge, entre un carafon d'eau-de-vie de cidre et un saladier de vin. Quoi que j'lui fournis ? Mais, pardi, j'lui fournis des femmes ! Et, devant la mine désappointée de Sternef : – Vous voudriez pas que j'lui fournisse des archevêques ! Je lui fournis la mienne, de femme, et ça me rapporte bon et c'est de l'argent bien gagné, car y a que ma femme qui consente à faire sa besogne, à mon client. Et, clignant de l’œil et ricanant devant l'effarement de Sternef : – Car vous croyez peut-être que c'est facile à lui trouver des gonzesses à m'sieu André (c'est le nom qu'y se donne à la Maubert), eh bien, non ! Ah, quand alles savaient pas le turbin qu'y voulait, ah oui, ça allait bien, on en trouvait, mais quand ça s'est su, va te coucher, rien n'y a fait, ni les boniments, ni les gnons !

[…] Enfin all' y est, et mince qu'all' ne doit pas claquer des dents pour la minute, c'te pauvre Mélie, pour peu qui y passe son rasoir sur le kiki, car, c'est vrai, je vous l'ai pas dit, sa passion au client. Une drôle d'idée, allez, une vraie idée de rupin. Une fois dans la carrée avec la môme, lui, bien convenable, il lui passe et repasse bien gentiment une lame de rasoir bien affilée sur le cou un quart de plombe, une demi-plombe, quelquefois plus, jusqu'à ce que la gonzesse prenne peur. Alors, plus all' grelotte, claquant des dents, toute transie, plus y rigole et prend son marc, mais en dedans et tout à fait en dedans, car y reste tout le temps sérieux comme un juge, avec des yeux extraordinaires qui tournent les sangs aux plus marlouses, même qu'il y en a qui prennent des crises et qui flanchent et tombent du haut mal. Alors, quand la femme est toute roide, et qu'all' râle quasi refroidie, alors il referme son outil, le carre dans sa profonde, se lève, aboule la galette et s'en va... Et les v'là, les passions des rupins, faire des frayeurs aux filles de l'ouverrier, à la compagne du prolétaire, victimer le pôvre peuple ; aussi, quand notre tour viendra, gare aux proprios !

[...]

Mais c'est un sadique, un monomane, un fou, éclatait Sternef. Un de ces jours, il appuiera le rasoir et lui coupera la gorge, à votre femme, votre client à trois louis, et ce sera pour vous une sale affaire !

Nom d'un nom, supprimer Mélie et me faire envoyer à lostau, moi, Drien de la Maub', ça ne serait pas à faire ! J'y cours, messieurs, d'autant plus qu'il y met le temps, ce soir le vieux client ; Mélie ne rapplique pas. Pourvu qu'il ne lui ait pas pris de sales lubies, ce soir, à mon rupin. Vous m'avez gelé le sang, parole ! avec vos histoires ; excuse à la soce, j'y vais, j'y cours, moi, c'est mon pain.

Là-dessus, Drien, un peu ému, se faufilait entre les tables et gagnait la porte. Nous nous levions et Sternef soldait le saladier sur cette boutade :

Quel beau conte à dédier à Brunetière, qui te reproche de fréquenter les assommoirs.

 

Le Double, 1895

 

La chambre close nous a retenu dans sa dimension fantastique, un rêve éthéré peut-être, une intrigue.

Un soir qu'il neigeait nous raconte une histoire, celle d'une pauvre femme déchue, celle du pauvre peuple victime des bourgeois.

Le Double est un conte que le narrateur se récite à lui-même.

 

« Comme elle descendait l'escalier du palais, elle rencontra de grandes ombres qui le montaient en sens inverse : c'étaient des formes de chevaliers casqués, de dames en hennins et de moines en cagoules ; il y avait aussi parmi eux des prélats mitrés, des lansquenets et des pages ; le profil des morions, des bannières et des lances se détachait en noir sur la haute tapisserie, mais ce n'étaient que des ombres et elles ne faisaient aucun bruit.

Gerda s'arrêta, n'osant plus faire un pas devant ce cortège de silence.

