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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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15 mars 2015 7 15 /03 /mars /2015 01:15
Sebastiano Vassalli, La Source étrusque – C'est l'homme aux mille tours, Muse, qu'il me faut dire

Sebastiano Vassalli, La Source étrusque (Un infinito numero – Virgilio e Mecenate nel paese dei Rasna, Giulio Einaudi, 1999), traduit de l'italien par Jérôme Nicolas, Phébus, 2005

Sebastiano Vassalli, La Source étrusque – C'est l'homme aux mille tours, Muse, qu'il me faut dire

L’auteur se fait aborder un jour, dans les parages de l’aéroport de Milan, par un étrange personnage qui se présente comme un fantôme venu tout droit de l’Antiquité : celui du dénommé Timodème, esclave affranchi qui fut le dernier secrétaire de Virgile. Ce Timodème ne demande qu’une chose : qu’on le laisse enfin parler, et raconter les véritables circonstances qui ont poussé son maître à rédiger L'Énéide, l’immense poème des origines de Rome – et à mentir de bout en bout en pleine connaissance de cause.

Et nous suivons Virgile au long d’un « voyage en Italie » à l’époque d’Auguste, escorté par son secrétaire et par l’influent Mécène (ce dernier était d’origine étrusque), tous trois partis se documenter sur les sources de l’Histoire... Au fil de mille tribulations picaresques en maints lieux profanes et sacrés, le poète va découvrir que l’arrivée du « fondateur » Énée et des siens dans l’Italie des origines, loin d’apporter ce qui deviendra la paix romaine, n’aura entraîné qu’une suite de carnages, les nouveaux venus n’ayant de cesse qu’ils n’aient « purgé » la péninsule de toutes les cultures concurrentes au premier rang desquelles l’étrusque, dont Virgile découvre dans l’étonnement les mystères sacrés...

Comment pourra-t-il désormais composer sans mentir cette Énéide que lui commande Auguste et dont le succès auquel elle est promise enterrera pour jamais l’histoire honteuse mais vraie qui est à la source de ce qu’on appelle la civilisation ?

 

Sebastiano Vassalli, couronné en 1990 (pour La Chimère) par le prestigieux prix Strega un équivalent du Goncourt en Italie , est en train de s’imposer au premier rang des romanciers de son pays. Sur la quinzaine de fictions qu’il a publiées, trois ont été traduites en français : chez P. O. L., Tout l’or du monde (1990) et La Chimère (1993) ; chez Fayard, Le Cygne (1996). Ses romans, volontiers inscrits dans l’Histoire mais où les ingrédients du « roman historique » apparaissent comme subtilement dévoyés , l’ont fait comparer à Marguerite Yourcenar.

4e de couverture

 

Fils d'une prostituée, Timodème est vendu par sa mère, à l'âge de cinq ans, à un marchand d'esclaves. Il est formé par ce dernier au métier de grammaticus (Il parle deux langues et il sait compter). Vers ses dix-huit ans, il est remis en vente sur le marché de Naples. Mille drachmes ! Quatre mille sesterces ! Il est acheté par Virgile.

Son histoire est un roman initiatique. Au commencement, la bibliothèque.

 

Je n'avais jamais vu de bibliothèque. Quand Virgile me fit entrer dans une pièce de sa maison dont les quatre murs, du sol au plafond, alignaient des étagères de bois comme l'eût fait une échoppe de boulanger, à ceci près qu'en guise de miches de pain on y trouvait des rouleaux de papyrus rangés en bon ordre, – Grecs d'un côté, Latins de l'autre, et poètes entre les deux rayons –, je me sentis profondément ému, comme si l'on m'avait présenté aux auteurs de tous ces ouvrages.

[…]

Pendant mes loisirs, si j'en avais envie, je pourrais m'adonner à la lecture, en choisissant parmi les volumes qui m'entouraient ceux que je trouvais les plus intéressants. Je devais seulement respecter les trois règles fondamentales de toute bibliothèque : la première, me dit Virgile, c'est que les textes ne pouvaient pas sortir de la pièce où ils étaient conservés, jamais ni sous aucun prétexte ; la deuxième, c'est qu'on ne pouvait pas écrire dessus, ni les déchirer, ni les salir ; la troisième, c'est qu'après avoir lu un ouvrage, il fallait le remettre à sa place, sur son étagère et à son emplacement spécifique.

Ici, nous nous servons rarement du fouet, me dit mon nouveau maître en guise d'avertissement. Mais si un de ces volumes devait être perdu ou abîmé, nous n'hésiterions pas à y recourir.

