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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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28 juillet 2014 1 28 /07 /juillet /2014 23:01
Jules Janin, L'Ane mort – Pauvre Charlot ! malheureuse Henriette !

Jules Janin, L'Ane mort, Bibliothèque Marabout, illustrations de Tony Johannot, préface de Tristan Maya, 1974

Jules Janin, L'Ane mort – Pauvre Charlot ! malheureuse Henriette !
Jules Janin, L'Ane mort – Pauvre Charlot ! malheureuse Henriette !

Jules Gabriel Janin est né le 24 décembre 1804 à Saint-Étienne. Après de belles études dans sa ville natale et au lycée Louis-le-Grand à Paris, il devient saute-ruisseau chez un avoué, puis journaliste à la Revue de Paris et au Journal des Enfants (publications dont il est l'un des fondateurs), à la Revue des Deux Mondes, au Figaro et à la Quotidienne. En 1827, il publie L’Ane mort et la femme guillotinée – il est tranché par la critique. Longtemps malheureux candidat à l'Académie Française, il est reçu le 7 avril 1870, au fauteuil de Sainte-Beuve.

L'immortel est décédé à Paris le 19 Juin 1874.

 

Dans la lignée gothique d'Horace Walpole (Le Château d'Otrante, 1764), de Clara Reeve (Le vieux Baron anglais, 1777), dans la vague en vogue du « roman noir », d'Ann Radcliffe (Le Roman de la Forêt, 1791 ; Les Mystères d'Udolphe, 1794 ; L'Italien ou le Confessionnal des pénitents noirs, 1797 > à venir, prochainement sur cet écran) – sans oublier le sulfureux Donatien Alphonse François de Sade (Justine ou les Malheurs de la vertu, 1791) –, dans le sillage du merveilleux allant avec la terreur – Matthew Gregory Lewis (Le Moine, 1795 – raconté par Antonin Artaud en 1931), Charles-Robert Mathurin (Melmoth ou l'Homme errant, 1820) –, L'Ane mort s'inscrit comme une parodie de la frénésie noire s'achevant en œuvre romantique.

 

Commençons à la Barrière du Combat.

 

[…]

Hélas ! nous n'avons pas encore le cirque où les hommes se dévorent entre eux, comme dans le cirque des Romains, mais nous avons déjà la Barrière du Combat :

Une enceinte pauvre et délabrée, de grosses portes grossières et une vaste cour garnie de molosses jeunes et vieux, les yeux rouges, la bouche écumante, de cette écume blanchâtre qui descend lentement à travers les lèvres livides. Surtout, parmi les hôtes dramatiques de cette basse-cour, il y en avait un qui faisait silence dans son coin. C'était une horrible bête fauve, – un géant hérissé ! mais l'âge et la bataille lui avaient dégarni les mâchoires; vous eussiez dit le frère aîné de quelque sultan retranché du nombre des hommes, ou bien un ancien roi des Francs à la tête rasée. Ce dogue émérite était affreux à voir, aussi affreux que Bajazet dans sa cage, avec quelque chose du cardinal de la Balue dans la sienne ; fier et bas, impuissant et hargneux, colère et rampant, aussi prêt à vous lécher qu'à vous mordre: le digne comédien d'un pareil théâtre. Dans un coin de ces coulisses infectes, de vieux morceaux de cheval, des crânes à demi rongés, des cuisses saignantes, des entrailles déchirées, des morceaux de foie réservés aux chiennes en gésine. Ces affreux débris arrivaient en droite ligne de Montfaucon : c'est à Montfaucon que se rendent, pour y mourir, tous les coursiers de Paris. Ils arrivent attachés à la queue l'un de l'autre, tristes, maigres, vieux, faibles, épuisés de travail et de coups. Quand ils ont dépassé la porte et la cabane de la vieille châtelaine, qui, l'œil fixé sur les victimes, les voit défiler avec ce sourire ridé de vieille femme qui épouvanterait un mort, ils se placent au milieu de la cour, vis-à-vis d'une mare violette dans laquelle nage un sang coagulé ; alors le massacre commence : un homme armé d'un couteau, les bras nus, les frappe l'un après l'autre: ils tombent en silence, ils meurent ; et, quand tout est fini, tout se vend de ces cadavres, le cuir, le crin, le sabot, les vers pour les faisans du roi, et la chair pour les comédiens dévorants de la Barrière du Combat.

