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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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17 janvier 2015 6 17 /01 /janvier /2015 01:07
Siri Hustvedt, Un monde flamboyant – une ambiguïté calculée

Siri Hustvedt, Un monde flamboyant (The Blazing World, 2014), traduit de l’américain par Christine Le Bœuf, Actes sud, 2014

Siri Hustvedt, Un monde flamboyant – une ambiguïté calculée

Siri Hustvedt est née le 19 février 1955 à Northfield, Minnesota. Ses parents sont d'origine norvégienne. Le 23 février 1981, elle rencontre Paul Auster à une séance de lecture, ils se marient et ont une fille, Sophie Auster. Ils vivent à Brooklyn.

 

Méconnue de son vivant, une artiste new-yorkaise, Harriet Burden, fait, après sa disparition, l’objet d’une étude universitaire en forme d’enquête qui, menée auprès de ceux qui l’ont côtoyée, dessine le parcours d’une femme aussi puissante que complexe n’ayant cessé, sa vie durant, de souffrir du déni dont son œuvre a été victime.

Épouse irréprochable d’un célèbre galeriste régnant en maître sur la scène artistique de New York, mère aimante de deux enfants, « Harry » a traversé la vie de ses contemporains avec élégance et panache, déguisant en normalité triomphante son profond exil intérieur au sein d’une société qui s’est consciencieusement employée à la réduire au statut de « femme de » et d’artiste confidentielle.

La mort brutale de son mari signe, pour Harriet, un retour aussi tardif qu’impérieux à une vocation trop longtemps muselée qu’elle choisit de libérer en recourant, à deux reprises, à une mystification destinée à prouver le bien-fondé de ses soupçons quant au sexisme du monde de l’art. Mais l’éclatant succès de l’entreprise l’incite alors à signer témérairement un pacte avec le diable en la personne d’un troisième « partenaire » masculin, artiste renommé, dont le jeu pervers va lui porter le coup de grâce.

Gravitant de masques en masques et sur un mode choral autour de la formidable création romanesque que constitue le personnage de Harriet Burden, Un monde flamboyant s’impose comme une fiction vertigineuse où s’incarnent les enjeux de la représentation du monde en tant que réinvention permanente des infinis langages du désir.

4e de couverture

 

Jean-Sébastien Bach, L'Art de la fugue, piano : Glenn Gould

 

AVANT-PROPOS

« Toutes les entreprises intellectuelles et artistiques, plaisanteries, ironies et parodies comprises, reçoivent un meilleur accueil dans l'esprit de la foule lorsque la foule sait qu'elle peut, derrière l’œuvre ou le canular grandioses, distinguer quelque part une queue et une paire de couilles. » En 2003, j'ai découvert cette phrase provocatrice dans une lettre adressée à la rédaction parue dans un numéro de The Open Eye, une revue interdisciplinaire que je lisais fidèlement depuis plusieurs années. L'auteur de la lettre, Richard Brickman, n'était pas celui de la phrase. Il citait une artiste dont je n'avais encore jamais vu le nom dans la presse : Harriet Burden. […] Dans le courant des années 1990, elle avait entrepris une expérience qu'elle avait mis cinq ans à mener à son terme. Selon Brickman, Burden fit jouer à trois hommes le rôle de prête-nom pour son propre travail créatif. Trois expositions en solo dans trois galeries new-yorkaises, attribuées à Anton Tish (1999), à Phineas Q. Eldridge et à l'artiste connu sous son seul prénom, Rune (2003), avaient en réalité Burden pour auteur. Elle avait intitulé le projet dans son ensemble Masquages, et déclaré que son propos ne consistait pas seulement à mettre en évidence le préjugé antiféministe du monde de l'art, mais aussi à révéler les rouages complexes de la perception humaine et la façon dont des notions inconscientes de genre, de race et de célébrité influencent la compréhension que peut avoir le public d'une œuvre d'art donnée.

 

Qui était Harriet Burden, « Harry » ? Maisie [Maisie Lord, sa fille] travaillait depuis plusieurs années à un film documentaire sur sa mère. Le film comporte des extraits lus en voix off des vingt-quatre journaux intimes que sa mère a commencé à tenir après la mort de son mari, Félix Lord, en 1995, tous répertoriés sous une lettre de l'alphabet. A la connaissance de Maisie, il n'était question de Brickman dans aucun de ces carnets.

