Une femme en jupe, c’est une femme en jupe.
Deux femmes en jupe, c’est deux femmes en jupe.
Trois femmes en jupe, c’est des barbouzes.
Extérieur nuit.
Un passage commerçant. Façades en stuc, étals en toc. Double pavage, double éclairage et double perspective en divergence, comme chez Piero *. Au centre, premier plan, une blonde, cheveux longs, courte jupe blanche, sortie d’un roman de Samuel Beckett ** ou, peut-être de Robert Pinget ***, traîne son sac. A sa gauche, arrière-plan, un grec en chemise longue, fustanelle sur jean, sac au dos. A gauche, sur un plan intermédiaire et pourtant séparé, une brune, cheveux courts, jupe blanche fendue, petit sac à l’épaule droite, devant une vitrine où un androgyne vend son soutien-gorge.
A droite de la blonde, dépassant un peu d’un pas pressé le grec, quelqu’un court, petit sac de voyage à la main droite, vers l’hôtel A La Commed... Guess, au fond de l’impasse.
Action !
_ Autrefois, la femme n’allait pas au cinéma, ou bien si elle allait au cinéma, elle allait voir Le Chant de Bernadette,
de toute façon elle vivait en dehors du péché, mais aujourd’hui, la femme va au cinéma et que voit-elle, la femme ? que voyez-vous, pauvres malheureuses qui êtes venues aujourd’hui si nombreuses pour m’écouter ? vous voyez les mauvais films, tournés avec le mauvais œil du mauvais esprit, oui, des films légers, des films licencieux, des films polissons comme ils disent, ou bien alors des films policiers, crapuleux et sordides !
Mais vous n’êtes pas les plus coupables, pauvres misérables pécheresses, ce sont ceux qui font ces films qui sont de véritables malfaiteurs, et parmi ces malfaiteurs, il en est un que je veux stigmatiser ici publiquement, je veux parler de celui qui a fait ce film monstrueux et démoniaque, La Journée de la jupe, je veux parler de Jean-Paul Lilienfeld.
[murmures à l’entrée d’une invitée]
Mais laissez-moi vous dire combien je suis heureuse de compter parmi nous ma distinguée cousine Yueyin, dont les travaux sur Omar Khayyām passionnent actuellement l’élite du monde de la Toile.
[en aparté]
Vous êtes arrivée en retard, ma chère cousine, selon votre habitude, j’espère que vous allez tout de même nous dire quelques mots.
_ Excusez-moi, mais en dehors d’Omar Khayyām… c’est que, voyez-vous, les Rubaïyat…
_ … je ne vous ai pas invitée pour parler des Rubaïyat ! parlez-nous de Jean-Paul Lilienfeld ! dites-nous ce que vous en pensez !
_ … évidemment, Jean-Paul Lilienfeld…
_ … ah ! laissez-moi parler ! il faut que je parle ou je vais étouffer !
_ Laissez-la parler.
_ Autrefois, j’étais heureuse, je vivais confortablement, une certaine aisance, dirais-je même, et puis j’aimais bien mon métier, oh… je ne l’avais pas choisi, ce métier, vous comprenez, la fatalité… enfin, c’était mon métier, quoi ! chacun son métier…
_ … il n’y a pas de sot métier.
_ Mais un jour, ha ! folle que j’étais, l’idée me vint d’aller au cinéma pour me documenter, pour me perfectionner, et je suis allé voir La Journée de la jupe de Jean-Paul Lilienfeld, ha ! pauvre imbécile que j’étais, j’ai agi stupidement comme l’héroïne de ce film, et j’ai failli me faire prendre comme une débutante, et depuis ce jour ils sont après moi, ils sont là, là, et là !
Soyez tranquilles, je m’évade toujours.
*
Piero della Francesca, La
Flagellation du Christ (Flagellazione di Cristo), tempera sur bois de peuplier, circa 1455, 59 x 81,
Galleria nazionale delle Marche, Urbino
** Samuel Beckett, Comment c’est, 1961
*** Robert Pinget, Quelqu’un, 1965
Drôle de drame fut fort mal accueilli à sa sortie par la critique.
Avec l’impartialité qu’on nous connaît, nous donnerons un échantillon, pris au hasard.
L'ACTION FRANÇAISE, 29/10/1937 (François Vinneuil)
La simplicité est, hélas! ce qui
manque le plus à M. Jacques Prévert. Je mets son nom en avant, parce qu'il est manifestement le premier responsable du film, celui qui l'a réellement inventé. M. Carné ne faisant que matérialiser
par les décors et les photographies cette invention... La fête tourne... à la mascarade triste, au dîner de têtes où des invités sans fantaisie voudraient bien enlever leur fausse barbe pour
déguster le potage. Drôle de drame est... bourré de la plus vaine, de la plus facile littérature. Il faudrait bien se garder de faire à M. Prévert l'honneur de le prendre pour un excentrique,
pour un de ces francs-tireurs, tels que jadis M. Bunuel et son Chien andalou, dont on regrette en somme qu'ils n'aient plus les moyens de
s'exprimer... Même si le film était bien bâti, il manquerait vraisemblablement son but, parce qu'il est illusoire de prétendre créer une atmosphère d'humour britannique avec des acteurs
français... Le tout est gai comme les cabrioles d'un maboul dans une chambre mortuaire.
<!> les liens actifs présents dans le récit du présent article sont en noir – une fantaisie…
Scribulations, où l'on retrouve Lou
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