J'étais donc à la Barrière du Combat, à l'entrée du théâtre, un jour de relâche, pour mon malheur. Les aboiements des chiens avaient attiré le directeur du chenil ; un petit homme sec et maigre, des cheveux roux et rares, de l'importance dans toute sa personne, un ton solennel de commandement et en même temps plusieurs rides obséquieuses, un genou très-souple, une épine dorsale raisonnablement voûtée, un juste et agréable milieu entre le commissaire royal et l'ouvreuse de loges. Cependant cet homme fut très-poli à mon égard. – Je ne puis vous montrer aujourd'hui toute la compagnie, me dit-il; mon ours blanc est malade, l'autre se repose; mon boule-dogue nous dévorerait tous les deux; on est en ce moment occupé à traire mon taureau sauvage ; mais, cependant, je puis vous faire dévorer un âne si le cœur vous en dit. – Va donc pour l'âne à dévorer, dis-je à l'imprésario, et du même pas j'entrai dans l'enceinte silencieuse, moi tout seul, tout comme si on eût joué Athalie ou Rodogune.

[…]

Cependant une porte s'ouvrit lentement, et je vis entrer...

Un pauvre âne !

Il avait été fier et robuste; il était triste, infirme, et ne se tenait plus que sur trois pieds ; le pied gauche de devant avait été cassé par un tilbury de louage ; c'était tout au plus si l'animal avait pu se traîner jusqu'à cette arène.

Je vous assure que c'était un lamentable spectacle. Le malheureux âne commença d'abord par chercher l'équilibre ; il fit un pas, puis un autre pas, puis il avança autant que possible sa jambe droite de devant, puis il baissa la tête, prêt à tout. Au même instant quatre dogues affreux s'élancent ; ils s'approchent, ils reculent et enfin ils hésitent; ils s'enhardissent, ils se jettent sur le pauvre animal. La résistance était impossible, l'âne ne pouvait que mourir. Ils déchirent son corps en lambeaux ; ils le percent de leurs dents aiguës ; l'honorable athlète reste calme et tranquille : pas une ruade, car il serait tombé, et, comme Marc-Aurèle, il voulait mourir debout. Bientôt le sang coule, le patient verse des larmes, ses poumons s'entre-choquent avec un bruit sourd ; et j'étais seul ! Enfin l'âne tombe sous leurs dents; alors, misérable ! je jetai un cri perçant: dans ce héros vaincu je venais de reconnaître un ami !

[...]

C'était Charlot !

[...]

Pauvre Charlot ! malheureuse Henriette ! moi cependant qui les ai perdus l'un et l'autre, je suis encore le plus à plaindre des trois !

 

Oui, il en fait toujours un peu trop, on peut rêver...

 

[...]

Vienne le 2 mai, et de cela il y aura deux ans, j'étais sur la route de Vanves, montagne pelée, à la portée de Paris ; campagnes équivoques, à l'usage des blanchisseuses, des meuniers, des romanciers en plein vent et de tous les poètes ordinaires du Pont-Neuf. J'étais, ce jour-là, tout entier au bonheur de vivre, de respirer, d'être jeune, de sentir un air pur et chaud circuler autour de moi, admirant comme un enfant la moindre fleur qui s'épanouissait lentement, restant des quarts d'heure entiers à voir tourner les jolis moulins à vent avec une gravité magistrale. Tout à coup, justement à l'encoignure de cette route si mal tenue, si étroite, si rocailleuse, et pourtant si aimée, qui conduit à la taverne du Bon Lapin, j'aperçus une jeune fille sur un âne qui l'emportait et qui s'emportait. O le ravissant spectacle ! j'y serai toute ma vie. La jeune enfant était rose, animée, assez grande, à la gorge naissante, mais qui déjà battait aux champs; dans sa terreur, elle avait perdu son chapeau de paille, ses cheveux étaient en désordre, et elle criait avec une bonne voix : Arrête ! Arrête ! Mais le maudit âne allait toujours, et moi je le laissais courir. La jeune fille, pour être un peu effrayée, n'était pas en grand danger. J'étais si heureux de la savoir à ma merci ! Pour la secourir, il n'y avait là que moi, le hasard et mon chien. A la fin je crie à Roustan : Arrête, Roustan ! Aussitôt Roustan s'élance droit à l'âne ; l'âne s'arrête brusquement, la jeune fille tombe, nous poussons un cri, je cours à elle, elle est à moi, l'âne s'enfuit à travers champs.