 

Les carnets A et U sont en grande partie autobiographiques. Elle consacrait des réflexions approfondies aux artistes qu'elle aimait : Vermeer et Vélasquez se partagent le V, Louise Bourgeois a son propre carnet, le L. Le carnet W contient des notes sur le travail de William Wechsler, mais également sur le Tristram Shandy de Laurence Sterne et Fantomina d'Eliza Heywood, ainsi qu'un commentaire sur Horace.

Plusieurs des journaux consistent pour l'essentiel en notes sur ses lectures : John Milton, Emily Dickinson, Kierkegaard, Kafka, Edmund Husserl, Maurice Merleau-Ponty, Mary Douglas... Elle cite Hésiode (« Qui se fie à une femme fait confiance aux voleurs. »), Tertullien (« Tu [la femme] es la porte de l'enfer. »), Victor Hugo (« Dieu s'est fait homme, soit. Le diable s'est fait femme. »), Erza Pound (« La femme est un élément, la femme est chaos, une pieuvre, un processus biologique. »). Elle rappelle l'imagerie traditionnelle qui représente la femme en monstre. Elle décrit le monstre comme « une créature solitaire et incomprise ». Le carnet T, comme tératologie, porte sur l'étude des monstres. M et N traitent de l’œuvre de Margaret Cavendish, duchesse de Newcastle, défendant les droits des femmes contre le rôle de genre et dont le roman, The Blazing World, est une des premières œuvres de science-fiction. Harriet Burden la considérait comme son alter ego. Le carnet C : Confessions ? Confidences ?

Deux lettres manquent à l'alphabet : le I (le pronom I, Je, ou le chiffre 1 ?), le O (une lettre mais aussi un chiffre, le zéro – nullité, ouverture, néant).

Et le carnet R ? Est-il pour revenant, revisiter ou répétition ?

Cette anthologie de voix est intime, contradictoire et, je l'admets, plutôt étrange, écrit, dans son avant-propos au recueil, l'universitaire en recherche, I. V. HESS.

IVH, un syndrome hémorragique du nouveau-né ? Un rétrovirus ?

 

Le ton est donné : provocation, sexe, masques.

Déguisements à la Kierkegaard, auteur, sous le pseudonyme de Notabene, d'une série de préfaces que ne suivait aucun texte.

Une anthologie de voix contradictoire. Qui était Harriet Burden, « Harry » ? Rosebud ?

 

Orson Welles, Citizen Kane, 1941

 

Un scénario pour Harriet Burden ? Flashbacks, superpositions : deux témoignages différents du même événement, profondeur de champ, plongées / contre-plongées à effet inverse de la grammaire régulière : la contre-plongée sur Kane traduit son effondrement, sa solitude.

 

Une mise en abyme.

 

Harriet est orpheline, elle œuvre à la (re)création de ses parents en elle, dans son art.

Siri Hustvedt, Un monde flamboyant – une ambiguïté calculée

Orson Welles, Citizen Kane, Rosebud, 1941

 

Oswald Case témoigne : Anton Tisch […]. Je l'ai rencontré chez Sunny début 1997, par une nuit très froide. Il y avait de la neige. Je me souviens de la présence rythmée d'air glacé quand la porte s'ouvrait et se refermait, du bruit des bottes frappées au sol et, au-delà des fenêtres, de blancheur éclairée par les lampes.

La description, dans son réalisme immédiat, masque la supercherie : Tisch est une imagination. L'excès d'informations, par un détournement de l'attention, dissimule la fausse information : Anton Tisch... Je l'ai rencontré.

A peine nubile, fraîchement éclos de ses études de licence, Anton Tish [sic] avait fait un malheur à la galerie Clark avec son installation, L'Histoire de l'art occidental. On voyait une grande Vénus entourée de boîtes : une œuvre compliquée, aux multiples évocations, références, citations, racontant des histoires ésotériques dont on a cherché en vain le sens.

 

Témoignage de Rachel Briefman, amie de Harry depuis l'enfance : la figure romanesque préférée de Harry était le monstre de Frankenstein – seul, incompris, maudit comme elle-même.

 

Ethan, son fils, est un fidèle de Guy Debord. Les situationnistes voulaient rompre la séparation entre acteur et spectateur, et réunir l'art et la vie.

 

Ethan Lord, Compendium en treize points

4. Devinette : qu'est-ce qui est si fragile que même dire son nom peut le briser ? Le silence...

 

Ethan Lord, Alphabet visant à éclairer diverses significations d'art et engendrement

1. Artiste. A engendre l'oeuvre B. Une idée qui fait partie du corps de A devient un objet qui est B. B n'est pas identique à A. B ne ressemble même pas à A. Quelle relation y a-t-il entre A et B ?

