Les escargots peignent, étonnant est leur œuvre. Ont-ils un sens esthétique ?
En 1910, Lolo, alias Aliboron, alias Joachim-Raphaël Boronali, connut la gloire de la cimaise au Salon des Indépendants où figurait son unique toile Et le soleil s'endormit sur l'Adriatique.
Joachim-Raphaël Boronali, Et le soleil s'endormit sur l'Adriatique, 1910
Joachim-Raphaël, peintre né à Gênes, avait accompagné son envoi d'un texte théorique, le Manifeste de l'excessivisme : brisons les ancestrales palettes et posons les grands principes de la peinture de demain […] l'excès en tout est une force, la seule force… Ravageons les musées absurdes. Piétinons les routines infâmes. Les critiques furent partagées jusqu'au jour où Roland Dorgelès révéla l'histoire, constat d'huissier à l'appui : Boronali était l'âne de Frédéric Gérard, dit Frédé, patron du Lapin Agile, le toujours fameux cabaret de la butte Montmartre, le très haut conservatoire de la chanson française *. La toile se vendit 20 louis d'or qui furent reversés par Dorgelès à l'orphelinat des Arts. Elle fait aujourd'hui partie de la collection permanente exposée à l'espace culturel Paul Bedu à Milly-la-Forêt.
* nous vous recommandons le coffret, 4 CD, Un Siècle de Veillées Au Lapin Agile d'Hier à Aujourd'hui, EPM n°980 610
Comment fut confectionné le chef-d'œuvre
Le témoignage de Pierre Girieud, l'un des complices :
C’est au Lapin Agile que Dorgelès alors rédacteur à Fantasio organisa la farce de Boronali qui fit tant de bruit en son temps.
Un matin où Coccinelle posait dans mon atelier de la rue des Saules, vers midi, la séance ayant bien marché, je l’invitais à prendre l’apéro au Lapin ; Remontant la rue, nous nous trouvâmes devant la terrasse, assister à un curieux spectacle.
Lolo, l’âne de Frédé, pelé et décrépi, balançait sa queue ornée d’un pinceau chargé de couleurs sur une toile présentée par Roland, les bras nus, couvert de peinture presque jusqu’au coude. Un photographe braquait son appareil pour immortaliser cette scène cependant qu’un huissier dressait un constat en bonne et due forme.
L’apéritif fut servi à tous les témoins autour de la grande table en bois de la terrasse, et le photographe pris des clichés.
Dorgelès me demandait si je pensais que le tableau pourrait figurer aux «Indépendants» et je lui répondit que la chose était possible si quelqu’un voulait faire l’âne et acquitter les 25 F de droits d’exposition.
Comme je faisais partie de la commission de placement, je montrais la toile à Signac en lui racontant toute l’histoire. Il répliqua : «c’est bien un effet la peinture d’un âne et puisqu’on a versé la cotisation au nom de Boronali nous ne pouvons nous dispenser de l’accrocher». Il me chargea alors de faire une petite salle où il puisse figurer sans dommage pour les véritables peintres. J’organisais alors un petit musée des horreurs où cette toile figurait à côté d’autres productions, faites avec des confettis, des couvercles de boites de cigares, 4 as de deux mètres de haut, etc. , etc.
Naturellement au vernissage la toile passa complètement inaperçue, mais le jour où Fantasio publia les photographies du tableau, de l’âne, du constat d’huissier et des témoins levant leurs verres (la face recouverte d’un loup), le public se rua pour voir l’œuvre de Boronali, c’est-à-dire Ali Boron, la caisse des Indépendants reçut alors des sommes dont on n'avait pas idée jusqu’alors.
Pierre Girieud, Souvenirs d'un Vieux Peintre (inédit)
Dans les années '50, Desmond Morris, célèbre zoologue, éthologue et artiste peintre (deux ans après sa première exposition en 1948, il se présente à Londres en compagnie de Joan Miró), fait connaître à la télévision Congo, un jeune chimpanzé peintre. Miró aurait acquis une de ses toiles, comme Picasso qui pouvait y voir la marque d'une pulsion créatrice universelle.
