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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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Survival

 

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28 septembre 2013 6 28 /09 /septembre /2013 23:03

 

Michel Tremblay, Bonjour, là, bonjour

Michel Tremblay, Bonjour, là, bonjour, Leméac, première édition, 1974

 

Michel Tremblay, Lois Siegel, ca 1980

Michel Tremblay, ca 1980

 

N°1 TRIO

ARMAND – Pis, toujours, comment c'était, l'Europe ?

GILBERTE – Ma tante, à l'arait ben aimé ça, faire des voyages.

CHARLOTTE – Le rêve de ma tante, c'tait de faire le tour du monde.

ARMAND – C'est-tu aussi beau qu'y le disent ?

GILBERTE et CHARLOTTE – Mais ma tante, à l'a pas eu c'te chance-là.

ARMAND – T'sais que t'es chanceux, toé, hein ? T'es le premier de la famille à traverser l'Atlantique !

GILBERTE – Non...

ARMAND – Ah, y'a ben ton oncle Farnand, pendant la guerre, mais quand y'est arrivé là, tout était fini, pis y l'ont rechipé icitte aussitôt.

CHARLOTTE – Non, à l'a pas eu c'te chance-là, ma tante.

 

Le père, Armand, et les deux tantes, ses sœurs, accueillent Serge, le plus jeune des enfants (il a vingt-cinq ans), à son retour d'Europe où il vient de passer trois mois, pour se cultiver, peut-être, et pour prendre un autre point de vue sur sa situation familiale et amoureuse.

Gilberte et Charlotte disent ma tante : pour parler d'elles-mêmes ? ou se parler l'une à l'autre ? ou bien elles ne se parlent pas ?

Serge a quatre sœurs.

Lucienne, l'aînée, quarante-cinq ans, est mariée à un riche médecin, un Anglais successful, et elle a un amant, un ami de Serge, un grand noir, un p'tit jeune.

Denise est une boulimique décomplexée qui veut vivre plus pour s'empiffrer plus.

Monique est dépressive, elle se maintient grâce aux pelules, dont elle est gourmande.

Nicole, trente ans, vit avec son frère, Serge.

 

SERGE [à Lucienne] – T'es mariée avec un Bob, t'as un fils qui s'appelle Bobby, pis y fallait que tu tombes sur un chum qui s'appelle Robert !

 

Une cantatrice s'y arracherait les cheveux...

 

Les aînées sont amoureuses de Serge, elles se donnent comme une seconde moman, en rappelant les jeux d'enfants et les bains où elles le collaient avec sa sœur Nicole : ils étaient cute.

 

N°2 DUO

SERGE, trop fort, articulant trop pour se faire comprendre de son père – Ah, oui, c'est ben beau, Paris ! C'est une ville... extraordinaire ! C'est grand ! Euh... Partout ousque tu vas, c'est beau. Y'a pas de places laides. En tout cas, j'en ai pas vu. (Plus fort.) J'dis que j'ai pas vu de places laides ! Non, non, c'est pas ben large, la Seine... (Essayant de rire.) Ça a plutôt l'air d'une mare à canards que d'une rivière...

[…]

GILBERTE – J'pense qu'y t'entend pas, Serge. Son appareil est cassé, pis y est trop orgueilleux, pour te le dire.

 

Pourtant le père aime la musique ! autant que 'taverne...

 

N°3 OCTUOR

NICOLE, très lentement – Vas-tu r'venir rester avec moé ?

Serge se jette dans les bras de Nicole. Ils s'étreignent très longtemps.

SERGE – Oui... oui... oui !

NICOLE – J'me suis tellement ennuyée.

SERGE – Moé-si...

 

N°13 QUINTET

LUCIENNE – Tu dis rien. Tu pensais pas que ta sœur la plus vieille pouvait toute voir ça, hein ? Tu nous as toujours tellement pris pour des épais, dans 'famille !

SERGE – Chus t'en amour avec Nicole. Pis Nicole est en amour avec moé. C'est toute.

 

N°27 SOLO

NICOLE – Va falloir qu'on fasse quequ'chose pour popa. Serge, ça a pas de bon sens. Y peut pas rester tu-seul avec eux autres plus longtemps, là, c'est pus possible, y vont le rendre complètement fou !

