Lou

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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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23 mai 2015 6 23 /05 /mai /2015 06:37

Deux cents litres d'acide sulfurique...

 

Tout corps plongé dans l'eau remonte. Celui-là, il ne fallait pas qu'il remonte, surtout jusqu'aux gars du maquis.

 

Franck, mon éditeur, a été très franc.

« Ma petite Hélène – m'a-t-il dit, flingue en poche –, si tu publies ton histoire chez un autre, je serai déçu. Tu ne m'as jamais déçu. »

Franck Romanet du Caillou, c'est toute une histoire. J'étais étudiante en sociologie, je préparais une thèse sur les fondamentaux des romans à deux balles qui font rêver le monde et dont il assure l'édition. Un souper fin, quelques bulles, et je suis passée à la casserole.

Ma thèse n'intéressait personne. Il m'a installée dans une fermette près de Paris. Et de sa chasse.

« Tu devrais écrire, mon petit.

– Je n'ai aucune imagination.

– Raconte notre histoire, je la publierai dans ma collection Passion. »

 

Avec lui, la passion était courte, dans l'espace et dans le temps, si vous voyez.

 

J'ai pris un cahier et j'ai commencé.

 

Deux cents litres d'acide sulfurique...

 

Une inspiration, une intuition peut-être.

Monsieur chassait. A Rambouillet, au Kenya, à Saint-Germain-des-prés. Une terrasse, une oiselle, quelques bulles. Emballée. C'est pesé.

Les jours de grand vent, il avait son salon réservé. Sage précaution depuis que sur une plage normande sa perruque s'était envolée vers l'Amérique sous les yeux de sa proie frétillante.

Pendant ce temps, je lisais les cinquante manuscrits qu'il recevait chaque semaine. Un seul à choisir pour l'imprimeur. La technique de l'escalier. Mon petit manoir, genre cottage, disposait d'un étage. Il n'avait pas prévu... mais n'anticipons pas. Je lançais la pile de gribouillages et celui qui arrivait le premier en bas était le bon.

Je prenais du bon temps, entre la baignoire immense et parfumée, l'herbe fraîche du jardin et le hamac, en écoutant Kashmir, cet air lancinant de Led Zeppelin.

 

Led Zeppelin & Orchestra, Kashmir

 

Le dimanche soir, il se présentait, fidèlement annoncé par ses relents de venaison, il venait chercher son dû, sur le bureau et sous la couette. Il ne restait jamais bien longtemps. Après, je prenais un grand bain moussant dans la céramique dont je ne voyais pas encore tous les usages possibles.

 

En fait, tout a commencé quand j'ai rencontré Lou. Sur un pont. Je me penchais rêveusement sur la Seine.

« A quoi pensez-vous ? »

Elle avait l'air d'un chien mouillé. Cachemire, déjà. A quoi pensait-elle ?

« A un grand bain chaud et parfumé. »

Je l'ai emmenée chez moi. Bain à l'hibiscus. Thé vert bouillant.

« Racontez-moi.

– …

– Belle histoire ! Si vous l'écrivez, je la publie, je suis éditeur.

– J'ai déjà donné.

– Il vous a prise. Croyez-moi, l'histoire n'est pas finie. Je vous raccompagne dans votre douillet ranch. »

 

Deux cents litres d'acide sulfurique...

 

Cachemire me regardait, il a émis un wouof, bof !

J'ai envoyé un mail à Franck : « Notre histoire est finie. »

 

A l'entrée, au lieu du facteur, c'étaient Sergio et Luigi. Un contrat, et aucun sens de l'humour. Franck avait des relations dans un maquis insulaire et un coffre bourré d'espèces. Ils ont fait trois pas, j'ai seulement fait un signe à Cachemire. L'instant d'après, ils ne respiraient plus. J'avais deux grands congélos, je me suis donné un lumbago.

Le soir, il me call, comme si de rien n'était.

« Tu es prête, mon petit ? Viens comme tu es. On se retrouve chez Regina, la salle est à nous puisqu'elle est à moi, une petite fête entre amis.

– J'ai pris un tour de reins.

– On va danser, tu verras. Et il y a les plus grands. Tu connais Perveroli ?

– Ce foutu lumbago...

– Sergio et Luigi vont passer te chercher.

– Ça m'étonnerait. »

 

Elle m'a appelé, elle avait l'impression d'avoir fait une gaffe, je suis venu. A l'accueil, Cachemire m'attendait avec Cachou et Chess, il aime bien les chats. Il ne s'est pas levé de sa panière, pour ne pas les déranger, mais en remuant la queue il a ventilé la couche. Il est venu vers moi, il s'est assis, il m'a tendu la patte pour une poignée de mains. Ce qui est bien avec lui, c'est qu'on n'a pas besoin de se baisser, c'est mieux pour Hélène en ce moment.

