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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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9 janvier 2015 5 09 /01 /janvier /2015 01:15

et recommencer depuis le début. »

Yanaihara Isaku, Avec Giacometti – « Il faut tout effacer

Yanaihara Isaku, Avec Giacometti (Giacometti to tomoni, Editions Chikuma Shobo, 1969), traduit du japonais par Véronique Perrin, Allia, 2014

Yanaihara Isaku, Avec Giacometti – « Il faut tout effacer

Yanaihara Isaku & Alberto Giacometti à Stampa

 

Me dévisageant fixement, il marmonna sur le ton de la colère : « Vous me terrorisez. »

Yanaihara Isaku

4e de couverture

 

Paris est une ville qui possède un charme mystérieux pour nous autres étrangers. Je ne veux pas parler du raffinement, de l’élégance brillante à quoi nous l’associons quand nous disons Hana no Miyako – la Ville Fleur. Cette beauté-là est bien réelle, mais elle est souvent l’expression d’un snobisme petit-bourgeois, une formule publicitaire à l’usage des touristes. Je dirais plutôt : Paris, froide ville de pierre grise. Chacun retranché dans sa vie, comme l’huître dans sa coquille, coquille d’huître agrippée au rocher, défendant obstinément ses habitudes routinières. Même le brillant de façade et l’amabilité nous accueillent le plus souvent pour mieux nous repousser. C’est pourquoi, quand nous séjournons un moment à Paris, nous vient l’envie de fuir cette ville maussade, aller ailleurs, dans un endroit plus gai, plus naturel. Pourtant dès que nous allons voir ailleurs, Paris se met à nous manquer terriblement, on voudrait vite y retourner : arrivé à Paris, on respire. J’en ai fait l’expérience chaque fois que je partais en voyage depuis Paris, mais la plupart des Japonais que j’ai connus en Europe me disaient la même chose, c’est donc que Paris est doué d’un charme particulier qu’on ne rencontre nulle part ailleurs. Un charme difficile à élucider, mais dont l’extrême degré de liberté dont on jouit ici semble être la principale composante. Il n’existe sans doute pas d’autre endroit au monde où l’on soit aussi pleinement à son aise qu’à Paris.

 

En 1954, Yanaihara Isaku, jeune professeur de l’université d’Osaka, vient à Paris pour y faire des études de philosophie. En novembre 1955, il mène un entretien avec Alberto Giacometti pour le compte d’un journal japonais.

Yanaihara Isaku, Avec Giacometti – « Il faut tout effacer

Entrée de l'atelier d'Alberto Giacometti au 46, rue Hippolyte-Maindron dans le 14e arrondissement de Paris

 

A la suite de cette rencontre et jusqu'à l'été 1961, Giacometti fait plus d’une douzaine de portraits peints, et un buste sculpté, de Yanaihara.

Yanaihara Isaku, Avec Giacometti – « Il faut tout effacer

Alberto Giacometti dans son atelier

Yanaihara Isaku, Avec Giacometti – « Il faut tout effacer

Alberto Giacometti, Yanaihara, work in progress, 1957

Yanaihara Isaku, Avec Giacometti – « Il faut tout effacer

Alberto Giacometti, Tête noire (Yanaihara), huile sur toile, 1957

Yanaihara Isaku, Avec Giacometti – « Il faut tout effacer

Alberto Giacometti, Tête noire (Yanaihara), huile sur toile, 1958-1962

Yanaihara Isaku, Avec Giacometti – « Il faut tout effacer

Alberto Giacometti, Yanaihara, bronze, 1960

 

* Illustrations : © Succession Alberto Giacometti (Fondation Alberto et Annette Giacometti, Paris + ADAGP, Paris), 2013 *

 

* * *

 

Yanaihara devient rapidement l’ami d’Alberto et d’Annette Giacometti. Seulement, les séances de pose sont difficiles : Giacometti est exigeant et angoissé. L'expérience est douloureuse pour l'artiste.

