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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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3 août 2008 7 03 /08 /août /2008 22:00

 

Molière tenant un exemplaire de Dom Juan, gouache sur vélin, école française du XVIIè siècle

La première scène du Dom Juan de Molière est bien une scène d'exposition, mais l'amorce est un curieux soliloque de Sganarelle, le valet du maître, sur le tabac. Sa dimension conviviale soulignée pourrait nous faire entendre que Dom Juan est mal intégré au "monde".

Sganarelle, tenant une tabatière : Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n'est rien d'égal au tabac : c'est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre.

Cependant, Sganarelle s'interrompt dans son discours -

[…] Reprenons un peu notre discours. Si bien donc, cher Gusman,

Il s'agissait donc plutôt d'un aparté.

Sganarelle parle ensuite de Done Elvire, Gusman est son écuyer : […] j'ai peur qu'elle ne soit mal payée de son amour

Enfin, il est question du Ciel et bientôt, le feu et le Ciel seront Un.

À
la dernière scène, Dom Juan sombre dans un abîme de flammes -

Dom Juan : Ô Ciel ! que sens-je ? Un feu invisible me brûle, je n'en puis plus, et tout mon corps devient un brasier ardent. Ah !

- Sganarelle concluant : Ah ! mes gages ! mes gages !

Nous avons ainsi trois chaînes sur lesquelles se tisse l'intrigue : le tabac, l'or, le feu.

Le tabac, c'est la terre, la mère. L'or, c'est le monde, la femme. Le feu autorise la consommation du tabac (même si, de l'époque, il était prisé) et consume l'or ou l'argent.

La mère, la femme et, en lien improbable (en écart), le feu.

Le drame de Dom Juan, c'est de ne pouvoir passer de la mère à la femme. Ainsi, il peut seulement être collectionneur d'objets du désir, sans trahir la mère (absente de l'histoire).

Ce fil de lecture est moins lisible chez Tirso de Molina, Da Ponte, Byron. Il est brillamment détourné par Eric-Emmanuel Schmitt dans La nuit de Valognes :

La Nuit de Valognes
propose ma vision de Don Juan. Don Juan est un être en perpétuel mouvement qui voudrait être arrêté. S'il se préoccupait de son plaisir, il pourrait éprouver de la jouissance ; il pourrait ralentir le temps et l'élargir aux dimensions de l'extase voluptueuse. Mais, raisonnant comme un soldat, conquérant et seulement conquérant, il n'éprouve rien d'orgasmique dans l'orgasme, juste la délivrance d'une tension, la fin d'une gêne. Son désir mort, il attend qu'en naisse un autre, qu'il réalisera aussi en le faisant mourir. La vie de Don Juan s'est concentrée sur le sexe sans qu'il ait rien compris au sexe. Il ne voit dans le sexe que la réalisation égocentrée de sa pulsion, sans soupçonner les portes qui s'ouvrent alors, le plaisir, la volupté partagée, la relation à l'autre, l'horizon des sentiments…
Don Juan, certes toujours mobile, tourne en rond. A l'écoute de ses seules pulsions, il est condamné à de perpétuelles exténuations. Sa vie d'aventures est devenue bègue et ennuyeuse. Je me suis amusé à la contrarier fortement.

Dom Juan est prisonnier (s'est fait prisonnier ?) d'une spirale infernale et infinie, entre l'éros et l'agapè.


Josée Steiner, Michel Piccoli, Françoise Caillaud dans la réalisation de Marcel Bluwal (1965)


Daniel Lavoie, Boule qui roule in Nirvana bleu (1979),
interprété par Pierre Barouh, Youki Hamaya et The Moonriders (album Dites 33, volume 2, éd. Saravah)

Aimer un visage ET aimer une âme, ce serait possible pour un bouddhiste – ou bien un lecteur/spectateur de La Ville de Montherlant…

Pour le Dom Juan de Molière, nous nous référons à l'édition hollandaise non censurée de 1683. L'édition "cartonnée" (la censure ne faisait pas de caviardage, on collait des bouts de carton sur les passages indésirables) de 1682 efface "Dieu", remplacé par "le Ciel", la majeure partie de la "scène du Pauvre" et "mes gages…". On dirait que les censeurs avaient déjà perçu mon petit fil.

Une petite, très bonne, étude de Gabriel Conesa, accompagnant l'édition du texte, Bordas, 1994.
Une lecture intéressante en ligne.

Notre lecture est sur Libellus, nulle part ailleurs.

