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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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3 février 2015 2 03 /02 /février /2015 01:15
Mary Shelley, Frankenstein – un éveil au monde

Frankenstein et autres romans gothiques, édition établie par Alain Morvan avec la collaboration de Marc Porée, Bibliothèque de la Pléiade, Éditions Gallimard, 2014

 

Au commencement :

 

Mary Wollstonecraft Shelley (dans l'édition de 1823), Frankenstein or The Modern Prometheus, Lackington, Hugues, Harding, Mavor & Jones, libraires londoniens, 1818 – publié anonymement.

Le roman fut imprimé à cinq cents exemplaires. Sur la page de titre de cette édition figurait en épigraphe une citation du Paradis perdu de John Milton : « T'ai-je requis, toi mon Créateur, avec mon argile / De me façonner en homme ? T'ai-je sollicité / De m'élever depuis les ténèbres ? »

(Livre X, v. 743-745)

 

Le coup de génie de Frankenstein, c'est de mettre en discours un concept fou – l'assemblage de toutes pièces, hors sexualité, d'un être humain – à la faveur d'une forme narrative aussi simple que géométriquement parfaite. Cette construction soigneusement équilibrée fait ressortir, par contraste, la hideur de cet être. Trois récits sont enchâssés avec rigueur : celui du navigateur Robert Walton, qui commence le livre et le finit, enserrant celui du personnage dont le roman porte le nom ; celui de Victor Frankenstein, donc, que Walton a recueilli à son bord et qui rend compte de ses années de formation, de son invention puis des conséquences tragiques qu'elle entraîne ; celui du monstre créé par Victor et qui donne sa version des faits (du chapitre XI au chapitre XVI, selon le découpage de l'édition de 1831), avant que Victor ne reprenne la parole.

Alain Morvan

 

Selon Maurice Lévy, Le roman gothique anglais (1764-1824), trois critères définissent le genre : l'usage d'une architecture médiévale, la présence de l'Au-Delà et une atmosphère d'angoisse et de mystère.

Les trois éléments sont présents dans Frankenstein.

 

L'oxymore (cette obscure clarté) est une clef de lecture de l’œuvre – souffrance / esprit céleste.

 

Le dérèglement des passions, l'hybris, fait glisser les personnages vers la folie. On observe l’occurrence fréquente du terme « enthousiasme » dans les propos de Walton et dans ceux de Victor lorsqu'ils évoquent leur quête – le pôle Nord magnétique pour l'un, la création d'un être pour l'autre. La créature, à sa façon, souffre elle aussi d'enthousiasme. Les trois personnes sont proches.

 

Chapitre XI

Mary Shelley, Frankenstein – un éveil au monde

H. Colburn et R. Bentley, Londres, 1831

 

« Dans la lueur de cette lumière expirante, je vis s'ouvrir l’œil terne et jaune de la créature : la chose se mit à ahaner, les membres agités d'un mouvement convulsif. […] Je quittai précipitamment la pièce. »

 

« Ce n'est pas sans de considérables difficultés que je me remémore l'époque initiale de mon existence... Il faisait sombre lorsque je m'éveillai. »

 

Il s'agit, pour la créature, d'un éveil au monde. Elle découvre les luminaires, la terre, les arbres, les oiseaux, le feu ! et la méchanceté des humains qui la chassent à coups de pierres. Elle apprend le langage articulé et s'exprime avec élégance. La brute est un hyperactif, porté à l'empathie, et disposant naturellement de valeurs morales.

 

« Je ne mange pas ce que mange l'homme : je ne tue pas l'agneau et le chevreau pour rassasier mon appétit – glands et baies suffisent à me nourrir. Ma compagne sera de même nature, et elle se contentera de la même chère que moi. Nos lits serons faits de feuilles sèches ; le soleil brillera pour nous comme pour l'homme, et il fera mûrir notre nourriture. »

 

Le monstre aspire à la pureté dans un paradis terrestre où tout n'est qu'amour.

Mary Shelley, Frankenstein – un éveil au monde

Aimables enfants, vous passiez ainsi dans l’innocence vos premiers jours en vous exerçant aux bienfaits ! Combien de fois dans ce lieu vos mères, vous serrant dans leurs bras, bénissaient le ciel de la consolation que vous prépariez à leur vieillesse, et de vous voir entrer dans la vie sous de si heureux auspices ! Combien de fois, à l’ombre de ces rochers, ai-je partagé avec elles vos repas champêtres qui n’avaient coûté la vie à aucun animal ! des calebasses pleines de lait, des œufs frais, des gâteaux de riz sur des feuilles de bananier, des corbeilles chargées de patates, de mangues, d’oranges, de grenades, de bananes, de dattes, d’ananas, offraient à la fois les mets les plus sains, les couleurs les plus gaies, et les sucs les plus agréables.

Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie, 1789, de l'Imprimerie de Monsieur, avec approbation et privilège du Roi.

 

Mary Shelley connaissait une riche bibliothèque. La virginité du monde et l'innocence des créatures est bien dans l'esprit gothique.

> Pauvre Charlot ! Malheureuse Elena !

 

Mary Shelley est en révolte dans un monde où l'intérêt et la vanité ruinent l'amour : le monde de Frankenstein.

 

Emma Bovary (Gustave Flaubert, Madame Bovary, dont nous reparlerons prochainement) lit le roman de Bernardin de Saint-Pierre au couvent. Et vous saurez tout de Madame Homais.

 

Le créateur se meurt dans la glace auprès de Walton.

Sortez vos mouchoirs.

La créature s'en va mourir « vers le point le plus au nord, là où se termine notre globe. »

 

James Whale, Frankenstein, 1931

 

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Lou de Libellus Lou de Libellus - dans de litterrance
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commentaires

yueyin 07/02/2015 20:15

J'avoue que je ne garde pas de Paul et Virginie un souvenir très gothique, mais le lien est intéressant :-)

Lou de Libellus 08/02/2015 18:10

Le monstre est virginal et Mary, la rebelle, connaissait forcément Bernardin.

des pas perdus 05/02/2015 17:13

Intéressant.
Classerais-tu certains romans de JK Huysmans dans cette catégorie ?

Lou de Libellus 05/02/2015 18:12

Si l'on reprend les trois critères donnés par Maurice Lévy, oui. Ne serait-ce pas tirer Huysmans par la barbichette ?

Le Gentil 05/02/2015 08:52

Je me plains ! Je me plains ! Que sont donc ces amp.quot. qui ici guillemétisent ? Effarement du poulailler où, sans prévenir, le bon chat Lou aurait pénétré ?

Lou de Libellus 05/02/2015 11:54

Non, très cher Le Gentil, Lou ne va-t-à la poule.
Ton Big Browser va pédalant dans la semoule.

Le Gentil 03/02/2015 09:28

Le maître d'oeuvre de l'édition Pléiade passa (pour la troisième fois) et réussit (on ne le réussit qu'une fois) le concours de l'ENS-Ulm en 1965. Le sujet de philo était, dans une sécheresse d'énoncé bien digne de l'antique : L'idée. L'idéal. Il ne semble pas qu'il (le maître d'oeuvre) ait eu la tête très philosophique (cf. son opera minima "L'honneur et les honneurs", Grasset, janvier 2008, dont le sous-titre eût pu être "Tombé au champ d'honneur", mais il ne l'a pas osé). Bref, tout ça pour dire que l'établissement de cette édition de "Frankenstein" lui fut certainement un long corrigé (bénéfique) d'une dissertation qu'il avait sans doute ratée.

 


 
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