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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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Survival

 

Uncontacted tribes

 

Un lien en un clic sur les images.

19 avril 2009 7 19 /04 /avril /2009 14:01

Ou encore (car je cherche à dire cette vérité), cette Photographie du Jardin d'Hiver était pour moi comme la dernière musique de Schumann avant de sombrer, Chant de l'Aube, qui s'accorde à la fois à l'être de ma mère et au chagrin que j'ai de sa mort ; je ne pourrais dire cet accord que par une suite infinie d'adjectifs ; j'en fais l'économie, persuadé cependant que cette photographie rassemblait tous les prédicats possibles dont se constituait l'être de ma mère, et dont, inversement, la suppression ou l'altération partielle m'avait renvoyé aux photos d'elle qui m'avaient laissé insatisfait. Ces photos-là, que la phénoménologie appellerait des objets "quelconques", n'étaient qu'analogiques, suscitant seulement son identité, non sa vérité ; mais la Photographie du Jardin d'Hiver, elle, était bien essentielle, elle accomplissait pour moi, utopiquement, la science impossible de l'être unique.

La chambre claire, 28


Robert Schumann, Gesänge der Frühe, 1. im ruhigen tempo, op.133, 1853, piano Maurizio Pollini

 

>>> le premier des ultimes Chants de l'Aube, composés peu avant que Schumann ne se jette dans le Rhin en février 1854 <<<

[la pièce en écoute, en un click sur l'image]

 

La mort est impensable, impuissance du langage, certitude de la photographie [Lcc, 45].

 

Roland Barthes, Journal de deuil, 26 octobre 1977 – 21 juin 1978, Seuil / Imec, 2009.

[les références des citations se trouveront dans la date, donnée en titre par Barthes]

 

Roland Barthes, La chambre claire, Note sur la photographie, Cahiers du Cinéma / Gallimard / Seuil, 1980.

[réf. Lcc, chapitre]

 

1/ Histoire

 

Le 25 octobre 1977, mam., l'amour d'une vie, est morte.

Le lendemain, Roland Barthes commence à écrire les fragments d'un chagrin toujours là, en lui et dans l'appartement où il vivait avec sa mère.

Quelques phrases sur des fiches, selon sa manière, posant la chaîne sur laquelle il tisse La chambre claire.

 

21 juin

Relu pour la première fois ce journal de deuil. Pleuré chaque fois qu'il y est question d'elle – de sa personne – non de moi.

L'émotivité, donc, revient.

Fraîche comme au premier jour de deuil.

Journal de deuil, 21 juin

 

Les notes se continuent jusqu'au 15 septembre 1979.

 

5 juin 1978

[…]

Avant de reprendre avec sagesse et stoïcisme le cours (d'ailleurs non prévu) de l'œuvre, il m'est nécessaire (je le sens bien) de faire ce livre autour de mam.

 

13 juin 1978

[…]

Ce matin, à grand peine, reprenant les photos, bouleversé par une où mam. petite fille, douce, discrète à côté de Philippe Binger * (Jardin d'Hiver de Chennevières, 1898).

Je pleure.

 

* son frère

 

Or, un soir de novembre, peu de temps après la mort de ma mère, je rangeai des photos. Je n'espérais pas la "retrouver", je n'attendais rien de "ces photographies d'un être, devant lesquelles on se le rappelle moins bien qu'en se contentant de penser à lui" (Proust) *.

Lcc, 25

* Le Temps retrouvé, p. 886, Bibliothèque de la Pléiade, 1965

 

Le temps où ma mère a vécu, avant moi, c'est ça, pour moi, l'Histoire (c'est d'ailleurs cette époque qui m'intéresse le plus, historiquement). Aucune anamnèse ne pourra jamais me faire entrevoir ce temps à partir de moi-même (c'est la définition de l'anamnèse) – alors que, contemplant une photo où elle me serre, enfant, contre elle, je puis réveiller en moi la douceur froissée du crêpe de Chine et le parfum de la poudre de riz.