[toute ressemblance avec les chagrins du petit Marcel ne serait, n'est-ce pas…]

 

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Lou de Libellus lou - dans de litterrance
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commentaires

G.T. 14/08/2008 14:09

Bon, désolé, j'ai du retard...Alors... très bel article, et je n'avais jamais pensé à cette idée de Don Juan ne "pouvant passer de la mère à la femme"... très bien dit (et vu) !Maintenant que tu le dis, ça me semble évident... et on ne peut que penser au cliché du séducteur latin, qui ne peut couper le cordon avec la "mama", et qui accumule les conquêtes, sans ne jamais pouvoir vraiment s'attacher...Le Don Juan que je connais le mieux... c'est celui de Mozart. Son plus grand opéra, sûrement, un chef-d'oeuvre absolu... où Mozart mêle avec génie les rires, le drame, l'émotion, le fantastique, l'effroi, la légèreté, les scènes de fêtes populaires... Mozart est là une sorte de Don Juan de la musique, tout comme il faut à Don Juan toutes les femmes (les belles, les laides, les nobles, les paysannes etc...), Mozart touche à tout dans cet opéra... la différence, c'est que pour Don Juan, c'est la quantité qui compte, bien plus que la qualité... alors que dans le Don Giovanni de Mozart, la quantité s'accompagne de la plus grande qualité. J'avais lu une analyse très intéressante du personnage de Don Juan dans l'opéra de Mozart (dans le livre de Brigitte Massin sur Mozart, je crois...) où elle insiste sur le fait qu'une des caractéristiques de Don Giovanni, c'est qu'il n'est absolument pas le séducteur qui surmonte les obstacles, qui ne "lâche pas le morceau" (je sais, c'est pas super élégant^^) tant qu'il n'a pas réussi à conquérir... il s'en moque pas mal, s'il y a un peu trop de résistance, si ça s'avère compliqué, il oublie et passe à une autre... ce n'est donc même pas tant la conquête qui l'attire, c'est surtout la "consommation", la jouissance de l'instant.

lou 14/08/2008 16:57



G.T., c'est toi qui publie maintenant un commentaire qu'on lirait volontiers, en article, sur art-rock (le lien dans la colonne de gauche) où il n'est pas seulement question de rock.

Ta dernière phrase - ce n'est donc même pas tant la conquête qui l'attire, c'est surtout la "consommation", la jouissance de l'instant, est juste mais peut être mal lue.
Tu fais bien la différence par rapport à Casanova, mais il faudrait préciser que l'attrait de la conquête l'emporte sur la "consommation" (justement placée entre guillemets), ce qu'on observe bien
dans la scène avec Charlotte et Mathurine.

Reviens quand tu veux, même sans billet de retard :)




Christian 11/08/2008 01:04

Bien sûr, tous des libertins. Mais La Fontaine était un vrai amant, qui aimait autant les bourgeoises que les putes. Plus près de Casanova que de Don Juan donc.

lou 11/08/2008 01:42



Pourquoi tiens-tu, Christian, à être aussi perspicace ? ;)

Tu as fait un tour en Enzo ?

[en tout cas, heureux de tes commentaires et si j'ai pu t'apporter un sujet de méditation]



Christian 10/08/2008 21:43

On les trouve où ces entretiens entre Pierre Brunel et Eric-Emmanuel Schmitt ? Ca m'intéresse beaucoup cette affaire.Questions ? Peut-on éprouver de la jouissance physique dans l'agape ? Cette recherche, pourtant légitime, n'est-elle pas condamnée à la frustration ? Faut-il se convertir au boudhisme pour prendre son pied ?Faut que je réfléchisse à la part de Don Juan et de Casanova chez-moi... Mais pas trop quand même... C'est comme choisir entre Sade et La Fontaine...

lou 11/08/2008 00:20



L'entretien dont je cite un extrait se trouve exclusivement dans une annexe au texte publié aux Editions Magnard dans la collection "Classiques et Contemporains", 2004, ISBN 2 210 75471 2.

Tu sais que La Fontaine était un sacré coureur de jupons ?



Christian 09/08/2008 18:46

Ah oui, j'ai oublié le principal : ton blog est toujours aussi intelligement et malicieusement insolite, et le Don Juan de Molière est une pièce immense. A lire et à relire.