J'ai entendu un clapotis en haut, son lumbago trempait au chaud. Une friandise pour le chien et les chats. Elle est apparue en haut de l'escalier, vêtue d'un simple peignoir. Elle est descendue douloureusement encore, je l'ai allongée sur le sofa, j'ai toujours sur moi mes huiles essentielles. Je l'ai longuement massée au creux du dos. Un très joli dos, mais en affaires je suis sérieux.

« Vous êtes mon grand Lou superbe et généreux ! »

Elle connaissait ses classiques.

 

Il allait venir, son flingue en poche, il venait, il était là.

« Hélèèène, je t'ai attendue toute la nuit.

– Je vous prépare un café, un thé ?

– Un doigt de Porto, j'aperçois...

– Un vingt ans d'âge.

– Vingt ans !

– Tout ce qui nous sépare. »

 

Je n'avais pas d'arsenic, j'arrache les mauvaises herbes à la main. Il a bu son verre, le petit dernier, il a allumé un de ses infects habanos, pour la route, et il est monté. Le palier s'ouvre sur une vaste mezzanine bordée d'une balustrade donnant sur le séjour d'accueil. Lou avait rangé la scie.

« Et notre histoire ?

– Elle est en bas.

– Où cela, où cela ?

– En bas.

– Je ne vois rien.

– Penchez-vous. »

 

Il n'avait rien vu, Lou est un ébéniste de précision.

 

Comme l'autre ne disait plus rien et n'avait pas éclaboussé le tapis en s'écrasant comme un puant cloporte qu'il était, nous avons recollé la rampe, et nous avons pris un bain ensemble, à l'aise.

« Tu sais qu'on y tiendrait à trois à l'aise ?

– Lou !

– Je pensais à autre chose. »

 

Les deux congélos étaient pleins, le ratatiné au tapis sentait le faisandé, il fallait se remuer.

 

Avec son Phone, septième génération, mon Lou a déniché deux cents litres d'acide sulfurique, livrables dans la journée, avec un supplément, et une carte bancaire. Il en avait une fausse plus vraie que les vraies. Pas de traces.

A midi tapant, le tub était plein. On a vidé la carpette, on a sorti les deux du maquis, on a laissé mariner. Comme nous avions une petite faim, nous sommes allés au Pavillon du Château. On s'en est mis plein la lampe.

Au retour, devant le saumâtre potage, j'ai récité une prière, je suis chrétienne.

 

Requiem æternam dona eis, Domine, et lux perpetua luceat eis.

Te decet hymnus Deus, in Sion, et tibi reddetur votum in Jerusalem.

Exaudi orationem meam ; ad te omnis caro veniet.

Requiem æternam dona eis, Domine, et lux perpetua luceat eis.

 

Lou a enlevé la bonde, on a bien rincé, mais l'inox est resté. En plus du toupet, ce dissous avait une fausse dent. Seule relique, on l'a portée à la rivière. Le nickel-chrome ne remonte pas. On est rentré. C'est là que Lou m'a fait l'amour pour la première fois, très bien, d'ailleurs, et la dernière, parce que je ne me souviens plus de la suite.

 

« Hélène Chatufaud, voulez-vous prendre pour époux Lou de Libellus ?

– Oh oui, oh oui, oh oui !

– Lou de Libellus, voulez-vous prendre Hélène Chatufaud pour épouse ?

– Oui.

– Je vous déclare unis par les liens du mariage. »

 

Pour le meilleur, en ce qui me concerne.

 

C'est le capitaine du grand yacht de croisière qui nous a ainsi bénis. Comme il y avait à bord un notaire en goguette, on a fait le contrat : le domaine, le chien, les chats, le sofa et le manuscrit reviendraient au dernier vivant. Avec l'assurance-vie, bien entendu.

 

Lune de miel. Apiculteur, je suis.

 

Un soir, elle s'est penchée sur le bastingage, je l'avais rencontrée sur un pont. On n'a jamais retrouvé son corps. En Méditerranée, il n'y a pas de marée.

 

Le chien et les chats sont dans leur couffin. Ce vingt ans d'âge est une pure merveille. Allongé sur mon sofa, je relis le manuscrit. Deux cents litres d'acide sulfurique, c'est un bon titre.

 

Tiens, on sonne.

 

* * *

 

Remerciements à Laurence Ge qui a fait resurgir ce plan.

 

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commentaires

des pas perdus 23/05/2015 20:54

Un Lou à tout faire...qui vous mène droit en enfer! Cela sent presque le vécul.

Lou de Libellus 24/05/2015 06:45

Presque.

 


 
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