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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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11 juillet 2015 6 11 /07 /juillet /2015 00:15
Anne Percin, Les singuliers – pittoresque au vrai sens du mot

Anne Percin, Les singuliers, éditions du Rouergue, 2014 – Illustration de couverture : Paul Gauguin, Les misérables, 1888

Anne Percin, Les singuliers – pittoresque au vrai sens du mot

Née en 1970 à Épinal, Anne Percin vit aujourd'hui dans un village du sud de la Bourgogne, où elle enseigne et partage sa vie avec un artiste contemporain et leur enfant.

 

Durant l'été chaud de 1888, une communauté de peintres prend pension à Pont-Aven, un village pittoresque du Finistère. Parmi eux se trouvent un jeune Belge, Hugo Boch, issu d'une riche famille d'industriels, et un certain Gauguin, autodidacte à la grande gueule qui croit en son génie. Ils sont de cette avant-garde qui veut peindre autrement, voir autrement, vivre autrement.

Hugo Boch n'est plus très sûr, lui, de vouloir poursuivre dans la peinture : il expérimente du côté de la photographie, cet art naissant. Surtout, il mène une correspondance assidue et les lettres qui s'échangent, entre la Bretagne, Paris et Bruxelles, sont foisonnantes d'anecdotes. Un vent nouveau se lève, en cette fin de siècle, dans les arts mais aussi dans les moeurs et les techniques. Tous ces explorateurs sont des jeunes gens audacieux, émouvants et parfois drôles, sauvages aussi, qui se battraient en duel pour défendre des tournesols peints par un Hollandais, réfugié dans le Midi, que beaucoup considèrent comme un fou et un barbouilleur... Dans Les Singuliers, Anne Percin mêle figures historiques et personnages fictifs pour nous offrir un roman épistolaire bouillonnant. C'est un tableau monumental, qui croque sur le vif l'esprit du temps et nous le rend vivant.

4e de couverture (en spéciale dédicace à Le Gentil)

 

En exergue

 

Faut-il crever pour être aimé dans le monde des étriqués ?

James Ensor, écrits, 1944.

 

Une certaine mélancolie nous demeure en songeant qu'à moins de frais, on aurait pu faire de la vie, au lieu de faire de l'art.

Vincent Van Gogh, Lettre à Théo du 29 juillet 1888.

 

Incipit

 

Pont-Aven, dimanche 12 août 1888

 

Tobias,

 

Premier jour ici. C'est à toi que j'écris. Tu vois, ce que je t'avais promis de faire, je l'ai fait. J'ai eu, pour une fois, un peu de courage et d'esprit d'aventure, tu seras content de moi peut-être ? J'ai quitté Paris et laissé ma cousine Hazel là-bas, elle se débrouille très bien sans moi. Certes, la famille Boch m'en voudra jusqu'à la fin des temps, mais je préfère sa rancune à la tienne et au remords de n'avoir jamais rien tenté dans ma vie.

Je suis arrivé en Bretagne hier : par le train d'abord, de Paris à Quimperlé, puis en malle-poste *. J'étais assez disposé à accomplir le reste du trajet à pied, en souvenir de nos pérégrinations dans les Flandres, mais une malle, un chevalet et un appareil photographique, ça vous plombe les semelles ! Finalement, j'ai fait comme tout le monde : pour rejoindre Pont-Aven, on s'entasse dans une voiture à cheval et on endure les cahots du chemin en causant de peinture avec les autres... Comme les rêves qu'on a chéris nous semblent pauvres, quand ils traînent sur les routes et sont ceux de tout le monde ! La malle-poste nous a lâchés au centre du village, sur une place avec des hôtels. Le premier était trop cher pour moi, les autres complets. En prenant un verre dans un café, j'ai rencontré Laval, un peintre parisien : il m'a conseillé la pension Gloanec. Le déjeuner pour un franc, la pension complète pour soixante ! Il restait une chambre, je l'ai louée pour le mois : me voilà installé.

Anne Percin, Les singuliers – pittoresque au vrai sens du mot

De la mansarde où je suis logé me parviennent en ce moment même des cris de mouettes qui me rappellent la mer du Nord et nos échappées dans le Westhoek, et j'en deviens bêtement nostalgique. Mais il suffit que je me penche par la fenêtre pour que tout change : j'aperçois l'Aven toute verte qui roule son eau à lessive, le pont où en ce moment même, sur le parapet, sont assis des peintres qui causent entre eux et dont j'entends les voix fortes, et puis à droite, la place avec ses tilleuls, les chaises et les tables de l'hôtel Julia où boivent les Anglais et les Américains. Les pipes fument dans l'air du soir, ça sent le tabac, la marée basse, l'huile de restaurant et l'essence de térébenthine.

Je me sens incapable de prendre un crayon pour dessiner tout cela, je ne suis plus très sûr d'être venu pour apprendre à peindre. Peut-être apprendre à sentir, à voir, à vivre.

Ce serait déjà beaucoup.

J'espère que ta cure t'a fait du bien ? Je poste cette lettre à l'adresse de ta mère à Ostende, espérant que tu l'auras bientôt et qu'elle te trouvera en meilleure santé. N'oublie de m'écrire à la :

Pension Gloanec, Pont-Aven, Finistère. France.

Fidèlement ton ami,

Hugo

 

* Notre mail vient de malle-poste repris par les Anglais. Mél, encore parfois utilisé, est ridicule. Courriel est fashion. Malle est historique.

 

Un télégramme de Hugo à Hazel Boch, sa cousine. Elle répond en demandant une longue lettre avec des dessins.

 

Hugo lui écrit :

[…]

Pont-Aven, ça n'est rien qu'un pont sur une rivière.