 

Yanaihara a différé son retour au Japon – son séjour de recherche étant venu à terme. Il commence à poser selon les règles du maître : sans bouger, sans parler, sans respirer.

 

« Comment va votre travail, a-t-il bien avancé ? »

[…]

« Je ne sais absolument pas où j'en suis. »

 

Le travail reprend. « C'est faux, tout est faux », dit Giacometti.

Annette met un disque sur le phonographe : Lohengrin.

 

Richard Wagner, Lohengrin, Prélude, Teatro alla Scala, dir. Daniel Barenboim, 2012

 

« Non, ça ne va pas », répétait souvent Giacometti.

 

Yahainara invite Alberto et Annette au Botan-Ya, le restaurant japonais de Paris, et, pour l'accompagner, Ishii Yoshiko, une chanteuse japonaise de chansons françaises traditionnelles. On peut être moderne tout en conservant des traditions vivantes...

Compromis impossible, hein ! (Giacometti intervenait dans la discussion) Dans la vie des Français aussi les traditions se perdent.

[…]

L'heure est à la mécanisation. Et la civilisation mécanique ira en nivelant et uniformisant le monde.

[…]

Les machines ne servent qu'à tuer l'esprit.

 

Il continuait de peindre tout en marmonnant, « impossible... effrayant... »

Yanaihara Isaku, Avec Giacometti – « Il faut tout effacer

Dans l'atelier, on croise Jean Genet, avec son jeune amant, Abdallah Bentaga, un acrobate.

 

« Peindre est une sorte de guerre. C'est rigoureusement du même ordre, je m'effraie moi-même. »

 

Un jour, nous étions presque à la fin du mois de novembre, j'ai rendu visite à Sartre. [NDL : où l'on apprend ce que Stéphane Auclair nous a caché]

Giacometti qui était allé le voir après les événements de Hongrie lui avait demandé de bien vouloir me recevoir, et Sartre m'avait fait savoir le jour et l'heure qui lui convenaient. A midi et demi, donc, j'entrais dans l'appartement de Sartre en face de Saint-Germain-des-Prés. J'étais introduit dans un cabinet exigu qui donnait sur la place, le bureau, en désordre, disparaissait sous de grandes feuilles de manuscrit couvertes d'une écriture serrée, les murs étaient tapissés de livres jusqu'au plafond [NDL : ce qui est devenu banal à l'ère Yueyin]. Posée sur une étagère, face au bureau, une sculpture de Giacometti, buste de plâtre au cou extrêmement fin, qui était l'unique œuvre d'art décorant cette pièce.

[…]

Le travail d'Alberto avance ?

C'est comme d'habitude, le même travail acharné chaque jour, mais cela devient de plus en plus difficile, il est au bord du désespoir, ce qui fait que je ne me vois pas rentrer au Japon...

Oui, c'est ça qui est merveilleux, commente Sartre d'un ton un peu déclamatoire en regardant au loin par la fenêtre, la pipe levée en abat-jour, Alberto me l'avait bien dit : les grands chefs-d’œuvre côtoient toujours le grand ratage. Plus le risque d'échec est grand et plus les chances de réussite augmentent elles aussi... [NDL : ce que les Shadoks, une seule fois cités sur Libellus, ont redécouvert en 1968 : « Plus ça rate, plus il y a de chances que ça marche. » Les Shadoks, 1, 18]

 

Une dernière séance de pose. Giacometti parle tout seul : « Il faut tout effacer et recommencer depuis le début. »

 

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des pas perdus 10/01/2015 10:35

J'aime beaucoup Alberto. J'ai vu à la pinacothèque une expo sur l'influence de l'art étrusque et une autre, plus ancienne, à la mairie du 14ème arrondissement autour de son atelier, détruit aujourd'hui.
Ta présentation donne envie de lire ce bouquin.

yueyin 09/01/2015 21:04

étonnant... :-)

 


 
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