Congo, Peinture, années '50
On observe la dynamique de la diagonale ascendante et les taches ou traits rouges rapportés qui viennent rehausser le bleu en donnant à l'ensemble sa cohésion. Une œuvre réfléchie : Congo montrait une grande concentration dans son travail et choisissait le point d'achèvement d'une œuvre.
Les chats peignent depuis toujours. On trouve des représentations de chats peintres au temps de l'Egypte ancienne (la patte levée du chat apposant sa marque sur les hiéroglyphes atteste de leur valeur), au Moyen Age en Orient et en Occident, à l'époque moderne.
Kytan Tok, Otakki peignant, 1901, aquarelle sur papier de riz, coll. privée
Leur art, leurs techniques, leurs écoles ont été étudiées par Burton Silver, écrivain et critique d'art, autorité en Non Primate Art, particulièrement à propos de l'esthétique des déjections ornithologiques.
Why Cats Paint : A Theory of Feline Aesthetics *, 1994, une synthèse sur
les chats peintres, a été composée en collaboration avec Heather Busch, peintre, sculpteur, photographe et créatrice de la première galerie consacrée exclusivement à la peinture féline.
* l'édition française, Le Mystère des
chats peintres, Benedikt Taschen, 1995, est épuisée
Feuilletons ensemble.
Max, Birdies (détail), 1991, pâte acrylique sur mur peint
Il ne s'agit pas seulement de peinture mais d'un investissement de tout le corps présent - et non seulement représenté - dans l'action, par son empreinte, au terme d'une longue méditation
(pratique usuelle chez les chats peintres, ronronnement et balancement devant le support). Le chat décide du moment où l'œuvre est accomplie et l'annonce par un marquage urinaire.
Préparation rituelle et engagement de tout l'être se retrouvent dans le travail de Shiraga Kazuo (voir ici ou là ou encore là) qui nous a quitté en avril 2008.
Peindre avec les pieds,
de tout son corps,
de toute son âme en une action unique
D'autres artistes vont sur le motif : pour indiquer leur choix – et demander des couleurs – ils marquent la place.
Rusty, Le Blues de la bécane bleue, 1990, acrylique parfumé sur verre.
Rusty est un impressionniste, il représente son sujet et ce qu'il vit de l'histoire de son sujet. La perspective en est décalée, le récit se fait mouvement. Il y a également ceci : les chats
passent du temps à regarder le monde, allongés par terre, sur le côté ou sur le dos ; dans cette position, la perspective se trouve modifiée (chacun peut en faire l'expérience : le haut est en
bas, le bas est en haut).
Buster, Copie de Tournesols de Van Gogh
La ligne brune, en haut du tableau, traduit le bord de la table et le contour du vase, les touches bleues représentent les fleurs (décalage chromatique en écho, l'orange est la complémentaire du
cyan).
Georg Baselitz, Die Mädchen von Olmo II, 1981, Centre Pompidou MNAM
Ce mode de représentation inversée est apparu à Baselitz alors qu'il se reposait, allongé au pied d'un arbre (le motif de sa première peinture "à l'envers").
Et nos artistes ? Presque rien, rien de bien intéressant. Peut-être cette fantaisie de Kriss...

Kriss, Détramage, coton et chanvre sur papier, 2007-2008,
action in situ, ici même
… inspirée par un grand peintre et tapissier, mi-catalan mi-ligérien...
Josep Grau-Garriga, Al Padre, 2001, raphia, chanvre,
Musée Jean-Lurçat et de la Tapisserie Contemporaine, Angers
[partie d'un diptyque Al Madre, 2002 - Al Padre, 2001]
Scribulations, où l'on retrouve Lou
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