[…]

Et comme elle courait, et s'arrêtait ; comme elle était bien assise sur le gazon, et comme elle s'est relevée d'un seul bond ! Et comme elle appelait : Charlot ! Charlot ! Et d'ailleurs, ne suis-je pas monté sur son âne ? Ne me suis-je pas assis à la même place qu'elle ? Elle ne m'a pas vu, mais qu'importe ? j'ai couvert ma tête de son chapeau de paille, j'ai passé sous mon menton le ruban qui avait touché le sien ; j'ai été penché sur elle quand elle embrassait Charlot, et ce tendre baiser, c'est presque moi qui l'ai reçu ! Ainsi pensant et méditant, je regagnai le bienveillant cabaret du Bon Lapin, tout entier à mon bonheur de la matinée.

[…]

En vain, depuis ce jour et dès que je fus un peu remis de mon aventure, je repris mes lentes promenades autour de Vanves et du Bon Lapin ; en vain j'allai souvent m'asseoir au pied du buisson en fleurs qui la vit tomber ; je rencontrai, chemin faisant, plus d'un âne et plus d'une jeune fille ; hélas ! ce n'était ni Henriette, ni Charlot.

 

Ce tendre baiser annonce celui volé à la guillotine. Charlot est le nom que l'on donnait à l'époque aux bourreaux.

 

[…]

La nouvelle poésie envahissait tous les esprits ; je ne sais quel reflet ténébreux d'une passion à la Werther me saisit, moi aussi, tout à coup, mais je ne fus plus le même jeune homme. Jadis gai, jovial et dispos; à présent triste, morose, ennuyé ; naguère, l'ami de la joie, des gros éclats de rire et d'une délirante chanson bachique, lorsque, les deux coudes sur la table, on se presse, sans y songer, à côté d'une taille féminine artistement rebondie, et que du pied droit on presse furtivement un petit pied qui s'en aperçoit à peine.

[…]

La vérité ! la vérité ! ne sortez pas de la vérité, mes amis, quand vous devriez en mourir. En effet, qu'est-ce qu'un berger, dans la vie réelle ? un malheureux en haillons et mourant de faim, qui gagne cinq sous à conduire quelques brebis galeuses sur le pavé des grandes routes. Qu'est-ce qu'une bergère véritable ? un gros morceau de chair mal taillée, qui a le visage roux, les mains rouges, les cheveux gras, qui sent l'ail et le lait rance. Oui, certes, Théocrite et Virgile ont menti. Que nous parlent-ils de laboureurs ! Le laboureur n'est qu'un marchand comme un autre marchand, qui spécule sur le bétail comme l'épicier spécule sur le sucre et la cannelle. Du courage donc ! et puisqu'il le faut, donnons le baiser de paix à cette nature dépouillée, que nous avons eu les premiers l'honneur de découvrir.

 

Le malheureux retrouve Henriette, il la suit jusqu'à la Morgue : là, Henriette reconnaît un de ses jeunes amants qui s'est suicidé pour elle. Un inconnu propose de le faire revivre le soir même, chez lui.

 

[…]

Quand tout fut préparé, on plaça le cadavre du noyé sur la table, on rapprocha du tronc le membre qui lui manquait, et l'art se mit à opérer.

Le cadavre s'agita, les deux mâchoires s'entre-choquèrent, la cuisse brisée retomba lourdement sur le parquet ; à ce choc mou et flasque, le piano rendit un son plaintif, et tout fut dit !

[…]

Nous pensâmes renverser, sur l'escalier, un valet de la maison qui portait une jatte de punch enflammé.

 

[…]

Mais, hélas ! malgré tous mes efforts, je revenais bientôt à mon étude favorite : le vrai dans l'horrible, l'horrible dans le vrai.