[…]

3. C, c'est le troisième élément. C est le corps qui observe B. C n'est pas responsable de B et sait que A en est le créateur.

[…]

4. Qu'arrive-t-il lorsque A crée B, mais que A disparaît de B à la fois en tant que corps et que signe ? Au lieu de A, D est rattaché à B. C observe B créé par A, mais dans son idée D a remplacé A. Est-ce que B a changé ? Oui. B a changé parce que l'idée dans le corps de C en train d'observer B est désormais D au lieu de A. D et A ne sont pas équivalents. Ce sont deux corps différents, et ce sont deux symboles différents. Si les corps de D et de A ne sont plus là, B, l'objet qui ne peut utiliser des signes, reste inchangé. Néanmoins, la signification de B ne vit que dans le corps de C, le troisième élément. Sans C, B n'a pas de signification en soi. C comprend désormais B grâce au signe D, tout ce qui reste de D après que le corps de D n'existe plus.

 

« C'est le regardeur qui fait le tableau. »

Marcel Duchamp, Duchamp du signe, Écrits réunis et présentés par Michel Sanouillet, Flammarion, 1975

 

Harriet Burden

Carnet A

25 septembre 1999, dix heures du soir

Réhabilitation des Droits de Harriet Burden ! Ils l'ont avalé tout rond, le shit de Tish, l'ont gobé avec tant d'empressement que ce succès me grise, pour citer ce démon de Joseph Staline. Nous avons supprimé le c de son nom afin de favoriser l'anagramme.

[…]

Nous avons tellement ri, Anton et moi.

 

Harry est une imagination. Anton Tish est né de son imagination. La créature s'entretient avec sa créature. Le faux dans le faux rend crédible le faux.

Quand révélerai-je mon identité ?

 

J 'ai un nouvel hôte : Phineas Q. Eldridge, pas de son vrai nom. Il est né John Whittier. Il est sorti du placard, il se produit sur scène en « mi-travesti », moitié homme, moitié femme, moitié blanc, moitié noir, et les deux parties conversent au cours du spectacle.

 

Masques, identités, vérité, mensonge, semblants et faux-semblants : un fil éditorial sur Libellus depuis l'automne.

 

Rosemary Lerner

(témoignage écrit)

Il existe une nette tendance, dans tous les arts, à mythifier les morts, je veux parler de la création de récits réducteurs pour expliquer la vie et l’œuvre d'artistes.

 

Les avatars mâles de Harry ont rencontré un accueil enthousiaste. Et ils étaient jeunes : il existe une primauté de la jeunesse.

 

En même temps, les masques doivent être considérés comme un nouvel aspect de ce qu'elle faisait le mieux : la création d’œuvres d'une ambiguïté calculée.

 

Bruno Kleinfeld, le voisin d'en face, témoignage écrit. Il est vieillissant, il se lance à sa rencontre, il l'enlace. Ils s'enlacent.

 

Maisie Lord

Mon premier long métrage, Esperanza, avait pour sujet une femme avec qui je m'étais liée d'amitié […]. Esperanza avait amassé pratiquement tous les objets portables qui lui étaient passés par les mains, chaque jour depuis trente ans : gobelets à café en carton « Chock Full O'Nuts », exemplaires du Daily News, magazines, emballages de chewing-gum, étiquettes de prix, reçus, bracelets élastiques, sacs en plastiques du petit supermarché où elle faisait la plupart de ses courses, tas de vêtements, de serviettes déchirées et de bric-à-brac trouvés dans la rue.

 

Une image de Harry ? Ou quelque chose d'Anselm Kiefer – sans le nappage.

Siri Hustvedt, Un monde flamboyant – une ambiguïté calculée

Anselm Kiefer, 20 Jahre Einsamkeit (Vingt ans de solitude), 1971-91, Marian Goodman Gallery, 1993

 

Qu'est-ce que le réel ? C'est la question.

 

Sweet Autumn Pikney a travaillé comme assistante sur Histoire de l'art. Anton Tish répond à une interview. Rachel Briefman connaît la mystification. Selon Phineas Q. Eldridge, Oscar Wilde a dit un jour : « C'est quand il parle en son propre nom que l'homme est le moins lui-même. Donnez-lui un masque et il vous dira la vérité. »

 

Phineas vit et travaille avec Harriet. Une nuit, Harry, seule dans son atelier, gémit en déchiquetant l'un de ses métamorphes, une poupée de tissu. Autour d'elle, des morceaux de bois brisés laissent entrevoir qu'elle a démoli l'une de ses petites chambres ou boîtes.

