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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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27 mars 2015 5 27 /03 /mars /2015 01:15
Daniel De Roulet, Le Démantèlement du cœur – vive le nucléaire

Daniel De Roulet, Le Démantèlement du cœur, Buchet/Chastel, 2014

Daniel De Roulet, Le Démantèlement du cœur – vive le nucléaire

Daniel de Roulet est un écrivain suisse de langue française né le 4 février 1944 à Genève où il vit aujourd'hui. Après des études d'architecture, il devient informaticien dans les réseaux de télécommunications. Il travaille également dans des centrales nucléaires. Depuis 1997, il se consacre entièrement à l’écriture. Ses romans ont pour thème le nucléaire, ses bombes, ses catastrophes – de Hiroshima à Fukushima en passant par Tchernobyl : La ligne Bleue (1995), L'homme qui tombe (2005), Kamikaze Mozart (2007), Tu n'as rien vu à Fukushima (2011), Fusions (2012).

 

Max vom Pokk, architecte newyorkais, tourmenté par d’anciennes amours, revient en France où il a rendez-vous avec son amie d’il y a quarante ans. Il ne l’a plus revue, bien qu’ils aient ensemble un fils, Mirafiori, dont il est sans nouvelles.

Shizuko Tsutsui est née le jour où la bombe a détruit sa ville. Pour cette raison, elle est clouée sur un fauteuil roulant. Scientifique de haut niveau, elle est chargée de surveiller le démantèlement d’un surgénérateur nucléaire au bord du Rhône, à Malville. Elle aussi se prépare avec enthousiasme à retrouver le père de son fils.

Mais ce jour-là, 11 mars 2011, à Fukushima, un tremblement de terre ravage la centrale dans laquelle Mirafiori, le fils de Max et Shizuko, travaille comme intérimaire. Il a passé neuf ans en prison et désormais la mafia contrôle sa vie.

Cette catastrophe bouleverse les retrouvailles amoureuses. Shizuko est rappelée d’urgence au Japon. Max perd pied et, pris de remords, croit bon de jouer au héros qu’il n’est plus. Mirafiori est envoyé en mission suicide dans la salle de contrôle du réacteur en fusion...

Le Démantèlement du cœur est le dixième et dernier volume de La Simulation humaine, épopée du nucléaire qui va de Hiroshima à Fukushima, du triomphe de la science à la mise en cause de sa démesure.

Présentation de l'éditeur

 

Incipit

 

Debout sur son échafaudage mobile, Mirafiori essaie de comprendre le parcours du circuit après la boîte de dérivation. Il a repéré un fil, par là, ensuite là, et plus rien. L’installation date des années 60, schémas électriques de branchement avec légendes en anglais. A l’époque, sur un chantier de centrale atomique, personne ne comprenait cette langue. Maintenant, avec l’usure, il faudrait tout recâbler, arracher le cuivre dénudé, refaire les points d’accès, l’isolation. Mais on bricole. Le mois dernier, la centrale de Fukushima, la plus ancienne du Japon, a reçu son permis d’exploiter pour dix années encore. Le chef d’équipe a dit à Mirafiori Tsutsui : « T’occupe pas, ici on rafistole, tu n’as pas à donner ton avis. »

Vrai, un intérimaire, c’est un moins que rien par rapport aux planqués de Tepco. Eux ont des uniformes bleus, une rente assurée, un sourire suffisant. Quand il faut travailler en zone irradiée, ces messieurs de la Tokyo Electric Power Company délèguent, distribuent des dosimètres maquillés par un entourage de plomb, ou pas de dosimètre du tout.

Un bruit sourd. Les parois du quatrième étage soudain s’ébranlent. Le cerveau de Mirafiori met quelques secondes à établir les connexions : tremblement de terre. Ce sera comme ces deux dernières semaines, un avertissement de plus. A moins qu’il ne s’agisse de quelque chose de plus terrible, de vraies secousses, le séisme final, prévu pour ce siècle et qui ne vient jamais. Les plaques continentales se fracasseront, Tokyo sera rasée, Nagasaki sous l’eau.

[…]

Par bonheur, en cas de séisme, l’endroit le plus sûr de tout l’archipel japonais, c’est une centrale atomique.

Au pénitencier, c’était sous le lit que Mirafiori devait se tenir pendant dix minutes. Les matons contrôlaient l’exercice : ça lui rappelle de mauvais souvenirs.

[…]

Pour ce travail, question culture de la sécurité, on est bien protégé, du solide, et pas trop mal payé, même en reversant un tiers du salaire aux hommes de la mafia qui vous embauchent.

[…]

Encore une secousse, plus forte que toutes les autres réunies, accompagnée de craquements inhumains. Cette fois une conduite se détache, se plie, se déchire, le métal se comportant comme un tissu mité. Une trombe liquide jaillit du plafond.

Saloperie, dit Mirafiori.

