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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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19 février 2014 3 19 /02 /février /2014 00:01

 

Donna Tartt, Le chardonneret 357

Donna Tartt, Le chardonneret (The Goldfinch), traduit de l'anglais (États-Unis) par Édith Soonckindt, 795 pages, Plon, 2014

 

Donna Tartt, 2014 357

Donna Tartt, 2014

Donna Tartt est romancière, essayiste et critique. En 1993, elle a publié son premier roman, Le Maître des illusions, devenu un classique de la littérature américaine. Dix ans plus tard, elle a donné Le Petit copain. Le Chardonneret, paru en 2014, est son troisième roman.

 

 

Joan Baez, Donna Donna, 1989 – une chanson écrite en yiddish par l'écrivain Aaron Zeitlin sur une musique de Sholom Secunda

 

L'absurde ne délivre pas, il lie.

Albert Camus

 

Premières lignes.

 

J’étais encore à Amsterdam lorsque j’ai rêvé de ma mère pour la première fois depuis des années. J’étais enfermé dans ma chambre d’hôtel depuis plus d’une semaine, craignant de téléphoner à quiconque ou même de sortir ; mon cœur s’emballait et s’agitait aux bruits les plus innocents : la sonnette de l’ascenseur, le cliquetis du chariot de minibar, jusqu’aux cloches des églises, la Westertoren, le Krijtberg, sonnant les heures, le liséré sombre de leurs résonances métalliques, incrusté d’une sinistre prophétie digne d’un conte de fées. Pendant la journée je restais assis au pied du lit et me forçais à décrypter les informations en néerlandais à la télévision (effort voué à l’échec puisque je ne connaissais pas un traître mot de cette langue), et, quand j’abandonnais, je m’asseyais près de la fenêtre et fixais le canal, mon pardessus en poil de chameau jeté sur les épaules – j’avais quitté New York à la hâte et les vêtements que j’avais emportés n’étaient pas assez chauds, même à l’intérieur.

 

[lire les premières pages]

 

Amsterdam, Westertoren

Westertoren, Amsterdam

 

Amsterdam. Theo, Theodore Decker, vingt-sept ans, se souvient. Quatorze ans auparavant, à New York, Theo et sa mère, en route vers le collège – Theo craint d'être renvoyé après quelques bêtises –, sont pris sous une violente averse.

[…] elle était belle. […] elle était moitié irlandaise, moitié cherokee. […] Elle est morte par ma faute.

[…] elle était toujours perchée au bord de sa chaise, tel un oiseau des marécages long et élégant sur le point de s'envoler au moindre tressaillement.

Ce jour-là, le 10 avril, […] l'imperméable blanc, qui voletait sous l'effet du vent, ajoutait encore à son allure d'ibis aux longues jambes, comme si elle était sur le point de déployer ses ailes et de s'envoler au-dessus du parc.

Ils se réfugient au musée où se tient alors une exposition « Art du portrait et nature morte : Chefs-d’œuvre nordiques de l'âge d'or ». Des « natures mortes » (en français dans le texte) : la mort au cœur de la vie.

 

Rembrandt Harmenszoon van Rijn, De anatomische les van Dr N

Rembrandt Harmenszoon van Rijn, De anatomische les van Dr Nicolaes Tulp (La Leçon d'anatomie du Dr Nicolaes Tulp), 1632

 

J'avais vu la fille. Elle m'avait vu aussi. […] Elle était accompagné d'un curieux bonhomme âgé aux cheveux blancs […], son grand-père peut-être. Elle avait l'air un peu étrange.

 

La mère de Theo a étudié l'histoire de l'art à la New York University.

 

Carel Fabritius, Le Chardonneret h701

Carel Fabritius, Le Chardonneret, 1654, panneau, 33,5 x 22,8, Mauritshuis, La Haye

 

Le tableau. Il était petit, c'était le plus petit de l'exposition, et le plus simple : un oiseau jaune sur un fond simple et pâle, enchaîné à un perchoir par sa cheville fine comme une brindille.

« C'était l'élève de Rembrandt, le maître de Vermeer, continuait ma mère. Et ce petit tableau est bel et bien le chaînon manquant entre les deux – cette lumière du jour claire et pure, on comprend ici d'où Vermeer tient la qualité de la sienne. »

Fabritius est mort dans le désastre de Delft.

