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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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15 janvier 2014 3 15 /01 /janvier /2014 00:01

 

Déchetterie

 

 

Les Parisiennes, Le temps du lumbago, in Edouard Molinaro, La mandarine, 1971

 

Les ordures ne passaient plus.

 

Le maire achevait son cinquième mandat dans le sublime. Il avait commencé par liquider le café, où les vieux venaient taper le carton, où les jeunes se retrouvaient au baby. Les poignées tournaient, les tournées valsaient. Et il y avait même un vieux juke avec des 45 T pas encore repiqués en ADD. C'était gratuit – le patron distribuait la monnaie, mais seulement pour les consommateurs, et tout le monde était consommateur.

Les vieux, à l'asile ! Le maire était encore jeune. Les jeunes à l'usine ! Le maire n'était plus tout jeune.

Et quel raffut ! Ça gueulait autant à la belote qu'au foot et la boîte à musique était à fond. Il venait d'installer ses chambres d'hôtes pour voyageurs de commerce fatigués. Dans le calme trois étoiles de la campagne, ça faisait désordre.

Et puis la chopine venait d'être interdite.

 

Le boulanger faisait l'épicier : farine, beurre, sucre. Des conserves en bocaux et même des fruits et légumes frais, moins chers qu'au supermarché puisque c'était sur place. En plus, il livrait à domicile. Il laissait toujours la boutique ouverte. On prenait son pain derrière le comptoir, on posait ses pièces, le pain était encore chaud. Les vieux étaient contents, des nouveaux vieux. Pour les jeunes, il y avait du Coca, des chips et des machins indéterminés, mais colorés et sucrés.

On a interdit le sucre, sur la voie publique. Et le tabac. Parce qu'il faisait tabac.

On l'a retrouvé pendu. On n'a jamais su comment il avait pu grimper à cette poutre sans escabeau, sans même une chaise. Mais avec les dépressifs, on ne cherche pas.

 

L'église était moribonde depuis longtemps. Un monument historique sur la route de Saint-Jacques – historique jusqu'à ce qu'un gars vienne remplacer le portail dérobé par une grande porte en authentique contreplaqué de sapin, jamais volée ensuite.

 

Restait l'école, avec de futurs jeunes, encore très jeunes et déjà piaillant autour du filet de foot. Ils n'avaient pas connu le baby.

Un jour, le CM2 qui faisait Tarzan sur la barre est tombé, avec le saint goal. Cheville foulée. Exit le filet avec le toboggan dans la même charrette.

On venait d'interdire les aires de jeux non sécurisées dans les écoles.

 

Il y en a eu qui ont émigré vers l'école libre où on pouvait se balancer joyeusement sous le regard de Dieu et des bonnes sœurs, qui jouaient comme des gamines avec les enfants – la balançoire était solide –, ce qu'une professeure des écoles, comme on disait après l'IUFM, aurait fui, pour l'honneur de la république et le droit syndical à la pause café.

L'école n'était plus l'école émancipée d'antan, mais l'école étiolée. Elle est morte de langueur. Le maire a signé l'inhumation.

 

Plus de commerce convivial, plus d'école, et même plus d'église pour prier. Les ordures ! Bon Dieu, et les ordures ? Le maire a renvoyé les ordures, en accord parfait avec le service culturel de la communauté de communes.

 

Les ordures ne passaient plus.

 

Le maire m'a dit : « Faut aller à la déchetterie, dans le toutv'nant. »

 

Il y est. En petits morceaux. Recyclé avec le papier que vous êtes en train de lire.

 

Trois jours plus tard... Il n'était pas ressuscité. Il était déjà en pièces détachées et des pièces du puzzle flottaient dans un container étudié pour.

Trois jours plus tard, la Mouche me dit : « Vous n'avez pas vu Janmi ces derniers temps, il n'est pas rentré et sa femme s'inquiète ?

Janmi, je l'ai vu à la célébration de la mort de l'école, il y avait un pot, le dernier.

Vous étiez chez lui il y a trois jours, je vous ai vu partir, et le Gros vous a vu arriver, et repartir, avec des poubelles.

Là, je souffre, au moment où j'écris. Elle n'a pas souffert. La tronçonneuse, le charriage aux déchets, j'ai mal au dos.

 

Le Janmi, on savait qu'il fuguait. Il a fait la bleue sentimentale pour de bon. On ne l'a pas retrouvé, on ne l'a pas cherché.

 

La Mouche s'est cassé le coccyx cérébral du fémur en tombant, seule, chez elle. Très belles funérailles.

 

Le Gros a eu un accident de chasse en nettoyant son Verney Carron. Magnifiques condoléances à la veuve, qui avait déjà quelqu'un, et aux orphelins qui se sont consolés devant Trash 3, piraté.

 

Jim, mon compagnon de toujours, m'a passé la pommade. Soulagement du dos. Je prépare un petit souper genre amoureux, avec les bougies.

Il me susurre : « Comment sais-tu que le Gros carburait au Verney Carron ? Tu en sais des choses dont personne n'a parlé dans la presse. Juste le rapport de gendarmerie, secret mais... pour moi, il n'y a pas de secret. »

 

Adieu, Jim.

 

Et maintenant, qui va me masser le dos ?

 

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Lou de Libellus Lou de Libellus - dans de litterrance
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commentaires

des pas perdus 17/01/2014 19:19


Belle histoire.L'authentique contreplaqué de sapin, ça ne se fait plus, hélas... Monsieur était à l'école émancipée quand il  était adulte ?

Lou de Libellus 18/01/2014 11:56



 


Quand il était jeune, Monsieur était à Voltaire, où il n'y avait pas que des Lumières en chaire (et en os, merci). Voltaire lui-même... On peut parler de Diderot ou de Spinoza ?
Ou bien de Royer, dit oeil de lynx - il avait un oeil de travers. L'histoire de l'art, ce que j'en connais, je le lui dois.


L'école émancipée, c'est un truc de gauche, place aux jeunes !


A toi la parole !


 



 


 
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