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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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19 janvier 2016 2 19 /01 /janvier /2016 01:15
Jérôme Leroy, Jugan – une tragédie classique

Jérôme Leroy, Jugan, Collection Vermillon, La Table Ronde, 2015

Jérôme Leroy, Jugan – une tragédie classique

Jérôme Leroy – Photo : Catherine Hélie © Éditions Gallimard.

 

En vacances à Paros, le narrateur rêve à Noirbourg. Noirbourg où, douze ans plus tôt, il a entamé sa carrière d’enseignant au collège Barbey-d’Aurevilly, « en plein Cotentin, au carrefour de trois routes à quatre voies ». C’est là que débarque un beau matin Joël Jugan, ancien leader du groupe d’extrême gauche Action Rouge. Il vient de purger une peine de dix-huit ans. En prison, il est « devenu un monstre, au physique comme au moral ». Son ancienne complice Clotilde Mauduit le recrute au sein d’une équipe d’aide aux devoirs pour les élèves de la Zone. Il y croise Assia, une étudiante en comptabilité. Très vite, Assia est envoûtée par l’homme au visage ravagé. Ensorcelée aussi, peut-être, par la Gitane en robe rouge, qui, surprise à voler dans les rayons de la supérette de son père, lui a craché au visage d’étranges imprécations.

 

Né à Rouen en 1964, Jérôme Leroy a publié plus de vingt romans, recueils de nouvelles et de poésie, parmi lesquels Le Bloc (Prix Michel Lebrun 2012) et L’Ange gardien (Prix des lecteurs des Quais du Polar 2015) chez Gallimard ; Monnaie bleue (2009), Un dernier verre en Atlantide (2010), Les Jours d’après (2015), Sauf dans les chansons (2015) à La Table Ronde.

4e de couverture

 

A nos petites amoureuses.

 

« Lui, sous ce masque de cicatrices, il gardait une âme dans laquelle, comme dans cette face labourée, on ne pouvait marquer une blessure de plus. Jeanne eut peur, elle l’a avoué depuis, en voyant la terrible tête encadrée dans ce capuchon noir ; ou plutôt non, elle n’eut pas peur : elle eut un frisson, elle eut une espèce de vertige, un étonnement cruel qui lui fit mal comme la morsure de l’acier. Elle eut enfin une sensation sans nom, produite par ce visage qui était aussi une chose sans nom. »

Barbey d’Aurevilly, L’Ensorcelée.

 

Deux ou trois fois par an, je rêve de Noirbourg.

Je me demande si je ne devrais pas m’en inquiéter, à la longue. Je vais avoir quarante ans et ces événements se sont déroulés au début de ce siècle, il y a plus d’une décennie, l’année où j’ai entamé ma carrière de professeur de lettres classiques au collège Barbey d’Aurevilly. En parler, par exemple à mon médecin ou au frère de ma femme, qui est psychiatre. Si l’on y réfléchit bien, j’ai été mêlé à cette histoire de très près. J’ai eu les tympans déchirés par les coups de feu, j’ai été éclaboussé par le sang de Clotilde, j’ai dû consoler des adolescents aussi terrifiés que moi. La mode n’était pas encore à ces cellules d’assistance psychologique que l’on voit partout aujourd’hui. Si c’est le seul prix à payer pour cette affaire, quelques rêves d’une année sur l’autre, je ne m’en tire pas mal.

[…]

Si ces rêves devaient finalement disparaître, j’en serais triste. Cela signifierait que j’ai tout compris. Et je ne suis pas certain d’avoir envie de tout comprendre, d’avoir envie qu’Assia Rafa, son père Samir, Clotilde Mauduit, les Gitans de la Zone et bien entendu Joël Jugan disparaissent de mon paysage onirique, n’ayant plus rien à révéler de leurs passions, de leurs mystères, de leur violence. Ils auront été, malgré eux, à leur façon, la part de poésie et de sauvagerie dans ma vie si banalement rangée. En même temps, tout comprendre, enfin, et oublier… Je ne sais plus…

[…]

Je me revois avec douze ans de moins me garer devant un campement près d'un hangar en ruine à deux pas de la cité HLM des Drakkars. […] Je me revois éteindre mon autoradio dont le lecteur CD jouait Heaven Must Have Sent You des Elgins, je me rappelle la chaleur de la fin de l'après-midi. On devait être début octobre et il y a de très belles arrière-saisons dans le Cotentin.

 

The Elgins, Heaven Must Have Sent You, 1966

 

Un lundi de septembre...

Joël Jugan revient à Noirbourg après au moins dix-huit ans, nul ne sait pourquoi.

Jérôme Leroy, Jugan – une tragédie classique

En quittant le TER à la gare de Noirbourg, il commence par respirer la pluie venue de la mer en traversant la lande de Lessay.

 

Assia Rafa, vulnérable et forte, comme d'autres jeunes filles arabes luttant à la fois dans leurs familles, pour leur émancipation, et au dehors, contre l'exclusion, le rencontre.

 

Après dix-huit ans passés en prison, Joël Jugan est devenu un monstre, lui, le jeune idéaliste, beau et sanguinaire, qui voulait changer le monde – par le sang.

Son visage est terrifiant, boursouflé, suppurant. Il souffre. Les analgésiques les plus puissants n'ont plus grand effet sur le mal.

Jérôme Leroy, Jugan – une tragédie classique

Il entre au buffet de la gare. Seules les banquettes avec leur moleskine rouge n'ont pas changé. Il entre dans un autre monde.

 

Dans l'ancien monde, sa première victime était un ami de la famille, le président-directeur-général des Forges de Noirbourg. Il l'avait tué en 1982, sans haine, après la fermeture des Forges – six mille licenciements, un autre continent pour l'entreprise dont le PDG était un pionnier dans l'art de délocaliser.

La branche normande d'Action Rouge était composée de fils et de filles de grands bourgeois.

 

Il faut imaginer la jeune fille légèrement éblouie.

Il faut toujours imaginer la jeune fille légèrement éblouie et c'est ainsi qu'Assia Rafa fait son entrée dans chacun de mes rêves de Noirbourg.

 

Assia est une brillante lycéenne, elle souffre du carcan familial, elle est sage : à dix-neuf ans, elle est la seule fille vierge de sa classe de BTS.

 

Jugan est une victime des flics.

J'ai mal à chaque minute mais chacune de ces minutes me rappelle la société dans laquelle je vis. Et ma gueule dans la glace, chaque matin, c'est le visage même de notre monde.

On ne peut en dire plus, attendez-vous à l'horreur annoncée, des cadavres.

 

Une tragédie classique, la mort annoncée, une écriture plane, impertubable, Jugan disparaît dans la nature.

 

Jérôme Leroy présente Jugan.

 

Des pas perdus nous dit : Jugan est un roman noir, très noir qui rafraîchit la mémoire et éclaire le présent. A lire évidemment.

Et nous l'approuvons.

 

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Lou de Libellus Lou de Libellus - dans de litterrance
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commentaires

des pas perdus 23/01/2016 10:56

Je lis L'ange gardien, c'est vrai que je le trouve meilleur, mais ça n'enlève rien à Jugan.

dasola 23/01/2016 08:34

Bonjour, j'ai découvert Jérôme Leroy avec Le Bloc (excellentissime) puis L'ange gardien (un genre de suite) : encore très bien. J'ai noté Jugan même si j'ai lu par ailleurs que c'était un petit peu moins bien. Je l'emprunterai certainement un jour. J'apprécie sa façon d'écrire. Bonne journée.

Lou de Libellus 23/01/2016 09:55

'Jugan', c'est bien, vraiment bien.

 


 
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