Lcc, 26

 



 


Vers le 12 avril 1978

Ecrire pour se souvenir ? Non pour me souvenir, mais pour combattre le déchirement de l'oubli en tant qu'il s'annonce absolu. Le – bientôt – "plus aucune trace", nulle part, en personne.

Nécessité du "Monument".

Memento illam vixisse *.

 

* Souviens-toi, elle a vécu.

 

5 juin 1978

[…]

Pour moi, le Monument n'est pas le durable, l'éternel (ma doctrine est trop profondément le Tout passe : les tombes meurent aussi), il est un acte, un actif qui fait reconnaître.

 

Ecrire, être en acte.

 

Le 25 février 1980, Roland Barthes est renversé par un blanchisseur en camionnette près du Collège de France. Alors qu'il n'est que légèrement blessé, il s'effondre dans le coma peu de temps après et meurt le 26 mars.

 

1er avril 1978

En fait, au fond, toujours ceci : comme si j'étais comme mort.

 

28 mai 1978

La vérité du deuil est toute simple : maintenant que mam. est morte, je suis acculé à la mort (rien ne m'en sépare plus que le temps).

 

31 mai 1978

En quoi mam. est présente dans tout ce que j'ai écrit.

 

2/ StudiumPunctum

 

Roland Barthes, (re)découvrant une photographie de sa mère telle qu'il ne l'a jamais vue (une enfant dans le jardin d'hiver de Chennevières), lie et lit le deuil, le journal de deuil, dans la Photographie, La chambre claire, essai d'une phénoménologie du déplacement, de la représentation en deçà des codes.

Dans sa lecture, en recherche, il nomme deux thèmes informant une photographie à la façon d'une sonate classique [Lcc, 10] :

- le studium ; pour le spectator, l'application à une chose, le goût pour quelqu'un, une sorte d'investissement général, empressé, certes, mais sans acuité particulière […] témoignages politiques […] tableaux historiques […] ; pour l'operator, composition, cadrage, intention.

- le punctum, ponctuation, piqûre, ce hasard qui me point.

La Photographie n'est pas un simple progrès mécanique de la Peinture mais la scène d'un théâtre primitif lié au culte des Morts, comme une figuration de la face immobile et fardée sous laquelle nous voyons les morts [Lcc, 13].

 


 

Christian Boltanski, Monument Odessa, 1991

 

Ainsi accompagnant la Peinture classique dans la saisie d'un instantané imperceptible, l'instant d'une histoire commencée, inachevée, un récit.

Un paysage peut être à la fois utopie (j'irai là) et mémoire (j'ai été là). Un jardin, la mère. Or Freud dit du corps maternel qu' "il n'est point d'autre lieu dont on puisse dire avec autant de certitude qu'on y a déjà été". Telle serait alors l'essence du paysage (choisi par le désir) : heimlich, réveillant en moi la Mère (nullement inquiétante). [Lcc, 16]

Le studium seul donne une photographie réifiée, en l'absence d'un punctum, d'un trait qui m'attire ou me blesse et génère une lecture dialectique. Le reportage brut, la pornographie * : un monde unaire (un donné immédiat, sans histoire, sans moi). [Lcc, 17]

* dont se distinguent les photos de Robert Mapplethorpe

 


 

Young Man With Arm Extended, 1975

[il semble que la reproduction figurant dans Lcc soit inversée]


La lecture du punctum, de la photo pointée, n'autorise pas dans sa fulgurance un développement rhétorique. La Photographie se rapproche alors du Haïku dans une immobilité vive à l'opposé du mouvement pétrifié du cliché unaire. [Lcc, 21]

A ce point de sa quête, Roland Barthes, plongé dans les photos de sa mère, se demande : est-ce que je la reconnaissais ? Dans sa différence, oui, dans son essence, non. L'image partiellement vraie restait totalement fausse.

je sais que c'est elle, mais je ne vois pas ses traits… comme dans le rêve [Lcc, 27].