Anne Percin, Les singuliers – pittoresque au vrai sens du mot

Et les peintres, et le bois d'Amour, c'est pittoresque au vrai sens du mot : tout y fait sujet de tableau.

 

A la pension, tenue par madame Gloanec – toutes les pensions sont tenues par les femmes –, on croise Maupassant, le père, Émile Bernard, Charles Laval et un certain Goguin – ça rit, ça boit, ça peint surtout.

Anne Percin, Les singuliers – pittoresque au vrai sens du mot

Émile Bernard, Madeleine au Bois d'Amour, 1888, Musée d'Orsay

Madeleine, la sœur d’Émile, une gamine de dix-sept ans, est courtisée par Gauguin et Laval.

Anne Percin, Les singuliers – pittoresque au vrai sens du mot

Charles Laval, Autoportrait à l'ami Vincent, 1888, musée Van Gogh

Anne Percin, Les singuliers – pittoresque au vrai sens du mot

Paul Gauguin, La Vision après le sermon ou La Lutte de Jacob avec l'ange,1888, Galerie nationale d'Écosse, Édimbourg

 

Et puis, Paul Sérusier, que Hugo appelle Blanc-de-Céruse, et Bonnard...

 

On apprend à regarder un tableau.

 

Septembre 1888, des femmes sont éventrées dans les ruelles de Londres, Jack l'éventreur est dans l'ombre.

 

Tobias Hendrike s'intéresse au retable d’Isenheim, attribué à Dürer : C'est fort, très fort ! […] Pour moi, ça dépasse Jérôme Bosch.

Anne Percin, Les singuliers – pittoresque au vrai sens du mot

Matthias Grünewald, retable d’Isenheim, tempera et huile sur bois de tilleul, 1512-1516, musée Unterlinden, Colmar

 

Et l'ami Van Gogh...

 

Foin de l'académie Julian, de ses modèles en plâtre ou en caleçon ! Hazel veut de la chair. Pascal posera nu pour elle et pour cinq francs. Seulement, il est un peu émotif, quelque chose bouge quelque part dans sa pose, et la chose grandit à vue d’œil...

Anne Percin, Les singuliers – pittoresque au vrai sens du mot

Chapelle de la Trinité et sa fontaine miraculeuse, Cléguérec

 

En Bretagne, en promenade dans la lande, on rencontre des croix, des chapelles et des pierres levées.

 

Et à Londres, toujours cette histoire de crimes anglais terrifiante et fascinante.

 

Et peut être que la mission d'un art véritablement moderne, écrit Hazel à son cousin, serait d’œuvrer pour nous faire voir le monde autrement qu'à travers le prisme de l'esthétique ? Un monde dévoilé, délivré de l'obsession de la beauté, un monde où tous les corps, tous les visages, mériteraient d'être regardés.

Anne Percin, Les singuliers – pittoresque au vrai sens du mot

Carte postale de Hazel Boch à Hugo Boch / Au recto : cachet postal « Paris dim. 31 mars 1889 » / verso : photographie de la tour Eiffel, inscription « Souvenir de l'inauguration »

Une pensée pour toi en ce jour historique.

Anne Percin, Les singuliers – pittoresque au vrai sens du mot

Hugo revient à Pont-Aven. Il se loge à la Pension Marie Henry, Buvette de la plage, Le Pouldu.

 

1890.

La grippe fait des ravages à Paris. Hugo fait des post mortem, des portraits photographiques de chers disparus. La mort et la mer – ce serait un beau titre, si je faisais encore des tableaux, écrit-il à sa cousine.

 

Vincent Van Gogh est mort.

 

1891 et après... ça meurt.

 

Le roman par lettres revient à la mode. La correspondance imaginée par Anne Percin est remarquablement bien cousue. Et pas de fil blanc.

 

Pierre Rapsat, Gauguin, in album Je suis moi, 1977

 

Jean-Michel Ribes, Musée haut, musée bas, 2008

- avec, dans l'ordre d'entrée en scène : Un extincteur, Kandinsky, Modigliani, L'impressionnisme et l'impressionnantisme, Carole et Henri, Paul Gauguin *, L'entrée, Maurice, Picasso, Le baroque et le surréalisme, Alfredo en maillot de bain, Kandinsky, le retour, Perdelli et 350 braquemarts, Les nains de jardin, La première pulsion de l'humanité vers l'art, Le sexe au dîner *, Les impressionnistes *, De Vinci à Warhol, Le grand art, Joy-eu-se ! Carole et Henri, Matisse, Carole et Henri – Je pense que je vais te tuer, Carole, et je serai acquitté d'ailleurs, L’œuvre ultime – Tous ensemble !

* voir dans Les singuliers.

 

C’est vif, c’est ardent, c’est frais. A déguster ! nous dit Yueyin.

 

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Lou de Libellus Lou de Libellus - dans de litterrance
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commentaires

yueyin 28/07/2015 14:18

Suis contente que le livre t'ait plu, je suis allé regarder tout un tas de tableau en le lisant dont ceux que tu publies d'ailleurs :-)

Lou de Libellus 28/07/2015 18:00

As-tu séjourné à la Pension Gloanec ? As-tu déjeuné au restaurant Sur le pont ?

Le Gentil 12/07/2015 12:43

Aux dernières municipales, est-ce la liste "Pont-Aven autrement" qui l'a remporté ? Je ne me souviens plus.

Lou de Libellus 12/07/2015 17:48

Non, cette liste dissidente, dont le programme était de remplacer le pont par un viaduc façon Millau, a été éliminée. Le nouveau maire est retraité des travaux publics, il prendra soin du pont, tu peux réserver ton séjour à la Pension Gloanec en toute quiétude.

 


 
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