 

[…]

Et vous fûtes pendu, mon brave ?

Je fus pendu le lendemain, honneur rendu à mon courage et à ma renommée. Quelques heures suffirent pour élever le gibet et pour appeler un bourreau. Le matin on vint me prendre, on me fit sortir de mon cachot, et à la dernière grille je trouvai des pénitents blancs, des pénitents noirs, gris, chaussés, pieds nus ; ils tenaient à la main une torche allumée ; leur tête était couverte d'un san benito qui lançait une flamme sinistre ; vous les eussiez pris pour autant de fantômes ; devant moi, quatre prêtres, murmurant les prières des morts, portaient une bière ; je marchai bravement à la potence.

[…]

Je m'avançai sans trembler au pied de l'échelle, et j'allais me livrer tout à fait, lorsqu'un dernier coup d'œil jeté sur mon cercueil me fit reculer de deux pas : – Ce cercueil n'est pas assez grand pour contenir tout mon corps, m'écriai-je ; on ne me pendra pas si je n'en vois arriver un autre de ma taille. Et je pris un air si résolu que le chef des sbires s'approchant : – Mon cher fils, me dit-il, assurément vous auriez raison de vous plaindre si ce coffre devait vous contenir tout entier ; mais, comme vous êtes très-connu dans le pays, nous avons décidé, quand vous serez mort, de vous faire couper la tête et de l'exposer au point le plus élevé de nos remparts.

La raison était sans réplique. Je montai à l'échelle ; en un clin d'œil je fus sur le haut de la potence ; la vue était admirable. Le bourreau était novice, de sorte que j'eus le temps de contempler tout à l'aise cette foule qui pleurait sur moi.

[…]

Cependant, en attendant l'exécuteur, je me promenais sur la potence, au-dessus du précipice ; un léger zéphyr agitait doucement la corde fatale. – Tu vas te tuer ! criait le bourreau ; attends-moi. Il arriva enfin au sommet de l'échelle ; mais il avait le vertige, ses jambes tremblaient ; cette cascade au-dessous de lui, cet éclatant soleil au-dessus de sa tête, tous ces regards de pitié pour moi et de haine pour lui, toutes ces causes réunies troublaient ce malheureux jusqu'au fond de l'âme. Enfin, et d'une main tremblante, il me mit la corde au cou, il me poussa dans l'abîme ; il tenta d'appuyer son ignoble pied sur mes épaules ; mais ces épaules sont fermes et fortes, un pied d'homme n'y peut laisser d'empreinte ; celui de mon bourreau glissa, le choc fut violent ; d'abord il s'arrêta au bout de la potence avec ses deux mains, puis une de ses mains faiblit, et l'instant d'après il tomba lourdement dans la fondrière, et il fut emporté par les flots.

Tel fut le récit du pendu.

 

L'histoire du pendu est si plaisante à raconter en société qu'elle plaide en faveur de la peine de mort. Un jour, un vénérable musulman intervient :

 

Je veux bien croire, nous dit-il, que cet Italien a été pendu, puisque moi-même j'ai été empalé !

A ces mots, il se fit tout à coup un grand silence ; les hommes se rapprochèrent du narrateur ; les dames, oubliant leur aiguille, prêtèrent une oreille attentive. Vous avez peut-être remarqué des femmes en groupe, écoutant un récit qui les intéresse; alors vous avez souvent admiré cette physionomie qui s'anime, cet œil qui s'ouvre de toute sa grandeur, ce sein qui s'arrête tout court, ce joli cou qui se dresse comme le cou du cygne, et ces deux mains oisives qui retombent nonchalamment : voilà ce que j'admirais moi tout seul, en attendant qu'il plût au Turc de commencer.

 

Le bourreau a chu, comme celui du gibet. Un jeune homme apporte son récit au débat sur la mort, infligée ou consentie : il s'est noyé – par rêverie ou désœuvrement. Pendant ce temps, Henriette...

 

Henriette est tombée dans le vice ! Demi-mondaine, puis grisette, enfin fille de joie, elle est devenue meurtrière d'un client par trop pervers : Henriette est sauvée par un crime.