 

Et je la découvris.

La photographie était très ancienne… [Lcc, 28]

Il s'agit de Jardin d'Hiver de Chennevières, 1898, évoqué une première fois dans Journal de deuil, 13 juin 1978.

[…] juste une image, mais une image juste. Telle était pour moi la Photographie du Jardin d'Hiver.

Pour une fois, la photographie me donnait un sentiment aussi sûr que le souvenir, tel que l'éprouva Proust, lorsque se baissant un jour pour se déchausser il aperçut brusquement dans sa mémoire le visage de sa grand-mère véritable, dont pour la première fois "je retrouvais dans un souvenir involontaire et complet la réalité vivante" *. [Lcc, 28]

* Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, p. 756, Bibliothèque de la Pléiade, 1965

[dans la séquence du Léthé, qui apparaît, seule occurrence, p. 760]

 

Quelque chose comme une essence de la Photographie flottait dans cette photo particulière. Je décidai alors de "sortir" toute la Photographie (sa "nature") de la seule photo qui existât assurément pour moi, et de la prendre en quelque sorte pour guide de ma dernière recherche. Toutes les photographies du monde formaient un Labyrinthe. Je savais qu'au centre de ce Labyrinthe, je ne trouverais rien d'autre que cette seule photo, accomplissant le mot de Nietzsche : "Un homme labyrinthique ne cherche jamais la vérité, mais uniquement son Ariane."

[…]

(Je ne puis montrer la Photo du Jardin d'Hiver. Elle n'existe que pour moi…)

[Lcc, 30]

 

 

3/ Temps

 

L'autre punctum, ailleurs que dans le "détail", c'est le Temps. [Lcc, 39]

Suivant son Ariane (une sortie du Dédale ? > James Joyce, Portrait of the Artist as a young man), Roland Barthes découvre que la photographie est l'oeuvre des chimistes, non des peintres ou des inventeurs de la perspective (Leon Battista Alberti), des techniciens de l'optique (la camera obscura).

[…] une circonstance scientifique (la découverte de la sensibilité à la lumière des halogénures d'argent) a permis de capter et d'imprimer directement les rayons lumineux émis par un objet diversement éclairé. La photo est littéralement une émanation du référent. D'un corps réel, qui était là, sont parties des radiations qui viennent me toucher, moi qui suis ici… [Lcc, 34]

 

 

 

Nicéphore Niépce, Paysage à Saint-Loup de Varennes, 1826 / 1827, Austin, Texas, Harry Ransom Humanities Research Center, coll. Helmut Gernsheim.

Première * héliographie au bitume, sur étain pur, d'une scène naturelle, la vue a été prise depuis la fenêtre de la maison de Niépce à Saint-Loup de Varennes ; elle a demandé environ huit heures de pose, les ombres tracent le passage du temps

* Selon Alphonse Davanne et Eugène Niépce, petit-fils de Nicéphore, la première "prise de vue" serait celle de La table mise, 1823 / 1825. C'est la leçon retenue par Barthes dans La chambre claire, 36.

Selon Jean-Louis Marignier, l'image daterait de 1832.

La plaque a disparu des collections de la SFP au début du XXè siècle.

 

Fleuve de l'éternité, le Temps est toujours / jamais plus là. Inaccessible au discours.

Camera lucida : un appareil, antérieur à la Photographie, qui permettait de dessiner un objet à travers un prisme, un œil sur le modèle, l'autre sur le papier. [Lcc, 44]



 

 

Camera lucida, dispositif inventé William Hyde Wollaston en 1806, gravure anonyme, 1807

 

Un rendu à plat appelant et refusant la profondeur de tout sens possible : la Photographie.

 

Penser la Photographie revient seulement à reconnaître "ça a été" [Lcc, 34].

