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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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19 janvier 2014 7 19 /01 /janvier /2014 00:01

 

 

Antonio Vivaldi, Sonata N° 12 In D Minor, Op. 1, La Follia, Adagio – Tema con 19 variazioni, Il Giardino Armonico, Teldec, 2013

 

Paul Morand, Venises, 1971

Paul Morand, Venises, Gallimard, 1971

 

Paul Morand, 1970 357

Paul Morand, 1970

 

Toute existence est une lettre postée anonymement ; la mienne porte trois cachets : Paris, Londres, Venise ; le sort m'y fixa, souvent à mon insu, mais certes pas à la légère.

Venise résume dans son espace contraint ma durée sur terre, située elle aussi au milieu du vide, entre les eaux fœtales et celles du Styx.

 

Emanuele Brugnoli (1859-1944), Piazza San Marco

Emanuele Brugnoli (1859-1944), Piazza San Marco

 

Je me sens décharmé de toute la planète, sauf de Venise, sauf de Saint-Marc, mosquée dont le pavement déclive et boursouflé ressemble à des tapis de prière juxtaposés ; Saint-Marc, je l'ai toujours connu, grâce à une aquarelle pendue au mur de ma chambre d'enfant : un grand lavis peint par mon père, vers 1880 – bistre, sépia, encre de Chine –, d'un romantisme tardif, où le rouge des lampes d'autel troue les voûtes d'ombre dorée, où le couchant vient éclairer une chaire enturbannée. De mon père, je possède aussi une petite huile, une vue de la Salute par temps gris, d'une rare finesse d’œil, qui ne m'a jamais quitté.

 

Joseph Mallord William Turner, Venise, Dogana et Santa Mari

Joseph Mallord William Turner, Venise, Dogana et Santa Maria della Salute, 1843

 

« C’est après la pluie qu'il faut voir Venise », répétait Whistler : c’est après la vie que je reviens m'y contempler.

 

James Abbott McNeill Whistler, Nocturne Blue and Gold - St

James Abbott McNeill Whistler, Nocturne : Blue and Gold - St Mark's, Venice, 1879-1880

 

Venise, c'est le décor du finale de ce grand opéra qu'est la vie d'un artiste : Titien s'y éteint après sa Déposition, le Tintoret avec San Marziale, Verrochio avec le Colleone.

 

Titien, Le Transport du Christ au tombeau, ca 1520

Tiziano Vecellio, dit Titien, Le Transport du Christ au tombeau, ca 1520

 

Tintoretto. le Miracle de Saint-Marc délivrant l'-copie-1

Jacopo Robusti, dit il Tintoretto, Saint Marc libérant l’esclave du supplice de la torture, dit aussi Le Miracle de l’esclave, 1547-1548

 [maintenant, certaines images sont cliquables pour une meilleure définition]

 

Carlo Ponti, Verrochio, late 1860'

Andrea Del Verrochio, statue équestre en bronze du condottiere Bartolomeo Colleoni, 1483-1488 – Carlo Ponti, fin des années 1860

 

Italie, 1907.

Lors de ma première évasion, je me jetai sur l'Italie comme sur un corps de femme, n'ayant pas vingt ans.

[...]

J'entrais dans la vie pour toucher mon dû : Titien, Véronèse n'avaient peint que pour se faire admirer de moi, ils m'attendaient ; l'Italie se préparait depuis des siècles à ma visite.

 

Paolo Veronese, Le repas chez Levi, 1573 700

Paolo Veronese, Le repas chez Levi, 1573

Veronese fut traduit devant la Sainte Inquisition. Ces bouffons, ces ivrognes, ces nains, tant de grossièretés !

Mordez l'homme qui se cure les dents à la fourchette, entre deux colonnes.
Veronese avait fait le tableau de La Cène, il a changé le titre. Un festin chez un Juif... la vérité canonique l'emportait sur l'histoire, et Veronese était libre. Et pourtant... dans la Parole, combien de pécheurs sont invités à la table du Seigneur !

 

Paul Morand parle de ses vingt ans.