Touche pas ! crie Amir, radioactif.

Il sait ce qu’il dit, il a fait des études. Au plafond, tout se déglingue, mais on n’a pas le temps de voir parce que soudain il fait noir. Le bâtiment du réacteur n’a aucune fenêtre, il faut éviter de se mettre à hurler comme le collègue, qui semble n’avoir plus confiance dans la technique.

[…]

Le haut-parleur – voix d’homme cette fois – annonce que ceci n’est pas un exercice, mais une vraie alerte, tous les employés doivent se diriger vers la porte de sortie du premier étage, sans utiliser l’ascenseur, bien sûr. Mirafiori aide Amir à repousser les restes de l’échafaudage qui obstruent le palier. Ils font ça très vite, avec une certaine maladresse. Dans l’escalier, grâce à la lumière de leurs téléphones, ils distinguent différents objets dont aucun n’a gardé sa place : des sceaux, des échelles, des caisses à outils, des rouleaux de papier de toilette, chaque feuille marquée du logo de Tepco.

[…]

Mirafiori aime cette centrale, son odeur de détergent, la masse de chaque paroi de béton, les marques jaunes sur le sol d’un vert brillant, les indications numérotées, les consignes de sécurité, l’atmosphère chaleureuse et close, un vrai foyer japonais, où s’affiche un peu partout la devise de Tepco : « Des hommes au service des hommes. »

[…]

La file piétine. […] Quand vient le tour de Mirafiori, l’encapuchonné lui passe son pommeau de douche sous les bras, dans la nuque, le dos, et plus bas. Arrivé à hauteur des chevilles, l’instrument se met à crépiter, l’autre demande, suspicieux :

Où t’as mis les pieds ?

Mirafiori signale qu’il y a là haut, au quatrième étage, une grosse flaque alimentée par une fuite au plafond. A l’occasion, il faudrait fermer le robinet.

T’aurais pas pu le dire plus tôt, non ?

 

A New York, une heure du matin. A Tokyo, trois heures de l'après-midi. Et à Paris, sept heures du matin quand Max vom Pokk atterit. Il apprécie l'aéroport de Roissy. Ses grands panneaux avec une réplique de Molière, une publicité pour un avion de combat, une citation de Pascal, un soutien-gorge à dix-neuf euros, une pensée de Victor Hugo. Douce France, cher pays de mon enfance... Il se fredonne la chanson.

Daniel De Roulet, Le Démantèlement du cœur – vive le nucléaire

Creys, La Place, 1913

 

Max a loué une Chevrolet pour se rendre en Isère, près de Malville, où il a rendez-vous avec Shikuzo, son grand amour, sauvage, espiègle, imprévisible – victime d'Hiroshima où elle est née avec la bombe.

Sur l'autoroute, devenue un champ de bataille avec ses hargnes, rages et insultes, il écoute France Culture : on raconte la belle histoire de Jacob-Frédéric Lullin de Châteauvieux.

Daniel De Roulet, Le Démantèlement du cœur – vive le nucléaire

Shizuko, malgré son handicap, reste vouée à sa profession de chimiste. Elle dirige la déconstruction de la centrale de Malville. Passavant, le directeur aux cheveux très courts, n'a que tendresses pour l'éloge funèbre de Superphénix *(note en bas de page), la réserve de plutonium de la France entourée de gendarmes – cette folie.

 

Et maintenant, il y a l'histoire du plutonium manquant.

Pourquoi la France a-t-elle tant de centrales ?

Pour produire notre électricité.

Bravo, monsieur, mais vous oubliez de préciser que votre gouvernement a besoin des centrales civiles pour fabriquer des bombes.

 

A Fukushima vient alors le déluge. Une immense vague brise les remparts protégeant la centrale, l'océan emporte tout sur son passage et envahit les bâtiments. Le cœur s'affole.

 

Shizuko vient à peine de retrouver son ancien amant quand elle est appelée impérativement à Tokyo.

A Fukushima, la première tranche vient d'exploser. La population de Tokyo est menacée. Dans les bâtiments, tout est en ruine, les radiations percent les scaphandres, Amir en est victime.

 

Plus tard... un mois, un an... on oublie. 6 h 10, Tokyo s'éveille. Il ne fait pas encore jour dans le parc d'Ueno. Les sans-abris replient leurs baluchons. Dans la fraîcheur de l'aube, les premiers joggers, les habitués du tai-chi, les maniaques de l'hygiène sportive, les toqués de la méditation, tous se croisent sans s'adresser le moindre signe. Quelques peureux ridicules portent des masques chirurgicaux jetables, censés les protéger des particules nocives échappées de la centrale en fusion.

 

Max et Shizuko, Mirafiori, leur fils, sont condamnés.

 

Qu'est ce qu'il a dit, en dernier ?

Il a dit : vive le nucléaire.

 

Et aujourd'hui ?