 

Egbert van der Poel, Delftse donderslag (L'Explosion de la

Egbert van der Poel, Delftse donderslag (L'Explosion de la poudrière de Delft), ca 1654

 

J'étais au milieu de la salle quand il se passa quelque chose d'étrange.

[…] L'instant d'après une énorme explosion assourdissante secouait la salle.

[…] Presque exactement au même moment, il y eut un éclair noir et des débris furent balayés vers moi puis tournoyèrent, après quoi le grondement d'un vent chaud me heurta de plein fouet et me projeta de l'autre côté de la salle. Pendant quelque temps, je ne sus rien de plus.

[…] J'étais dans une grotte blanche déchiquetée.

 

Le grand-père – est-il le grand-père de la fille ? – est grièvement blessé. Il demande à Theo de sauver le tableau, un minuscule oiseau jaune, pâle sous un voile de poussière blanche : « Prends-le avec toi ! » Il lui donne sa bague, une lourde bague en or ornée d'une pierre sculptée, portant une curieuse intaille et une inscription.

 

Frans Hals, Banquet des officiers du corps des archers de S

Frans Hals, Banquet des officiers du corps des archers de Saint-Adrien, 1627

 

Dans la panique et les hurlements, Theo rampe vers une sortie. Il croise un groupe de gardes de Frans Hals : de grands et rudes gaillards rougeauds, larmoyants à force d'avoir bu trop de bière. Il pense à Pippa, la petite rouquine espiègle qui accompagnait son grand-père. Il garde précieusement le tableau et la bague du vieil homme.Theo est orphelin, son père ayant déserté quelque temps auparavant sans laisser de trace – pour le moment.

 

 

Bob Dylan, It's All Over Now, Baby Blue, Melbourne, 20 avril 1966

 

Tout était perdu, j'avais disparu de la surface de la Terre.

 

Il est placé, provisoirement, dans la famille d'un camarade de collège. Dans le désespoir des premiers jours, il entend It's All Over Now, Baby Blue. La chanson rejoint l'histoire.

 

L'essentiel est posé : le tableau, la bague, Pippa  la fille.

A partir de là commence la cavale de Theo. Las Vegas... Son père... Une rencontre, un ami, et un peu plus, avec l'alcool et les drogues – seul héritage du père. La solitude, l'amour, l'absence, les drogues, le désir, l'amitié, le deuil. Le vrai, le faux.

Un roman d'apprentissage.

 

Une écriture multiple, mouvante, étonnante. De nombreux personnages, clairement définis. Une histoire foisonnante.

 

Dernières lignes.

 

Et tout comme la musique est l'espace entre les notes, tout comme les étoiles resplendissent à cause du noir qui les sépare, tout comme le soleil frappe les gouttes d'eau à un certain angle et envoie un prisme coloré traverser le ciel, l'espace où j'existe – et où je veux continuer d'exister : pour être très honnête c'est aussi là que j'espère mourir – est exactement cette distance intermédiaire : là où le désespoir a heurté la pure altérité et créé quelque chose de sublime.

C'est pourquoi j'ai choisi d'écrire ces pages comme je les ai écrites. Parce qu'il n'y a qu'en s'avançant dans la zone intermédiaire, le liseré polychrome entre vérité et non-vérité, qu'il est tolérable d'être ici et d'écrire cela, tout simplement.

