Partager l'article ! Albert Camus, Le premier homme - une histoire de pluie, de soleil, de poussière et d'amour: ...
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Albert Camus, Le premier homme, Editions Gallimard, 1994
Quelques pages du manuscrit en illustrations.
Oui, tu es poussière et à la poussière tu retourneras.
Gn, 3, 19 [traduction TOB]
En somme, je vais parler de ceux que j'aimais. Et de cela seulement. Joie
profonde.
Albert Camus, Le premier homme, Notes et plans, Editions Gallimard,
1994
Intercesseur : Vve Camus
Ce sont les premiers mots du manuscrit. Catherine Cormery, mère de Jacques (Albert Camus), avait appris à signer ainsi
l’imprimé lui permettant de percevoir sa pension de veuve de guerre.
Dédicace
A toi qui ne pourras jamais lire ce livre
Au-dessous, une note encerclée en diagonale
ajouter anonymat géologique terre et mer
Le premier homme est un récit inachevé
d’Albert Camus dont le manuscrit a été retrouvé dans sa sacoche et dans les débris de la Facel Vega écrasée contre un platane le 4 janvier 1960. Sa fille Catherine Camus en a établi l’édition en
1994, à partir du manuscrit, laissé parfois sans ponctuations, et d’une première dactylographie faite par Francine Camus.
Des notes en marge indiquaient les déplacements ou développements prévus. Le plan donne trois parties (la troisième est ébauchée dans le manuscrit en l’état). La conclusion par provision indique le sens et l’orientation que Camus envisageait pour son œuvre en triptyque – absurde, révolte, amour.
Dans les notes accompagnant le manuscrit, on peut lire :
Le
livre doit être inachevé. Ex. : "Et sur le bateau qui le ramenait en France…"
Au-dessus de la carriole qui roulait sur une route caillouteuse, de gros et épais nuages filaient vers l’est
dans le crépuscule.
[…]
Après une course de milliers de kilomètres au-dessus de cette sorte d’île immense, défendue par la mer mouvante au nord et au sud par les flots figés des sables, passant sur ce
pays sans nom à peine plus vite que ne l’avaient fait pendant des millénaires les empires et les peuples, leur élan s’exténuait et certains fondaient déjà en grosses et rares gouttes de pluie qui
commençaient de résonner sur la capote de toile au-dessus des quatre voyageurs.
Sur la banquette avant, près du conducteur - un Arabe, un Français d’une trentaine d’années, Henri Cormery. A
l’intérieur de la voiture, sa femme Catherine, sur le point d’accoucher, et un petit garçon de quatre ans, le premier né.
Jacques Cormery naît à la maison.
Il est venu, dit la mère dans un souffle.
La pluie redoubla à ce moment sur le toit de vieilles tuiles.
Jacques naît sous la pluie qui balaie la poussière des boues séchées par le soleil brûlant de
l’été.
Quarante ans plus tard, l’homme à la recherche de son père, blessé
mortellement à la bataille de la Marne, mort à Saint-Brieuc le 11 octobre 1914, selon l’inscription au grand livre, et enterré là dans
le carré du Souvenir français, se tient au fil de sa mémoire, de son enfance. En Algérie.
Les camarades l’attendaient, c’était sûr […] Dès qu’ils étaient au complet, ils partaient […] Ils couraient, traversant la rue, essayant de s’attraper, couverts
déjà d’une bonne sueur, mais toujours dans la même direction, vers le champ vert, non loin de leur école, à quatre ou cinq rues de là. Mais il y avait une station obligatoire, à ce qu’on appelait le
jet d’eau, sur une place assez grande, une énorme fontaine ronde à deux étages, où l’eau ne coulait pas, mais dont le bassin, depuis longtemps bouché, était rempli jusqu’à ras bord, de loin en
loin, par les énormes pluies du pays. L’eau croupissait alors, couverte de vieilles mousses, d’écorces de melon, de pelures d’oranges et de détritus de toutes sortes, jusqu’à ce que le soleil
l’aspire ou que la municipalité se réveille et décide de la pomper, et une vase sèche, craquelée, sale, restait encore longtemps au fond du bassin, attendant que le soleil, poursuivant son
effort, la réduise en poussière et que le vent ou le balai des nettoyeurs la jette sur les feuilles vernissées des ficus qui entouraient la place.
La pluie, le soleil, la poussière, la pluie…
La poussière est au commencement et à la fin.
Poussière des tombes et des morts. Poussières de souvenirs douloureux, de l’extrême pauvreté qu’on se doit de cacher au lycée où on est boursier. Blessures de l’âme et du corps : la grand-mère et son nerf de bœuf toujours à portée de main pour une bêtise d’enfant, dans la misère.