 

Le soir même, je commençai à lire le poème d'Homère intitulé l'Odyssée. Ce furent les premiers vers de cette œuvre, dont je me souviens encore par cœur (« C'est l'homme aux mille tours, Muse, qu'il me faut dire, Celui qui tant erra quand, de Troade, il eut pillé la ville sainte, Celui qui visita les cités de tant d'hommes et connut leur esprit », etc.), qui m'introduisirent dans ce monde merveilleux et pour moi inconnu : celui de la lecture ! Je me jetai dans cette activité avec l'ardeur qu'on voit généralement les hommes mettre dans d'autres plaisirs, tels que courir le guilledou ou fréquenter les tripots ; et je continuai pendant quatre ans, sans interruption, sans autres pauses que le repos et le temps que je devais consacrer au service de mon maître. J'appris toutes, ou presque toutes, les choses les plus importantes qui avaient été pensées et écrites avant ma naissance ; je m'habituai à regarder le monde avec cent yeux plutôt qu'avec les deux miens seulement, et à sentir dans ma tête cent pensées diverses plutôt que la seule mienne. Je pris conscience de moi-même et des autres. Sans la lecture, les hommes ne connaissent qu'une toute petite partie des choses qu'ils pourraient connaître. Ils croient être heureux parce qu'ils foutent, se remplissent la panse de nourriture et de vin, et adoucissent leur vie avec des plaisirs absolument identiques pour tout le monde ; mais la lecture leur donnerait cent, leur donnerait mille vies, et une sagesse et un pouvoir sur les choses du monde qui n'appartiennent qu'aux dieux. Moi, en tout cas, j'en suis convaincu. Et je ne regrette pas une seule journée ni une seule heure des mes années de jeunesse passées dans la bibliothèque de Virgile à converser avec les grands auteurs des époques passées : ces gens s'entretenaient avec moi et me répondaient aimablement, moi qui n'était jamais qu'un esclave...

A la fin, il ne me resta plus un seul texte à lire. Quand je m'adressai à mon maître pour lui demander l'autorisation de fréquenter une bibliothèque publique, il me regarda longuement sans rien dire, puis il m'annonça que le lendemain nous nous présenterions devant le magistrat et qu'il ferait inscrire mon nom dans le registre des affranchis. Je me souviens encore de ses paroles :

Toi, Timodème, me dit Virgile en cette circonstance, voilà longtemps déjà que tu es un homme libre, car ton intelligence et ta culture t'ont rendu tel ; mais il se pourrait que les personnes superficielles, ou bien celles qui ne te connaissent pas aussi bien que moi, ne s'en soient pas aperçues. Il faut que tout le monde sache que ta condition a changé.

 

La guerre civile avait une face paisible, les murs des villes se couvrant d'inscriptions : un champ de bataille où s'affrontaient Octave César et son rival Marc Antoine. On pouvait lire que le boulanger d'Aricia – entendez Octave – était devenu l'héritier du grand Jules César grâce à ses talents de cinaedus (« homosexuel passif »). On voyait des caricatures d'Antoine, le chien de Cléopâtre, ou Antoine le baudet, chevauché par une reine.

La bataille d'Actium * consacra le triomphe d'Octave, et les inscriptions de la propagande pâlissaient, tandis que revenait la bataille millénaire entre les mentulae et les pilosa, ainsi que les annonces sauvages : « Si tu as mal aux dents, adresse-toi à Asellius ».

Sebastiano Vassalli, La Source étrusque – C'est l'homme aux mille tours, Muse, qu'il me faut dire

Lorenzo A. Castro, La Bataille d'Actium, huile sur toile, 108,5 x 158 cm, 1672 – Musée national de la Marine, Londres

* Le 2 septembre de l'an 31 av. J.-C. pendant la guerre civile, une grande bataille navale eut lieu près d'Actium (sur la côte occidentale de la Grèce), entre les forces d'Octave et celles de Marc Antoine et Cléopâtre. La victoire d'Octave (bientôt Auguste, l'empereur, sous l'égide d'Apollon), marqua la fin de la guerre civile.

 

Rome, en ce temps-là, n'était que foules déguenillées et vulgaires, vacarme , la plèbe.

(le peuple a bien changé, de nos jours)

 

Mécène, protecteur des arts et des lettres, avait fait carrière à Rome comme conseiller politique du jeune Octave et il connaissait bien sa conduite scandaleuse. Les matrones elles-mêmes s'écriaient : « Que devrons-nous encore supporter, en cette époque sans frein et sans lois ? Qui sauvera nos institutions de la ruine, et qui leur rendra un peu de crédibilité et de décence ? »

(l'époque a bien changé, de nos jours)

 

Mécène et Virgile, avec Timodème, partent à la recherche des véritables origines de Rome, en Étrurie.

