Dimanche 3 août 2008
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23:00
Molière tenant un exemplaire de Dom Juan, gouache sur vélin, école française du XVIIè
siècle
La première scène du Dom Juan de Molière est bien une scène d'exposition, mais l'amorce est un
curieux soliloque de Sganarelle, le valet du maître, sur le tabac. Sa dimension conviviale soulignée pourrait nous faire entendre que Dom Juan est mal intégré au
"monde".
Sganarelle, tenant une tabatière : Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n'est rien d'égal au tabac : c'est la passion des
honnêtes gens, et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre.
Cependant, Sganarelle s'interrompt dans son discours -
[…] Reprenons un peu notre discours. Si bien donc, cher Gusman, …
Il s'agissait donc plutôt d'un aparté.
Sganarelle parle ensuite de Done Elvire, Gusman est son écuyer : […] j'ai peur qu'elle ne soit mal
payée de son amour…
Enfin, il est question du Ciel et bientôt, le feu et le Ciel seront Un.
À la dernière scène, Dom Juan sombre dans un abîme de flammes
-
Dom Juan : Ô Ciel ! que sens-je ? Un feu invisible me brûle, je n'en puis plus, et tout mon corps devient un brasier ardent. Ah
!
- Sganarelle concluant : Ah ! mes gages ! mes
gages !
Nous avons ainsi trois chaînes sur lesquelles se tisse l'intrigue : le tabac, l'or, le feu.
Le tabac, c'est la terre, la mère. L'or, c'est le monde, la femme. Le feu autorise la consommation du tabac (même si, de l'époque, il était
prisé) et consume l'or ou l'argent.
La mère, la femme et, en lien improbable (en écart), le feu.
Le drame de Dom Juan, c'est de ne pouvoir passer de la mère à la femme. Ainsi, il peut seulement être collectionneur d'objets du désir, sans trahir la mère (absente de l'histoire).
Ce fil de lecture est moins lisible chez Tirso de Molina, Da Ponte, Byron. Il est brillamment détourné par Eric-Emmanuel Schmitt dans La nuit de Valognes :
La Nuit de Valognes propose ma
vision de Don Juan. Don Juan est un être en perpétuel mouvement qui voudrait être arrêté. S'il se préoccupait de son plaisir, il pourrait éprouver de la jouissance ; il pourrait ralentir le temps
et l'élargir aux dimensions de l'extase voluptueuse. Mais, raisonnant comme un soldat, conquérant et seulement conquérant, il n'éprouve rien d'orgasmique dans l'orgasme, juste la délivrance d'une
tension, la fin d'une gêne. Son désir mort, il attend qu'en naisse un autre, qu'il réalisera aussi en le faisant mourir. La vie de Don Juan s'est concentrée sur le sexe sans qu'il ait rien
compris au sexe. Il ne voit dans le sexe que la réalisation égocentrée de sa pulsion, sans soupçonner les portes qui s'ouvrent alors, le plaisir, la volupté partagée, la relation à l'autre,
l'horizon des sentiments…
Don Juan, certes toujours mobile, tourne en rond. A l'écoute de ses seules pulsions, il est condamné à de perpétuelles exténuations. Sa vie d'aventures est devenue bègue et ennuyeuse. Je me suis
amusé à la contrarier fortement.
Dom Juan est prisonnier (s'est fait prisonnier ?) d'une spirale infernale et infinie, entre l'éros et
l'agapè.
Josée Steiner, Michel Piccoli, Françoise Caillaud dans la réalisation de Marcel Bluwal (1965)
Daniel Lavoie, Boule qui roule in Nirvana bleu (1979),
interprété par Pierre Barouh, Youki Hamaya et The Moonriders (album Dites 33, volume 2, éd. Saravah)
Aimer un visage ET aimer une âme, ce serait possible pour un bouddhiste – ou bien un lecteur/spectateur de La Ville de Montherlant…
Pour le Dom Juan de Molière, nous nous référons à l'édition hollandaise non censurée de 1683.
L'édition "cartonnée" (la censure ne faisait pas de caviardage, on collait des bouts de carton sur les passages indésirables) de 1682 efface "Dieu", remplacé par "le Ciel", la majeure partie de
la "scène du Pauvre" et "mes gages…". On dirait que les censeurs avaient déjà perçu mon petit fil.
Une petite, très bonne, étude de Gabriel Conesa, accompagnant l'édition du texte, Bordas, 1994.
Une lecture intéressante en ligne.
Notre lecture est sur Libellus, nulle part ailleurs.
[toute ressemblance avec les chagrins du petit Marcel ne serait, n'est-ce pas…]
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