… il fallait remonter dans le temps à travers une mémoire enténébrée, rien n’était sûr. La mémoire des pauvres déjà est moins nourrie que celle des riches, elle a moins de repères dans l’espace puisqu’ils quittent rarement le lieu où ils vivent, moins de repères aussi dans le temps d’une vie uniforme et grise.
Le temps perdu ne se retrouve que chez les riches.
La pluie revient à sa saison, portée par les nuages, effacée par le soleil et son silence
oppressant.
La mère ne dit rien ou seulement que la vie tout entière était faite d’un malheur contre lequel on ne pouvait rien et qu’on pouvait seulement
endurer.
Poussière, pluie, soleil, poussière.
Un continuum pour ces enfants qui ne connaissaient que le sirocco,
la poussière, les averses prodigieuses et brèves, le sable des plages et la mer en flammes sous le soleil.
[…]
Les dernières pluies dataient d’avril ou mai, au plus tard. A travers les semaines et les mois, le soleil, de plus en plus fixe, de plus en plus chaud, avait séché, puis desséché, puis torréfié les murs, broyé les enduits, les pierres et les tuiles en une fine poussière qui, au hasard des vents, avait recouvert les rues, les devantures des magasins et les feuilles de tous les arbres.
[…]
L’eau, venue des cataractes du ciel, lavait alors brutalement les arbres, les toits, les murs et les rues de la poussière
de l’été.
Rompre le cercle.
Tournant le dos à la tombe, Jacques Cormery abandonna son père.
Un vieil ami, Victor Malan, lui dit : Vous n’avez plus besoin d’un père. Vous vous êtes élevé tout seul. A présent, vous pourrez l’aimer comme vous savez aimer.
Mémoire d’enfance.
Le regard de sa mère, tremblant, doux, fiévreux, était posé sur lui avec une telle expression que l’enfant recula, hésita
et s’enfuit. Elle m’aime, elle m’aime donc […] et il comprenait en même temps que lui l’aimait éperdument.
L’absurde demeure dans l’accident, et la révolte dans l’absurde.
Le répons au thème obsédant de l’absurde n’est pas dans la révolte ni dans le conflit mimétique dont se réjouit également la Camarde.
Obscur à soi-même
Oh ! oui, c’était ainsi, la vie de cet enfant avait été ainsi, la vie avait été
ainsi dans l’île pauvre du quartier, liée par la nécessité toute nue, au milieu d’une famille infirme et ignorante, avec son jeune sang grondant, un appétit dévorant de la vie, l’intelligence
farouche et avide, et tout au long un délire de joie coupé par les brusques coups d’arrêt que lui infligeait un monde inconnu, le laissant alors décontenancé, mais vite repris, cherchant à
comprendre, savoir, à assimiler ce monde qu’il ne connaissait pas, et l’assimilant en effet parce qu’il l’abordait avidement, sans essayer de s’y
faufiler, avec bonne volonté mais sans bassesse, et sans jamais manquer finalement d’une certitude tranquille, une assurance oui, puisqu’elle assurait qu’il parviendrait à tout ce qu’il voulait
et que rien, jamais, ne lui serait impossible de ce qui est de ce monde et de ce monde seulement, se préparant (et préparé aussi par la nudité de son enfance) à se trouver à sa place partout,
parce qu’il ne désirait aucune place, mais seulement la joie, les êtres libres, la force et tout ce que la vie a de bon, de mystérieux et qui ne s’achète ni ne s’achètera
jamais.
[…]
Dans cette obscurité en lui, prenait naissance cette ardeur affamée, cette folie de vivre qui l’avait toujours habité et
même aujourd’hui gardait son être intact, rendant simplement plus amer – au milieu de sa famille retrouvée et devant les images de son enfance – le sentiment soudain terrible que le temps de la
jeunesse s’enfuyait, telle cette femme qu’il avait aimée, oh oui, il l’avait aimée d’un grand amour de tout le cœur et le corps aussi, oui […] elle lui avait donné ses raisons de vivre, des raisons de vieillir et de
mourir sans révolte.
Francis Poulenc, Sept répons des ténèbres, Ecce quomodo moritur justus, 1961
Il faut imaginer Sisyphe amoureux.
On peut lire
Albert Camus, Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, 4 vol., 2006-2008
Remarquable travail d’édition, variantes restaurées, apparat critique.
Album Camus, Iconographie choisie et commentée par Roger Grenier, Bibliothèque de la Pléiade, 1982
Un choix d’œuvres dans la collection Folio.
Camus, le dernier des justes, Télérama hors-série,
2009
Belle iconographie, bibliographie partielle.
Pierre-Louis Rey, Camus, l’homme révolté,
Gallimard-Découvertes, 2006
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