Tout ce qui peut nous apprendre à nous parler à nous-mêmes est important : tout ce qui peut nous apprendre à sortir du désespoir en chantant. Mais le tableau m'a aussi appris que le dialogue se poursuit par-delà le temps. Et je sens que j'ai quelque chose de très sérieux et d'urgent à te dire, toi mon lecteur inexistant, et je sens que je devrais le dire avec autant d'intensité que si j'étais dans la même pièce que toi. La vie – peu importe ce qu'elle est d'autre – est brève. La destinée est cruelle, mais peut-être pas laissée au hasard. La Nature (c'est-à-dire la Mort) gagne toujours, mais cela ne signifie pas que nous devions courber la tête et ramper devant elle. Peut-être même que si nous ne sommes pas toujours ravis d'être ici, il est pourtant de notre devoir de nous immerger : de passer à gué jusqu'à l'autre côté, de traverser le cloaque tout en gardant nos yeux et nos cœurs ouverts. Et tandis que nous mourons, que nous émergeons de l'organique et replongeons de manière ignominieuse dans l'organique, c'est une gloire et un privilège d'aimer ce que la Mort n'atteint pas. Parce que si le désastre et l'oubli ont suivi ce tableau au fil du temps, l'amour l'a suivi aussi. Dans la mesure où il est immortel (il l'est), et où j'ai un petit rôle, lumineux et immuable, à jouer dans cette immortalité. Il existe et continue d'exister. Et j'ajoute mon propre amour à l'histoire des amoureux des belles choses, eux qui les ont cherchées, les ont arrachées au feu, les ont pistées lorsqu'elles étaient perdues, ont œuvré pour les préserver et les sauvegarder tout en les faisant passer de main en main, littéralement, leurs chants éclatants s'élevant du naufrage du temps vers la prochaine génération d'amoureux, et la prochaine encore.

 

Une histoire où tant d'histoires s'entrelacent – on ne saurait dévoiler l'intrigue sans gâter le plaisir de la lecture.

 

Une œuvre immense. On pense – pour l'immensité et non pas la proximité immédiate – à Belle du Seigneur d'Albert Cohen, à Jacques le fataliste de Denis Diderot, à l'Odyssée – Homère, James Joyce. Plus récemment : Gaétan Soucy, Catherine Leroux, et, bien entendu, Gérard Morel.

 

Edith Soonckindt 357

Edith Soonckindt a traduit le roman, les très longues phrases de Donna Tartt qu'elle restitue dans une langue déliée, les scènes d'action plus heurtées qui sont dans leur violence, l'histoire des amoureux.

 

Donna Tartt parle de l'enchevêtrement du bien et du mal, de la frontière entre culpabilité et responsabilité, du labyrinthe de la mémoire et des ravages du secret, de ce point magique, dit-elle, où « chaque idée et son contraire sont tout aussi vrais », où « une plaisanterie devient sérieuse et où n'importe quoi de sérieux devient une plaisanterie ».

« On n'arrête pas de me poser la question : "Pourquoi n'écrivez-vous pas plus vite ?" J'ai essayé. Juste pour voir si j'en étais capable. Mais travailler vite ne m'est pas naturel. Je détesterais sortir un livre ni fait ni à faire tous les trois quatre ans, parce que si je ne prends pas de plaisir à le confectionner, il y a peu de chance que les lecteurs en prennent à me lire. »

« Laisser passer dix ans entre chaque livre, c'est comme revêtir un scaphandre ou une combinaison de cosmonaute et s'embarquer pour un long voyage dans l'espace. Quand je pars, je suis vraiment partie pour un très long moment. »

 

Donna Tartt est une passionnée de Peter Pan : de là vient sa jeunesse.

 

Elle a écrit Le Chardonneret selon sa méthode : « à la main, avec différentes couleurs d'encre et de papiers pour m'y retrouver sur plusieurs années. »

 

* * *

 

« Ma première rencontre avec le tableau a pris la forme d'une copie du XIXe siècle, lors d'une exposition-vente chez Christie's, à Amsterdam, en 2003. J'ai fait une offre par mandat, mais sans remporter l'enchère. Après quoi, je me suis fait un devoir d'aller voir l'original au Mauritshuis, à La Haye. »

« J'ai ressenti une telle connexion émotive avec lui que j'ai compris que Le Chardonneret était le tableau de mon histoire dès que je l'ai vu. »

Aucune cage ne semble retenir l'oiseau. Ni Theo. Chacun vit néanmoins enchaîné: sous le pinceau du peintre, le premier est retenu à son perchoir par une fine chaîne; sous la plume de l'écrivaine, le second est entravé par son sens du devoir et de la loyauté (entre autres envers la famille Barbour, qui l'hébergera quelque temps après la mort de sa mère), par les drogues et l'alcool dont il (ab)use. Son passé pèse lourd sur son présent et son avenir.