 

C'était une époque heureuse, où personne n'avait mauvaise conscience, où ceux qui avaient mal ne criaient pas. Le mot de culpabilité, on ne le trouve pas dans les vieux dictionnaires ; les démocrates-chrétiens commençaient à peine à enter le remords social sur les repentirs de la religion.

 

Pendant ce temps, à Venise...

 

Bagués et roucoulants comme les pigeons de Saint-Marc passaient les pédérastes ; Venise, « cité contre nature » (Chateaubriand), les avait toujours accueillis...

 

A l'automne de 1909, je quittai Venise... […] … dans une chambre de pioupiou... […] J'avais accroché au-dessus de mon lit la première carte du monde, 1457, une reproduction du planisphère de Fra Mauro, et le plan de Venise établi en 1500 par Jacopo Berbari.

 

Fra Mauro, planisphère, 1457 700

 

Pour lire la carte selon notre axe moderne, cliquez ici.

 

Jacopo de Barbari, Plan de Venise, 1500 700

Jacopo Berbari, plan de Venise

 

Mon cœur était resté à Venise.

 

Bernhard von Breydenbach, plan de Venise, XVe siècle 700

Bernhard von Breydenbach, plan de Venise, XVe siècle

 

Caen, 1910. Aux Archives de la Préfecture, Paul Morand compile des dossiers. Il y trouve des lettres...

Des Archives de la Généralité.

Caen.

Ce jeudi 27e d'octobre 176...

Savez-vous qu'on retrouve dans Shakespeare cinquante et une références à Venise, alors qu'il ne quitta jamais l'Angleterre ?

 

Little Venice, Londres

Little Venice, Londres

 

1913-1970.

Little Venice.

Venise, je ne la retrouvais à Londres que dans ce quartier au nord de la gare de Paddington qui n'était pas encore recherché, comme il l'est actuellement [note de l'auteur : 1970], des artistes, qui l'ont surnommé La Petite Venise.

 

Oui, il y a plusieurs Venises. Celle de Marcel Proust, celle de Jean Cocteau, celle de Paul Morand. Et ces Leica, ces Zeiss...

 

1935.

« Tuez les mouches ! » (Recommandation mussolinienne.)

[note de l'auteur : 1967. Sur les murs de Pékin : « Tuez les oiseaux ! »]

 

1937.

Des avions militaires portent sur les ailes le lion de saint Marc. Après la mer, le ciel. L'avenir des dictateurs est dans le ciel, le Duce l'a dit.

 

Ce conservateur de la tradition n'aime pas qu'on tue les mouches, ni les oiseaux – qu'on leur laisse le ciel !

 

Heureusement, il n'est si bonne guerre qu'elle ne se quitte. En 1954, Giorgione est toujours là, ce génie mort très jeune, chez qui l'on découvre le paysage d'avant Poussin, la musique colorée, le romantisme (La Tempête), la sensibilité du chiaroscuro, l'atmosphère debussyenne...

 

Giorgione, La Tempête 700

Giorgione, La Tempête(La Tempesta), daté d'entre 1500 et 1510, Gallerie dell'Accademia, Venise

 

Titien, Le Concert champêtre 700

Tiziano Vecellio, dit Titien, Le Concert champêtre, vers 1509 (autrefois attribué à Giorgione)

 

Édouard Manet, Le Déjeuner sur l'herbe 700

Édouard Manet, Le Déjeuner sur l'herbe, 1863

 

Août 1969.

Je sortais d'un de ces petits traiteurs abrités derrière le Danieli...

[…]

Je vins donner du nez contre un parfum de bouc : j'étais sous le vent de trois garçons au torse nu, rougi par les hauts fourneaux de la vie errante, la croix d'or au cou, bien sûr. Leur beauté était plus offensive que la laideur. Une Walkyrie contestataire, à la chevelure répandue sur des épaules mangées de sel, semblait les tenir en laisse, faisant penser à quelque matriarcat de l'âge des dolmens ; leurs aisselles lançaient une odeur de poireau, et leurs fesses, de venaison ; leur sac de couchage roulé sur la nuque, ils s'étendirent comme des fusillés le long d'une boutique de changeur, sur fond de pièces d'or internationales.

[…]

Je tendis à la Walkyrie ma gourde de grappa ; elle s'en saisit, triste cloche, sans dire merci.