 

Kane détruit la chambre de Suzan.

 

Orson Welles, Citizen Kane, 1941

(on ne s'en lasse pas)

 

Je vais construire une femme maison. Elle aura un dedans et un dehors, de sorte qu'on pourra y entrer et en sortir. […] Qu'elle soit ma Lady Contemplation, en l'honneur de Margaret Cavendish, duchesse de Newcastle, cette monstruosité du XVIIe siècle : une femme intellectuelle. Auteur […] d'une fiction utopiste, The Blazing World : Le Monde flamboyant. J'intitulerai ma femme Le Monde flamboyant en mémoire de la duchesse.

[…]

La duchesse portait parfois des habits d'homme.

[…]

Il y a du travesti partout chez Cavendish.

 

Harriet Burden

Carnet O. Le cinquième cercle

(découvert par Maisie Lord le 20 juin 2012)

Le petit Ethan rentre à la maison après une journée au jardin d'enfants. Je le vois emporter une pile de puzzles dans son cagibi, allumer la lumière, s'asseoir et fermer la porte derrière lui.

Enfermée dans le château de Xanadu, Susan passait son temps à faire des puzzles.

 

Harriet se meurt. Elle en était au stade 4 d'un cancer de l'ovaire, grand Dieu, condamnée à mort

[NDL : malgré la théorie du genre]

[…] chimio […] morphine […] Harry s'était laissé ouvrir. Elle s'était laissé dépouiller de tous ses organes reproducteurs plus d'autres morceaux d'elle-même.

[NDL : les nouveaux Diafoirus ont démoli la poupée]

Son dernier mot fut non.

 

Sweet Autumn Pinkney dit la fin.

Elle a gémi. Et puis elle a dit : « Tu sais, on m'a charcutée sans raison, Clemmy. On m'a découpée et empoisonnée, mais ça n'a fait qu'empirer les choses. »

[NDL : à méditer pour les dévots en médecine]

[…]

et j'ai su avec certitude que chacune de ces choses barbares, cinglées et tristes que Harry avait créées était vivante de la vie de l'esprit. Pendant une seconde, là, je les ai presque entendues respirer.

 

Essai universitaire au format convenu ? Témoignage(s) émouvant(s) jusques aux larmes ? Humour grinçant ?

Litanie de la femme ? Quand la femme se fait homme...

 

Lecteur embarqué ? C'est le lecteur qui porte le roman. Un tissu de haute couture.

 

Qu'en dit Yueyin ?

 

A venir sur Libellus : Frankenstein, le monstre élégant.

 

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Lou de Libellus Lou de Libellus - dans de litterrance
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commentaires

des pas perdus 20/01/2015 18:08

Un peu encombrante l'installation...

Lou de Libellus 21/01/2015 13:04

Je t'ai trouvé un petit loft pour trois fois rien :
http://www.proprietesdefrance.com/annonces/loft-paris-ile+de+france-france/390335-6/
"sans aucun vis et au calme, à proximité immédiate des commerces et du marché d’Auteuil"
Les commerces de proximité, c'est appréciable aujourd'hui.

yueyin 17/01/2015 11:06

je suis ravie que tu aies apprécié, j'ai trouvé ce roman réellement impressionnant mais je suis toujours un rien inquiète quand tu achète un livre après avoir lu une de mes chroniques :-)

Lou de Libellus 21/01/2015 12:53

Vingt fois sur ta liseuse...
Tu as quelque chose sur Kierkegaard ?
: - )))

yueyin 21/01/2015 08:46

Mary est charmante, j'ai lu son livre mais j'étais ado, mériterait peut être une relecture :-) KKK c'est pô mon genre sinon :-)

Lou de Libellus 17/01/2015 13:53

Rassure-toi, Madame Homais n'est même pas encore datée. Et puis il te reste les chefs-d'oeuvre auxquels je ne toucherai jamais - Tolkien, total respect.
Avais-tu pensé à Kane, (Fran)Kenstein, Kierkegaard ?
'Frankenstein' est à venir bientôt. C'est un roman d'une toute jeune fille rebelle - et charmante, forcément.

 


 
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