N°29 OCTUOR

NICOLE – Ça fait que j'ai pensé... En se mettant tout le monde ensemble... on pourrait peut-être le placer...

SERGE – Jamais ! Ça, jamais !

N°30 OCTUOR

SERGE, criant presque – Nicole pis moé on veut que tu viennes rester avec nous autres.

 

N°31 DUO FINAL

ARMAND – Ça fait tellement longtemps que j'attends qu'un de mes enfants...

SERGE – Comme ça, c'est oui ?

ARMAND – J'vas y penser... sérieusement.

SERGE – Popa... y'a une chose grave... ben grave qu'y faut...

ARMAND – Laisse faire, mon garçon... laisse faire le reste. J'le sais, le reste.

 

Comme on le voit dans l'aperçu qui précède, les répliques ne semblent pas toujours se répondre, de manière linéaire. L'action se déroule en plusieurs lieux, Serge rend visite à chacun là où il vit, et pourtant, ils sont tous sur scène. De plus le temps du théâtre est fractionné et non pas suivi comme le temps de l'action.

Il s'agit d'une écriture polyphonique où les répliques sont liées comme les voix dans un canon.

 

Regardez, écoutez, comme l'idée d'une mise en œuvre du texte sur une scène.

 

Utopia Triumphans, Huelgas Ensemble, Paul Van Nevel 357

 

 

Johannes Ockeghem, Deo Gratias, canon à trente-six voix, XVe siècle, Huelgas Ensemble, Paul Van Nevel, 1995

 

On pourrait penser que le titre évoque la lassitude d'un monde désincarné où l'on ne se salue plus que par convention en liquidant prestement une corvée sociale.

En fait, il s'agit des deux dernières répliques de la pièce.

 

SERGE – Bonjour, là !

ARMAND – Bonjour.

 

C'est la première fois que Serge et son père se disent bonjour, la première fois peut-être qu'on se dit bonjour dans la famille.

 

> Lire la chronique de Karine.

 

> Remerciements à Yueyin qui nous a offert cette belle œuvre.

 

* * *

 

DOCUMENTS

 

Une autre histoire de famille.

 

Eugène Ionesco, La Cantatrice chauve, 1950

Scène 1 (extrait)

 

M. SMITH, toujours dans son journal – Tiens, c’est écrit que Bobby Watson est mort.

Mme SMITH. – Mon Dieu, le pauvre, quand est-ce qu’il est mort ?

M. SMITH. – Pourquoi prends-tu cet air étonné ? Tu le savais bien. Il est mort il y a deux ans. Tu te rappelles, on a été à son enterrement, il y a un an et demi.

Mme SMITH. – Bien sûr que je me rappelle. Je me suis rappelé tout de suite, mais je ne comprends pas pourquoi toi-même tu as été si étonné de voir ça sur le journal.

M. SMITH. – Ça n’y était pas sur le journal. Il y a déjà trois ans qu’on a parlé de son décès. Je m’en suis souvenu par associations d’idées !

Mme SMITH. – Dommage ! Il était si bien conservé.

M. SMITH. – C’était le plus joli cadavre de Grande-Bretagne ! Il ne paraissait pas son âge. Pauvre Bobby, il y avait quatre ans qu’il était mort et il était encore chaud. Un véritable cadavre vivant. Et comme il était gai !

Mme SMITH. – La pauvre Bobby.

M. SMITH. – Tu veux dire « le » pauvre Bobby.

Mme SMITH. – Non, c’est à sa femme que je pense. Elle s’appelait comme lui, Bobby, Bobby Watson. Comme ils avaient le même nom, on ne pouvait pas les distinguer l’un de l’autre quand on les voyait ensemble. Ce n’est qu’après sa mort à lui, qu’on a pu vraiment savoir qui était l’un et qui était l’autre. Pourtant, aujourd’hui encore, il y a des gens qui la confondent avec le mort et lui présentent des condoléances. Tu la connais ?

M. SMITH. – Je ne l’ai vue qu’une fois, par hasard, à l’enterrement de Bobby.

Mme SMITH. – Je ne l’ai jamais vue. Est-ce qu’elle est belle ?