Christian 09/08/2008 18:44

Salut JDM/Lou,C'est amusant cette idée de Don Juan, amoureux sans amour, qui ne peut passer de la mère à la femme. Et plutôt bien vu : l'humanité serait donc chez la mère, ainsi que la morale. Mais Don Juan est avant tout pour moi un amant métaphysique, et transgressif, ammoral et associal. Que l'on pourrait opposer à Casanova, l'amant pantin / collectionneur. Et de penser au Casanova de Fellini, au superbe Don Juan de Bluwal dont tu as mis la photo, mais aussi du non moin superbe Elvire 40 de Benoit Jacquot, basé sur sept leçons de théatre de Louis Jouvet.Et aussi de penser à Maria de Medeiros, passant de l'amoureuse transie et outragée d'Elvire 40 à l'amante enfant et mutine de Pulp Fiction.Bizzare ces associations d'images...

lou 09/08/2008 20:24



Remarquable commentaire, Christian. Je n'avais pas parlé de Casanova, j'attendais et l'on n'est pas déçu.

Dans la quête des sommets, Don Juan choisit l'avers et Casanova l'adret.

Extrait d'un entretien entre Pierre Brunel et Eric-Emmanuel Schmitt (1994).

EES : Don Juan est plus un homme de désir qu'un homme de plaisir. Il court après les femmes plus qu'il n'en jouit. Ce n'est pas un voluptueux mais un séducteur. Je doute qu'il
soit sensuel, grisé, ivre, satisfait lors de la relation sexuelle ; chaque expérience le laisse sur sa faim puisqu'il éprouve le besoin de changer immédiatement de femme. En cela il diffère de
Casanova qui, en vrai gourmet, explore pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois, les possibilités d'extase qu'il trouve avec une même partenaire. Don Juan cherche à apaiser une soif
qu'aucune étreinte ne comble. Qu'est-ce que cela signifie ? Qu'il cherche plus dans la sexualité que la sexualité : il cherche l'amour.[...]
Eros : amour des corps. Agapè : amour des âmes. Certes, la fausse piste de Don Juan est sans doute d'avoir recherché l'agapè dans l'éros.
Comme le suggère Eric-Emmanuel Schmitt, seul le bouddhisme...

Merci, Christian, d'avoir autorisé cette note complémentaire.

A bientôt.

Lou ;)



Laiezza 09/08/2008 10:42

"Il est brillamment détourné par Eric-Emmanuel Schmitt"Quel blagueur, ce Lou ! :)

lou 09/08/2008 11:23



Laiezza, ça me fait plaisir de te lire... seulement, toi, tu n'as pas connu les nuits de Valognes, il y a une trentaine d'années, moi, je sais de quoi je parle.

A bientôt ;)



Guic' the old 05/08/2008 12:00

Je me souviens ave=oir du étudier par 2 fois le Don Juan de Moliere, dont une en taupe, et me rappelle que  ce discours sur le tabac est en fait révélateur d'une profonde hypocrisie... "Les honnetes gens" considéraient le tabac comme un bienfait, bienfait prohibé par l'Eglise, dont les "honnetes gens" se targaient pourtant de suivre les préceptes...C'est ca le problème avec Molière... quand son humour est fin... il demande des références un peu trop passées... (mais bon, j'ai toujours préféré celà au blagues... disons licencieuses  dAristophane...)Fort interessant point de vue sur la Lecture de cette pièce cependant (C'en est quand meme une passionante parce qu'elle apporte la mythologie avec elle... le surnaturel dans une comédie de molière.. en fait j'adore cette pièce..... il est juste dommage que j'aie eu à l'étudier!)

lou 05/08/2008 14:49



Oui, Guic, ton premier paragraphe, très juste, induirait une autre lecture : le soliloque de Sganarelle serait une amorce de la scène tardive du faux repentir de Dom Juan.

Dommage que tu n'aies pas eu à étudier la chose avec moi, mais en taupe :))) même si Libellus est un peu crypté, en souterrain, je te rappelle que Lou est un chat et que depuis qu'il y a une
famille nombreuse de chats, il n'y a plus de taupes dans le jardin...

[je t'ai envoyé un mot sur le contact de ton blog parce que j'ai perdu ton adresse]



Guic' the old 04/08/2008 14:51

jdm t'as changé de nom ou c'est qu'en fait c'est pas jdm qui écrit??? Schizophrénie?

lou 04/08/2008 19:01



Guic, j'ai perdu ton adresse e-mail dans un naufrage. Je vais passer vers ton site où il doit y avoir un contact et nous en parlerons en privé.

Autrement, j-- signe maintenant lou, il y a un style.
[personnel]
[[c'est bien le même]]
[[[à preuve : les trois crochets]]]

J'espère que mon petit fil de lecture sur le Dom Juan de Molière t'a intéressé.

Je prépare "Sembene Ousmane" et "Pierre Barouh". En même temps et peut-être avant, je vais traverser le deezer.

A bientôt.



 


 
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