- Ne crains rien, croassa le corbeau posé sur son épaule, ils sont plus vains que fumée, ce sont les Songes ; dès les lumières éteintes, ils envahissent chaque nuit le palais. »

Hans Christian Andersen, La reine des neiges : la transcription de Jean Lorrain apporte des variantes et additions à la traduction (Soldi) de 1856.

J'ai toujours adoré les contes et, doucement affalé sous le rond lumineux de ma lampe, je me grisais délicieusement du délicat opium de cette histoire de fées, une des plus poétiques visions du conteur Andersen, quand, dans le silence de la pièce assoupie, un domestique s'irruait brusquement. Il me tendait une carte sur un plateau : c'était un monsieur qui apportait un livre et tenait à le remettre à monsieur lui-même ; on avait beau lui dire que monsieur ne recevait pas, était absent, sorti, le visiteur insistait ; je vis qu'on m'avait mal défendu et, résigné, je pris la carte.

[…]

Je fis signe d'introduire.

[…]

Évidemment, il n'était pas seul, il était entré quelqu'un avec lui, quelqu'un qui lui parlait, auquel il répondait et dont la présence l'obsédait, mais dont la forme échappait à mes yeux, se perdait dans la nuit, demeurait invisible, et les phrases du conte d'Andersen me hantaient, tenaces comme un remords.

Et j'en arrivais à guetter mon homme chaque fois qu'il se levait, espérant et craignant à la fois voir apparaître derrière lui, sur le fond de la tapisserie, quelque ombre effroyable et velue : son double.

[…]

Il n'était pas entré seul chez moi, cela était de plus en plus évident : quelle atroce présence allait-il laisser derrière lui dans la chambre ensorcelée ? Ce misérable hallucinait l'atmosphère, envoûtait les objets et les êtres ; c'était quelque larve animée au service d'un mauvais esprit, un fantôme d'être, quelque mandragore enchantée par une volonté occulte et dont l'homonculus inane se démantibulait devant moi.

[…]

Après tout, ce n'était peut-être qu'un songe, une vaine fumée.

L'équivoque visiteur prit enfin congé ; il se retira avec maintes révérences et force protestations, il n'oublierait jamais mon accueil si cordial, et toute sa reconnaissance, etc., etc. J'eus enfin le bonheur de voir la porte se refermer sur lui.

Je sonnai aussitôt la livrée :

Je n'y serai jamais pour M. Michel Hangoulve, jamais, vous m'entendez ?

Et, m'étant penché vers le foyer, j'y pris la pelle et y fis brûler un peu d'encens.

Il ne s'est rien passé. Une vision. Une vaine fumée.

L'art du presque rien.

Jean Lorrain, Contes d'un buveur d'éther – « un songe, une vaine fumée »

La Grande Braderie de l'été vous propose de découvrir des chefs-d’œuvres injustement méconnus.

 

« La réimpression d'ouvrages distingués ou supérieurs, méconnus ou tombés dans l'oubli pour toutes ces causes (si souvent incompréhensibles) qui décident de la fortune des livres, ne devient-elle pas la ressource de la Curiosité littéraire, quand la littérature, chaque jour déclinant davantage, est, comme tant de choses, peut-être au moment de périr ? »

Jules Barbey d'Aurevilly

 

La boîte est ouverte sur Facebook.

Les contributions seront mises en lien au fur et à mesure.

 

Partager cet article

Repost 0
Lou de Libellus Lou de Libellus - dans de litterrance
commenter cet article

commentaires

des pas perdus 11/08/2014 19:45

Je crois que Monsieur Serrurier est bègue... Il faut lui pardonner et allumer un cierge...

des pas perdus 10/08/2014 11:26

Si peu... mais je fais le maximum !

des pas perdus 09/08/2014 07:57

Pour une fois, je connais l'auteur... http://www.despasperdus.com/index.php?post/2006/12/22/le-vice-errant-Jean-Lorrain
J'ai un roman de lui qui m'attend depuis près de dix ans, quelle honte !

Lou de Libellus 09/08/2014 13:07

Je n'en doutais pas. Un pervers polymorphe, c'est dans tes connaissances. Ne me réponds pas que tu connais Lou !

 


 
Handicap International

un clic sur les images