Jugée, condamnée, enfermée dans un cachot, elle accorde encore ses faveurs à un geôlier hideux. Un marché : on suspend l'exécution d'une femme enceinte pendant neuf mois. La mort, la vie, l'amour, la mort...

 

Un baiser volé à la mort : un nouvel épisode à la Charlot.

 

Au fond de la cour, une main habile et capricieuse avait dessiné un petit jardin tout parfumé par de beaux lilas à demi épanouis ; au-dessus du toit, pointait, en roucoulant, un joli pigeonnier recouvert en tuiles rouges ; sur le bord de la planche toute neuve, un beau pigeon au cou changeant, au plumage doré, se promenait fièrement au soleil, battant de l'aile sa coquette et blanche amoureuse ; il y avait autour de cette jolie maison tant de propreté, de bien-être et de bonne grâce, que je ne pus résister au désir d'y jeter au moins un coup d'œil. J'entrai dans la cour, et après avoir respiré de plus près l'odeur de ces lilas embaumés, j'allais continuer ma promenade, quand, au rez-de-chaussée et au milieu d'une vaste salle, j'aperçus, à moitié construite, une large machine. Cette machine étrange se composait d'une longue estrade en bois de chêne ; une légère barrière l'entourait de deux côtés ; sur le derrière s'appuyait un escalier ; sur le devant s'élevaient deux larges poutres menaçantes; chacune de ces poutres avait une rainure au milieu ; tout au bas de la machine, l'estrade se terminait brusquement par une planche taillée au milieu en forme de collier ; cette planche était mobile ; on voyait pourtant que l'ouvrage était bien près d'être achevé : un jeune homme beau, riant, vigoureux, bien fait, frappait en chantant et de toutes ses forces sur les ais mal joints, ajoutant à son œuvre une dernière cheville ; sur le dernier échelon de l'escalier on voyait une bouteille presque vide et un verre à moitié plein ; de temps à autre le jeune homme se mettait à boire à petits traits, après quoi, il revenait à son ouvrage et à son gai refrain.

 

Un enfant de la Salpêtrière apporte le fruit de son travail : une corde de chanvre.

 

Arriva à la fin une fille belle et fraîche, naïve et curieuse ; après le premier bonjour à son amant, elle s'occupa, tout comme moi, de la machine. Je n'entendais pas un mot de la conversation, mais elle devait être vive et intéressante. A la fin, le jeune homme, à bout sans doute de toutes ses explications, fit un signe à la jeune fille comme pour l'engager à jouer son rôle sur ce théâtre ; d'abord elle ne voulut pas ; puis elle se fit prier moins fort ; puis elle consentit tout à fait : alors son fiancé, prenant un air grave et sérieux, lui attacha les mains derrière le dos avec la corde de l'enfant ; il la soutint pendant qu'elle montait sur l'estrade ; montée sur l'estrade, il l'attacha sur la planche mobile, de sorte qu'une extrémité de ce bois funeste touchait à la poitrine, pendant que les pieds étaient fixés à l'autre extrémité ! je commençais à comprendre cet horrible mécanisme ! J'avais peur de le comprendre, quand tout à coup la planche s'abaisse lentement entre les deux poutres ; tout à coup aussi, et d'un seul bond, le jeune charpentier est par terre, ses deux mains entourent le cou de sa maîtresse ainsi garrottée ; lui cependant, jovial exécuteur de la sentence qu'il a portée, il passe sa tête et ses deux lèvres brûlantes sous cette tête ainsi penchée. La victime rose et rieuse avait beau vouloir se défendre, pas un mouvement ne lui était permis.

Jules Janin, L'Ane mort – Pauvre Charlot ! malheureuse Henriette !

Eh bien ! ce fut seulement au second baiser que le jeune homme donna à sa maîtresse, que je compris tout à fait à quoi cette machine pouvait servir.

[...]

Viens, mon ami, dis-je à Sylvio avec le sourire d'un insensé ; viens voir cette machine sur laquelle ces deux bons jeunes gens prennent leurs ébats amoureux, comme font sur cette planche polie les pigeons du colombier. Crois-tu donc que sur ce parquet tout uni, entre ces deux poutres de sapin si odorantes et si blanches, sur ce théâtre innocent de tant d'amour, puisse jamais se passer une horrible scène de meurtre ? que dis-je ? le plus horrible des crimes, un meurtre de sang-froid, un meurtre accompli à la face de Dieu et des hommes !