Ce passé ne peut transformer le chagrin vécu en deuil [Lcc, 37]

Acédie : rien à dire de la mort… je n'ai d'autre ressource que cette ironie : parler du "rien à dire". [Lcc, 38]

Devant la photo de ma mère enfant, je me dis : elle va mourir : je frémis, tel le psychotique de Winnicott, d'une catastrophe qui a déjà eu lieu. Que le sujet en soit déjà mort ou non, toute photographie est cette catastrophe. [Lcc, 39]

La photographie authentifie (la mort) et dans son évidence ne laisse que le désarroi de l'indicible, de l'impensable : ils sont morts.

 

16 novembre

Maintenant, partout, dans la rue, au café, je vois chaque individu sous l'espèce du devant-mourir, inéluctablement, c'est-à-dire très exactement du mortel. – Et avec non moins d'évidence, je les vois comme ne le sachant pas.

[Ces futurs morts qui ne savent pas qu’ils vont mourir… Albert Cohen, Belle du Seigneur, 1968 (où l'on trouve également une Ariane)]

Pendant ce temps, dans sa poursuite alors effrénée de nouvelles rencontres, Roland Barthes note :

12 juin 1978

[…]

continuaient à fonctionner, imperturbablement (comme mal élevées) des habitudes de flirts, d'amourachements, tout un discours du désir…

 

Le Temps s'est arrêté sur cette incompréhensible contradiction du souvenir et du néant. *

* Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, p. 769, Bibliothèque de la Pléiade, 1965

 

***

 

25 mai 1970
Ce que je n'aime pas dans l'Occident, c'est qu'il fabrique des signes et les refuse en même temps [...] Le grand danger pour nous, Occidentaux, dès lors que nous ne reconnaissons pas les signes pour ce qu'ils sont, à savoir des signes arbitraires, c'est le conformisme, la porte ouverte aux contraintes de type moralisateur, aux lois morales, aux contraintes de la majorité.

Roland Barthes, Le Grain de la voix : Entretiens 1962-1980, Seuil, 1981

 

 

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Lou de Libellus Lou de Libellus - dans de litterrance
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commentaires

yosemite. 23/04/2009 22:03

merci pour lui et ta maîtrise du lien actif...

yosemite. 23/04/2009 22:03

merci pour lui et ta maîtrise du lien actif...

lou 23/04/2009 21:56

 Ah la la !Je redonne le lien actifhttp://yenbrice.blogspot.com/Allez voir et lire Bui Doi ! Merci à toi, Yo ;) 

yosemite. 23/04/2009 21:44

le dernière citation, tirée du Grain De Voix est terrible.si tu aimes les photos et les beaux textes, je t'envoie mon ami : http://yenbrice.blogspot.comce sont ses photos et ses mots, et c'est fort jolis.merci.

alf 22/04/2009 14:17

je n'aime pas lire en diagonale; d'ailleurs avec toi c'est mission impossible... donc je repars, comme souvent, pour revenir ici lire plus tard... (heure idéale : minuit-2h du mat') ;-/...

lou 21/04/2009 21:02

 
Certes, et n'oublions pas Jacques Tati à qui la RATP a cassé la pipe ;)
 
A la cinémathèque de Paris l'exposition Deux temps trois mouvements consacrée à Jacques Tati vaut le détour.L'affiche de l'expo permet à la célèbre pipe de J. Tati sur son vélosolex de s'exhiber, échappant pour le moment au geste de censure hygiéniste bienpensante qui a naguère osé effacer les cigarettes - distillant un (trop?) fort parfum de liberté - d'André Malraux et de Jean-Paul Sartre ; geste que reconduit la régie publicitaire de la RATP qui présente l'affiche dans le métro parisien avec ... un moulin à vent à la place de la pipe. Puissent les zéphirs agités par ce moulin dissiper, avec la forte odeur d'urine qui les accompagne, les brouillards qui embrument de leur correction politique les couloirs du métro ! 

Cécile+de+Quoi+de+9 21/04/2009 04:00

Il est vrai que ce qui arrive à Etaix et son oeuvre est scandaleux et triste.

 


 
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