Le deuxième jour, nous descendîmes dans une auberge de Sutrium, Chez Marcellus […]. Le dîner fut aussi abondant que nous le promettait le ventre du maître de maison. Pour commencer, nous mangeâmes des olives en saumure et du thon ; puis on nous amena du jambon de sanglier coupé en très fines tranches, et ensuite les terrines pleines de tripes à la falisque, qui étaient le plat du jour et que l'on nous servit trois fois de suite, jusqu'à ce qu'il n'y en ait plus. Nous goûtâmes plusieurs vins et arrêtâmes notre choix sur un vin d'Albe jeune et un falerne de garde, tous deux excellents.

(on pourrait suivre un fil de lecture Nourritures terrestres)

Et chez Marcellus, on chante et les filles se dévoilent.

 

Après quelques jours et quelques auberges décentes, nous arrivâmes dans une auberge sordide à souhait, avec une enseigne qui n'aurait pas pu être plus trompeuse ; Benequiesco * (littéralement : « je dors bien »). Après un potage d'épeautre et un pain bis, et après quelques verres d'un vin qui avait un goût de fumée, les délices d'un vaste dortoir nous attendaient.

 

* note en bas de page

 

A partir de Sacni, l'origine étrusque et impubliable de Rome est découverte.

 

Le narrateur a-t-il rêvé ou n'est-il qu'un personnage dans un rêve de Timodème ?

 

Tchouang-tseu rêva une fois qu'il était un papillon, un papillon qui voletait et voltigeait alentour, heureux de lui-même et faisant ce qui lui plaisait. Il ne savait pas qu'il était Tchouang-tseu. Soudain, il se réveilla, et il se tenait là, un Tchouang-tseu indiscutable et massif. Mais il ne savait pas s'il était Tchouang-tseu qui avait rêvé qu'il était un papillon, ou un papillon qui rêvait qu'il était Tchouang-tseu. Entre Tchouang-tseu et un papillon, il doit bien exister une différence ! C'est ce qu'on appelle la Transformation des choses.

Tchouang-tseu, chapitre II, « Discours sur l'identité des choses », 庄周梦蝶

 

Et Virgile ?

Sebastiano Vassalli, La Source étrusque – C'est l'homme aux mille tours, Muse, qu'il me faut dire

Virgile, tenant l'Énéide, entre les Muses Clio et Melpomène, mosaïque romaine du IIIe siècle, découverte à Sousse, Tunisie, musée du Bardo, Tunis

 

Arma uirumque cano...

Sebastiano Vassalli, La Source étrusque – C'est l'homme aux mille tours, Muse, qu'il me faut dire

Virgile, Énéide, I, 704-721

 

Virgile écrira un faux. L'Histoire est écrite pour la poésie et non pour la vérité.

 

(en 2015, l'époque n'a pas changé ; on refait l'Histoire seulement en temps réel)

 

Un petit air de flûtiau...

Sebastiano Vassalli, La Source étrusque – C'est l'homme aux mille tours, Muse, qu'il me faut dire

 

Musica Romana, Symphonia Panica, XVII, Emmuty Records, 2006

 

* * *

 

* note : de nos jours, Au Lion d'or (littéralement : « Au lit on dort » même à Nogent-le-Rotrou).

Sebastiano Vassalli, La Source étrusque – C'est l'homme aux mille tours, Muse, qu'il me faut dire

Hôtel Au Lion d'or, Nogent-le-Rotrou

 

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Lou de Libellus Lou de Libellus - dans de litterrance
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commentaires

des pas perdus 16/03/2015 17:44

Ta gentilhommière est isolée avec des bouquins...Pas besoin de paille ou de laine de verre !

Lou de Libellus 16/03/2015 18:28

Sais-tu bien que l'isolation par le papier se pratique couramment depuis une trentaine d'années et qu'on pourrait en trouver des exemples artisanaux depuis qu'il y a du papier ?

des pas perdus 15/03/2015 11:28

J'aime bien les parenthèses...

Lou de Libellus 15/03/2015 11:43

Il y avait déjà des "parenthèses" dans mon 'Tim Willocks'... et j'en ai un stock au grenier.

Le Gentil 15/03/2015 10:22

Ah, ces 4e de couverture (encore et toujours) ! Être comparé à Marguerite Yourcenar : il y avait de quoi attaquer l'éditeur français en diffamation. Et pour la nuance dans les différences, un proverbe chinois dit, je crois,que de mémoire de papillon, on n'a jamais vu mourir un Tchouang-tseu.

 


 
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