« En effet, ce sont là autant de chaînes qui retiennent Theo, et particulièrement celle qui le lie à son passé. Cela dit, l'une des chaînes les plus lourdes à porter pour l'esprit est celle du monde matériel. L'oiseau est une créature ailée, mais il est maintenu prisonnier. Pour moi, c'est là une métaphore de l'âme humaine, et pas seulement celle de Theo. »

Propos rapportés par Valérie Lessard, Le Droit, Canada, 2014

 

Carduelis tristis 357

Carduelis tristis

 

Bob Dylan, It's All Over Now, Baby Blue

 

You must leave now, take what you need, you think will last

But whatever you wish to keep, you better grab it fast

Yonder stands your orphan with his gun

Crying like a fire in the sun

Look out the saints are comin’ through

And it’s all over now, Baby Blue

 

The highway is for gamblers, better use your sense

Take what you have gathered from coincidence

The empty-handed painter from your streets

Is drawing crazy patterns on your sheets

This sky, too, is folding under you

And it’s all over now, Baby Blue

 

All your seasick sailors, they are rowing home

All your reindeer armies, are all going home

The lover who just walked out your door

Has taken all his blankets from the floor

The carpet, too, is moving under you

And it’s all over now, Baby Blue

 

Leave your stepping stones behind, something calls for you

Forget the dead you’ve left, they will not follow you

The vagabond who’s rapping at your door

Is standing in the clothes that you once wore

Strike another match, go start anew

 

And it’s all over now, Baby Blue

 

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commentaires

Jean-Paul Lefebvre 11/08/2014 17:54

J'obtiens un poids de 902 grammes. Quelques pages dévorées en librairie ? Je relirai en d'autres temps pour en avoir le cœur net;
Le titre anglais Goldfinch signifie 'pinson d'or". Donna Tartt n'a donc pu percevoir la relation entre l'oiseau et le chardon. C'est bien ainsi, cela aurait ajouté plus de piquant qu'il n'en fallait.

Lou de Libellus 11/08/2014 18:12

; - )

Denis 21/02/2014 20:43


Article très intéressant


Le tableau "le chardonneret" est très beau. Je lirai ce livre plus tard.

Lou de Libellus 22/02/2014 07:35



 


Prends ton temps, et fais un peu de musculation jusque là - 0.9090 kg : - )


 



br'1 21/02/2014 17:02


Bon d'accord, je l'achète.

Lou de Libellus 21/02/2014 20:12



 


Tu ne dis pas ça pour me faire plaisir ?


: - )


 



Le gentil 19/02/2014 08:51


Ah, ces livres qui font penser à d'autres ! On se reproche de les avoir lus, si ce n'était que pour y trouver du déjà connu. On n'aurait pas dû dépasser la couverture. Ainsi ce chardonnet
répétitif : ne  suffisait-il pas à alerter qu'il avait déjà et depuis longtemps chanté ?  Il cardillo addolorato (1933) de donna Anna Maria Ortese. Et voici cette Donna Tartt,
de la dernière pluie. Penchant naturel des femmes à mettre la main sur l'oiseau. Et raison pour laquelle la littérature féminine ne produit pas des aigles ?

Lou de Libellus 19/02/2014 10:13



 





 


1933 ? Ce ne serait pas plutôt 1993 ? Ce que c'est que l'attention flottante : - )


 


1933, c'est Adolf
- 1934, en France.


 


Tu parles encore d'autre chose. On ne voit pas le lien entre Anna Maria Ortese et Donna Tartt. Le chardonneret est une espèce très répandue : Mariana Cojan-Negulesco, Elisabeth Morizot,
Cécile Odartchenko, Dominique Meens >





plus gai qu'une sauterelle


quand l'aigle transi grommelle


l'hiver il est sans regret


vient l'été repris dans l'orge


un chant l'attrape à la gorge


il se nomme chardonneret


>


et tant d'autres.


 


Je te laisse écouter l'uccello en Gleichschwebende Aufmerksamkeit, sur ton divan ou ton
Stressless, soyons modernes : - ) en compagnie de l'inénanarrable rossignol de la littérature féminine.


 


* * *


 


Ce matin, OverBlog était indisposée (c'est une plate forme), ça lui arrive une fois par mois (lunaire), mais seulement pour quelques heures. Elle n'en revient pas exsangue...


 



 


 
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