[...]

[Sylvio] Malheureux ! à présent que tu as accoutumé ta vue aux éblouissements turbulents du paradoxe, j'ai bien peur que tu ne puisses soutenir une lumière plus pure et plus calme. Cependant je t'ai suivi tout ce matin pour te faire part de l'histoire d'un agonisant, écrite par lui-même.

 

Suivent les neuf pages du dernier jour d'un condamné.

Tous mes souvenirs cessent à la vue de l'échafaud et de la rue.

Entre la vision et le couperet, le malheureux finit sa rédaction – délicate tâche quand on a les mains liées derrière le dos.

 

Et Henriette, dans tout ça ? On a porté sa dépouille tranchée à Clamart, un cimetière, si l'on veut ; c'est un morceau de terre dans lequel on fait semblant d'enterrer quelque chose ; le prêtre ne l'a pas béni. Pour tout monument funèbre, on a élevé à Clamart un amphithéâtre de dissection.

Dans la nuit, son cadavre est volé, pour la science.

Adieu, Henriette, adieu la fille de joie, mon cher et innocent amour !

 

Tout cela peut paraître bien mélo, funèbre, et pourtant ce n'est pas triste.

L'humour, noir comme il se doit, est présent à chaque scène – quelques phrases sont mises en relief dans les extraits cités.

L'écriture se présente comme une fugue, avec ses variations en reprise : la destinée du pauvre âne, massacré, dévoré, annonce celle d'Henriette, déchue, tranchée, disparue ; le pendu, l'empalé, le noyé sont vivants – leurs bourreaux n'ayant pas survécu à l'exécution manquée (le noyé est son propre bourreau volontaire : cette part suicidaire a sombré dans l'eau) ; le condamné à mort prend le temps d'écrire lui-même son dernier jour – comme Henriette s'accorde neuf mois de sursis.

Jules Janin cultive le paradoxe : il a horreur de l'horreur, mais il finit par succomber à ses charmes dans un humour grinçant.

« L'humour est quelque chose de profondément sérieux à base de tendresse humaine. »

Francis de Miomandre, à propos de son Don Quichotte – cité par Tristan Maya dans l'édition donnée en tête.

Pourtant, le contexte social n'est pas teinté de fantaisie : L'Ane mort est également la chronique d'une époque, ses misères, Paris et ses mystères, les quartiers de la Barrière du Combat, des Capucins, de la Bourbe, de Clamart, du Lupanar, de La Salpêtrière, de la Morgue...

 

Boby Lapointe, Sentimental bourreau

Jules Janin, L'Ane mort – Pauvre Charlot ! malheureuse Henriette !

La Grande Braderie de l'été vous propose de découvrir des chefs-d’œuvres injustement méconnus.

 

« La réimpression d'ouvrages distingués ou supérieurs, méconnus ou tombés dans l'oubli pour toutes ces causes (si souvent incompréhensibles) qui décident de la fortune des livres, ne devient-elle pas la ressource de la Curiosité littéraire, quand la littérature, chaque jour déclinant davantage, est, comme tant de choses, peut-être au moment de périr ? »

Jules Barbey d'Aurevilly

 

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Lou de Libellus Lou de Libellus - dans de litterrance
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commentaires

serrurier paris 17 02/08/2014 12:34

Je vous applaudis pour votre article. c'est un vrai état d'écriture. Continuez


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des pas perdus 30/07/2014 17:56

Encore une pépite tombée dans l'oubli. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6371717v/f15.image.r=jules%20janin.langFR

Lou de Libellus 01/08/2014 18:15

: - )))))

des pas perdus 31/07/2014 22:10

Quel sens pratique de choisir des auteurs du domaine public ! Décidément que de sens !

Lou de Libellus 30/07/2014 20:04

Lou est là.
Le texte intégral est ici (je l'ai lu dans un livre, mais je ne me suis pas pelé la copie des citations au clavier) :
http://gutenberg.readingroo.ms/2/6/4/1/26418/26418-h/26418-h.htm

 


 
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