M. SMITH. – Elle a des traits réguliers et pourtant on ne peut pas dire qu’elle est belle. Elle est trop grande et trop forte. Ses traits ne sont pas réguliers et pourtant on peut dire qu’elle est très belle. Elle est un peu trop petite et trop maigre. Elle est professeur de chant.

 

La pendule sonne cinq fois. Un long temps.

 

Mme SMITH. – Et quand pensent-ils se marier, tous les deux ?

M. SMITH. – Le printemps prochain, au plus tard.

Mme SMITH. – Il faudra sans doute aller à leur mariage.

M. SMITH. – Il faudra leur faire un cadeau de noces. Je me demande lequel ?

Mme SMITH. – Pourquoi ne leur offririons-nous pas un des sept plateaux d’argent dont on nous a fait don à notre mariage à nous et qui ne nous ont jamais servi à rien ?

 

Court silence. La pendule sonne deux fois.

 

Mme SMITH. – C’est triste pour elle d’être demeurée veuve si jeune.

M. SMITH. – Heureusement qu’ils n’ont pas eu d’enfants.

Mme SMITH. – Il ne leur manquait plus que cela ! Des enfants ! Pauvre femme, qu’est-ce qu’elle en aurait fait !

M. SMITH. – Elle est encore jeune. Elle peut très bien se remarier. Le deuil lui va si bien.

Mme SMITH. – Mais qui prendra soin des enfants ? Tu sais bien qu’ils ont un garçon et une fille. Comment s’appellent-ils ?

M. SMITH. – Bobby et Bobby comme leurs parents. L’oncle de Bobby Watson, le vieux Bobby Watson est riche et il aime le garçon. Il pourrait très bien se charger de l’éducation de Bobby.

Mme SMITH. – Ce serait naturel. Et la tante de Bobby Watson, la vieille Bobby Watson pourrait très bien, à son tour, se charger de l’éducation de Bobby Watson, la fille de Bobby Watson. Comme ça, la maman de Bobby Watson, Bobby, pourrait se remarier. Elle a quelqu’un en vue ?

M. SMITH. – Oui, un cousin de Bobby Watson.

Mme SMITH. – Qui ? Bobby Watson ?

M. SMITH. – De quel Bobby Watson parles-tu ?

Mme SMITH. – De Bobby Watson, le fils du vieux Bobby Watson l’autre oncle de Bobby Watson, le mort.

M. SMITH. – Non, ce n’est pas celui-là, c’est un autre. C’est Bobby Watson, le fils de la vieille Bobby Watson la tante de Bobby Watson, le mort.

Mme SMITH. – Tu veux parler de Bobby Watson, le commis-voyageur ?

M. SMITH. – Tous les Bobby Watson sont commis-voyageurs.

Mme SMITH. – Quel dur métier ! Pourtant, on y fait de bonnes affaires.

M. SMITH. – Oui, quand il n’y a pas de concurrence.

Mme SMITH. – Et quand n’y-a-t-il pas de concurrence ?

M. SMITH. – Le mardi, le jeudi et le mardi.

Mme SMITH. – Ah ! trois jours par semaine ? Et que fait Bobby Watson pendant ce temps-là ?

M. SMITH. – Il se repose, il dort.

Mme SMITH. – Mais pourquoi ne travaille-t-il pas pendant ces trois jours s’il n’y a pas de concurrence ?

M. SMITH. – Je ne peux pas tout savoir. Je ne peux pas répondre à toutes tes questions idiotes !

Mme SMITH, offensée – Tu dis ça pour m’humilier ?

M. SMITH, tout souriant – Tu sais bien que non.

 

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commentaires

yueyin 01/10/2013 20:11


Ben pourquoi mon commentaire a disparu ???? bon je ne disais rien de passionnant mais tout de même :-) enfin si je clamais ma passion pour la cantatrice... bon ! Sans doute que je n'aurais pas
dû, c'est peut être un signe :-) Mais je suis quand même charmée que tu aies aimé cette pièce...

Lou de Libellus 02/10/2013 04:31



 


Mes excuses. Madame, mais il me semble, si je ne me trompe, que je vous ai déjà rencontrée quelque part.