Daniel De Roulet, Le Démantèlement du cœur – vive le nucléaire

Les déchets nucléaires s’accumulent dans les zones temporaires de stockage.

 

Sous sa charpente documentaire (excellente et passionnante), le récit est bien de l'ordre du roman : les personnages sont vivants. On vit la catastrophe comme si l'on y était – sans besoin de scaphandre. Préparez tout de même vos mouchoirs.

 

- - -

 

* (note) Superphénix (SPX) est un ancien réacteur nucléaire définitivement arrêté en 1998, situé dans l'ex-centrale nucléaire de Creys-Malville, en bordure du Rhône à 30 km en amont de la centrale nucléaire du Bugey.

En 2007, les travaux de démantèlement étaient prévus pour durer jusqu'en 2027. A cette date, les quatorze tonnes de plutonium et les trente huit mille blocs de béton au sodium seraient encore conservés sur le site.

Le coût de l'opération Superphénix a été très élevé sur le plan financier. Le prix de la construction (dix milliards de francs pour une prévision de quatre milliards) et de l'entretien de Superphénix pendant son fonctionnement a été évalué à 40,5 milliards de francs français (6,2 milliards d'euros) et le prix de son démantèlement a été estimé à 16,5 milliards de francs français (2,5 milliards d'euros) : au bout du compte l'expérience industrielle a été jugée coûteuse, la possibilité d'une exploitation industrielle « normale » étant contestée.

 

Superphénix, Le dernier souffle, documentaire de Patrice Morel, France 3, 2007

 

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Lou de Libellus Lou de Libellus - dans de litterrance
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commentaires

Le Gentil 27/03/2015 15:02

Des auteurs et de leur talent inventif (toujours en tirant, en 4e, la couverture à soi). Ici donc, un monsieur Mirafiori. En gros (toutes latinités mixées) : monsieur Regarde-les-fleurs. Mais, avec sujet de ce genre, l'auteur (suisse des trois cantons) n'eût-il pas dû se forcer un peu à forger un nom du genre monsieur Regarde-le-champignon ? Où se le réserve-t-il pour un éventuel prochain livre sur les 24 heures du Mans ?

Le Gentil 27/03/2015 11:19

Ô ma couv' (4e) ! "épopée du nucléaire qui va de Hiroshima à Fukushima, du triomphe de la science à la mise en cause de sa démesure" Soit le système d'équations : sa démesure = Fukushima, son triomphe= Hiroshima. Eh bé !

Lou de Libellus 27/03/2015 14:39

Aujourd'hui, apprenons à lire Le Gentil.

Le Gentil pourrait lire un livre de 300 pages par jour, une petite moyenne à l'aise. Depuis une cinquantaine d'années, Le Gentil ne lit que les 4e de couverture, à raison de plus ou moins 300 par jour, ce qui, à ce jour, lui permet de connaître au moins 6 millions de titres et de couvertures, deux bons tiers de la Bibliothèque Nationale si l'on s'en tient aux livres sans inclure les périodiques.
Pour la "leçon" (épreuve orale de l'agrégation portant sur une des œuvres au programme), on ne retiendra des couvertures que la virgule suspecte mise en examen. Les examinateurs lisant les livres et non les couvertures en auront le bec cloué au crochet de la virgule.

Et... ou... il y a un pâté.

"Bartholo, plaidant.
Je soutiens, moi, que c’est la conjonction copulative ET qui lie les membres corrélatifs de la phrase : Je payerai la demoiselle, ET je l’épouserai.

Figaro, plaidant.
Je soutiens, moi, que c’est la conjonction alternative OU qui sépare lesdits membres : Je payerai la donzelle, OU je l’épouserai. À pédant, pédant et demi. Qu’il s’avise de parler latin, j’y suis Grec ; je l’extermine."

Prouver que j’ai raison serait accorder que je puis avoir tort.

des pas perdus 27/03/2015 07:36

Tu es productif, chapeau bas !
Je le note sur ma liste, d'autant que le sujet m'intéresse...

Lou de Libellus 27/03/2015 07:47

Je suis presque au point de fusion mais je vais calmer le réacteur après Pâques.
Le 'Démantèlement' t'intéressera probablement et te donnera l'opportunité, pour une fois, d'un article politique : - )))
(je suis sur Steve Tesich, mais je l'attaque par 'Price' - je renverrai à ton 'Karoo')

yueyin 27/03/2015 06:33

Brrrr ça fait un peu froid dans le dos tout ça :-(

Lou de Libellus 27/03/2015 07:41

Rappelle-toi ton séjour récent à Tokyo. Tu n'avais pas froid aux yeux, tu gambadais dans les flaques contaminées, tu t'abreuvais aux fontaines publiques - pas seulement aux fontaines d'eau, mais le saké est-il un antidote suffisant contre les rayonnantes particules ?

 


 
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