On peut redevenir singe ou loup en six mois, commençais-je, mais pour être un Platon, il aura fallu des millions d'années... Quant à imaginer Venise...

I shit on Venice, répondit la Walkyrie.

– Laissez donc ça aux pigeons, Mademoiselle..., fis-je, reprenant ma gourde vide.

Masque vénitien, Burano

Une écriture aux fuseaux, comme la dentelle de Venise – rappelez-vous les repentirs, de la religion et du peintre.

 

« torse nu, rougi par les hauts fourneaux de la vie errante, la croix d'or au cou, bien sûr »

pendant que d'autres suent sang et eau pour de l'acier.

« comme des fusillés le long d'une boutique de changeur, sur fond de pièces d'or internationales »

Ce n'est pas le monde de Paul Morand, ni l'usine ni la finance. Il est d'un autre temps, une époque heureuse, et pourtant il connaît le temps où il vit. C'est lui qui approche les hippies, en offrant avec bienveillance. Les pièces d'or internationales ne sont pas aimables.

 

Venise se noie ; c'est peut-être ce qui pouvait lui arriver de plus beau.

 

Carlo Ponti, Vue générale de Venise, 1880 700

Carlo Ponti, Vue générale de Venise, 1880

 

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commentaires

des pas perdus 25/01/2014 19:07


ça dérive vite en eaux troubles ici...


Si je ne m'abuse, sa correspondance vient de sortir :

Lou de Libellus 26/01/2014 08:55



 


Quand on dit la vérité, on est sûr, tôt ou tard, d'être découvert.


Oscar Wilde


 


Ce devait être le sujet du prochain article - mis en exergue de Une vérité si délicate par John Le Carré -, un prétexte pour parler de l'identité et de l'écriture en revenant à Caryl
Férey et à mon gentil pastiche, Repasser les ordures.


Seulement... j'ai été un peu bousculé par Orange - quelle mécanique ! - et par Mark Zuckerberg, le gourou dont tu n'es pas l'adepte, vil antisém de toi ; - )


Maintenant, ça gaze à nouveau, comme on dit aux colonies, pour combien de temps ?


C'est le Maroc qui m'a dépanné. France Télécom (tu connais ?) est au Maroc. Un mec, un technicien, un homme, quoi ! excellent. A force de louer les basanés, je vais être découvert, tôt ou tard.
Le plus tard possible... Je ne dirai donc pas que le bout de sucre me donne des boutons, peut-être le diabète...


 


J'ai suivi ton lien vers Jérôme Leroy, chez qui tu es référencé. Je vais passer pour un gauchiste ; - )


 



yueyin 20/01/2014 09:19


C'est malin, maintnant j'ai envie de voir Venise et de lire Paul Morand :-)

Lou de Libellus 20/01/2014 10:04



 


Et tu n'auras pas de chatouillements dans les scrupules. Dans ton pays, on fait la cuisine à l'huile. Dans l'écriture, il y a une manière à l'ancienne - le choix des mots...


 



eimelle 19/01/2014 08:49


Quel bel article... une ville aimant... envie d'y retourner... merci!

Lou de Libellus 19/01/2014 12:46



 


On trouve déjà tant de choses sur ce journal de Paul Morand. J'ai apporté quelques illustrations. Vogue la gondole...


 



Le Gentil 19/01/2014 07:40


Si on lit en homme pressé, il risque de rester que le père de Morand était une petite huile (mais non : c'était une petite huile du père, et non une petite huile de père qui...) qui entendit
faire de son fils une grosse huile. Mais une huile qui avait besoin d'eau  : eau de Venise, eau de Vichy. Il eût tout donné pour être un grand seigneur méchant homme : mais huile entourée
d'eau, quasi par définition, il y dura ranci en petit seigneur rassis. Cependant voici l'aurore, l'heure des petits beurres à dents. Craquons, croquons.

Lou de Libellus 19/01/2014 07:58



 


Tu reprends une citation en italique, en vénitien. Si tu veux rectifier l'immortel, il faut aller lui en parler à Trieste. L'homme pressé, joli roman, et beau film d'Edouard Molinaro.


 



 


 
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