J'ai été Mr Martin et metteur en scène dans une maison de la culture. J'avais choisi un ton extrêmement réaliste, plus encore que ne l'avait fait Nicolas Bataille. Il fallait qu'on y croie. Pour
la rencontre entre Mr et Mrs Martin, Nicolas Bataille voulait un ton de deuil, j'ai fait une scène de drague. Et c'est bien une scène de drague.


_ j'te connais, toi, on s'est déjà vu !


 


Quant à Bonjour... il faudrait que les répliques s'enchaînent comme les phrases chez Ockeghem.


 


Et arrête de jouer avec cette souris et de cliquer sur tous les petits morceaux de gruyère qui passent : - )


 



des pas perdus 01/10/2013 18:14


Bon, je vais attendre Godot !

Lou de Libellus 02/10/2013 04:18



 


_ Il n'a pas dit ferme qu'il viendrait.


_ Et s'il ne vient pas ?


_ Nous reviendrons demain.


 



br'1 29/09/2013 23:33


Ça tourne en boucle comme du Terry Riley, avec des pauses jouissives sur des octaves et des quintes... J'adore le fil de la note "tenue" qui en fait passe d'une voix à l'autre! Merci de rappeler
Ockeghem à mon bon souvenir, ça faisait un bail.


(oui le théâtre, bon, c'est pas mon truc)

Lou de Libellus 02/10/2013 04:14



 


Ockeghem est un des plus grands.


Pour le théâtre, dommage...


 



denis 29/09/2013 10:36


moi qui aime bien la polyphonie cette pièce devrait me passionner, je note de lire du théâtre de Michel Tremblay dès que possible mais octobre c'est un départ vers les USA en littérature,
alors... plus tard...

Lou de Libellus 29/09/2013 17:43



 


Ockeghem est un des plus grands dans ce domaine, son canon à trente-six voix est une composition extraordinaire.


 



yueyin 29/09/2013 09:38


Quand je lis les pièces de Tremblay (comme d'ailleurs dans les dialogues de ses romans) j'entends les gens parler dans ma tête (un jour il faudra que je consulte) et j'adore ça... Au départ avec
cette construction, on se sent un peu à l'ouest comme serge de retour de voyage mais très vite tout reprend exactement sa place... et brrr la famille selon Tremblay ça peut être un rien étouffant
quand même :-)


(J'ai adoré la catatrice chauve, quand je l'ai découvert (pendant une soirée à la fac - il n'y a pas de mauvais endroits pour lire) je l'ai lu à haute voix et en entier à ceux qui voulaient bien
m'écouter (il y en eu)... C'était magnifique à lire (ou plutôt à prononcer, vocaliser, bref)... quand je pense qu'une de mes profs avait désespéré devant notre complète incompréhension de
Rhinocéros en Troisième... Dois y'avoir des âges...)

Lou de Libellus 05/10/2013 10:34



 


Ben pourquoi mon commentaire a disparu ?


 


C'est tout simple, je t'explique.


Étant donné l’existence telle qu’elle jaillit des récents travaux publics de Poinçon et Wattmann d’un Dieu personnel quaquaquaqua à barbe blanche quaqua hors du temps de l’étendue qui du haut de
sa divine apathie sa divine athambie sa divine aphasie nous aime bien à quelques exceptions près on ne sait pourquoi mais ça viendra et souffre à l’instar de la divine Miranda avec ceux qui sont
on ne sait pourquoi mais on a le temps dans le tourment dans les feux dont les feux les flammes pour peu que ça dure encore un peu et qui peut en douter mettront à la fin le feu aux poutres
assavoir porteront l’enfer aux nues si bleues par moments encore aujourd’hui et calmes si calmes d’un calme qui pour être intermittent n’en est pas moins le bienvenu mais n’anticipons pas et
attendu d’autre part qu’à la suite des recherches inachevées n’anticipons pas des recherches inachevées mais néanmoins couronnées par l’Acacacacadémie d’Anthropopopométrie de Berne-en-Bresse de
Testu et Conard il est établi sans autre possibilité d’erreur que celle afférente aux calculs humains qu’à la suite des recherches inachevées inachevées de Testu et Conard il est établi tabli
tabli ce qui suit qui suit qui suit assavoir mais n’anticipons pas on ne sait pourquoi...


 


... ton commentaire était... dans la corbeille 


 



 


 
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