Lou

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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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9 novembre 2012 5 09 /11 /novembre /2012 00:01

   

Russell Banks, Lointain souvenir de la peau

Russell Banks, Lointain souvenir de la peau, HarperCollins Publisher, 2011, trad, française, Actes Sud, 2012

 

Le Kid était tout seul dans sa chambre au fond de la maison.

[...]

Quand il pouvait s'occuper à faire le ménage et à organiser la maison de façon rationnelle, il se sentait moins seul.

[...]

Il pourrait dire qu'Iggy est la seule personne qu'il aime.

[...]

Pendant toutes ces années, Iggy a été le principal ami du Kid, parfois même le seul.

[...]

[sous le Viaduc] Il fait semblant d'être seul ici.

 

Le Kid est un jeune relégué. Il porte un bracelet électronique à la cheville. Malgré un petit boulot, il ne peut rentrer dormir, rêver peut-être, que dans sa tente, sous le Viaduc, en silence, auprès d'Iggy, l'iguane de sa solitude.

Autour de lui, les autres porteurs de bracelets. Au fond du fond, les baiseurs de bébés, dans le dessus du panier, les violeurs, les toucheurs d'adolescents, au-dessous, ceux qui séduisent des petits garçons ou des petites filles, les hétéros sont classés au-dessus des pédés, il y a une sorte de classement.

 

Iggy, silence, Viaduc.

 

Iggy.

 

Russel Banks, Iggy

Photographie : Aldra / Vetta / Getty Images

 

L'iguane du Kid, lui, est attaché est attaché à un parpaing par une chaîne un peu plus longue [que celle du vélo du Kid]. Il s'appelle Iggy [...] Quand l'iguane était bébé, il ne mesurait que vingt ou vingt-cinq centimètres, il était très vif, d'un vert éclatant et tout mignon. Décoratif, presque. Douze ans plus tard, il a la taille et le poids d'un alligator adulte – un mètre quatre-vingts, de la tête au bout de la queue et douze kilos – et il n'est plus mignon du tout. Absolument rien de décoratif.Son corps épais et musclé est recouvert d'écailles gris foncé. Une crête dorsale hérissée part de sa tête et parcourt tout son dos ainsi que sa longue queue. C'est une bête tout droit venue de l'ère des dinosaures, mais pour le Kid, son aspect est aussi normal que celui de sa mère. Un fanon pend de sa mâchoire osseuse en replis souples, et, sur ses pattes griffues, il y a des membranes de peau qui se durcissent et se soulèvent comme si elles saluaient le Kid quand celui-ci s'approche. Il a les tympans à la surface de la tête, juste au-dessous des yeux et derrière eux. Au sommet du crâne se trouve un troisième œil primitif : une lentille grise, semblable à une hostie, qui surveillent les prédateurs venant de dessus, pour la plupart de gros oiseaux.

[...]

« Les mecs glauques, il aime pas. »

 

Silence.

 

Au début, le Kid parlait à son iguane. En espagnol, puisque l'ami était venu du Mexique. N'arrivant à rien avec l'espagnol, il passa à l'anglais et continua à n'arriver à rien. Un peu plus tard, il s'arrêta totalement de parler à l'iguane parce qu'il s'était mis à apprécier le silence entre eux, à s'y fier comme s'ils étaient potes dans un vieux film muet.

[…]

Le camp est silencieux, immobile ; plongé dans l'obscurité, il demeure invisible au reste du monde.

 

Viaduc.

 

Le Viaduc relie le centre-ville de Calusa, Floride, à son luxueux front de mer donnant sur la baie où s'étire, au long de trente kilomètres, la Grande Barrière de Calusa.

Il y a cent ans, des promoteurs immobiliers, des spéculateurs, des politiciens et des hôteliers ont inventé les îles de la Grande Barrière de Calusa en draguant de la boue et du calcaire écrasé du fond de la baie peu profonde, et ils en ont rempli les mangroves infestées de moustiques et de crocodiles depuis Bougainvillea Shores, trente kilomètres au nord, jusqu'à la passe de Kydd au sud, ce chenal en eau profonde qui ouvre le port international de Calusa vers l'océan Atlantique. Les promoteurs, les spéculateurs, les politiciens et les hôteliers ont transporté des dizaines de milliers de tonnes de sable blanc depuis un autre Etat situé à des centaines de kilomètres au nord et ils s'en sont servis pour créer une large plage de sable fin qui reflète le soleil et s'étend sur le bord océanique des îles d'une extrémité de la Grande Barrière à l'autre. Ils ont relié les îles de la chaîne au continent par un pont à chaque bout et un viaduc à quatre voies au milieu : le viaduc Archie B. Claybourne, du nom du président du consortium qui a financé ce projet.

 

Une nuit, un commando de nervis en uniforme, manière GIGN, investit le camp.

Les résidents se couvrent la tête de leurs bras et tentent vainement d'éviter les matraques, mais ça ne sert à rien, les flics les cognent sur les épaules, le dos et le crâne, leur lancent de grands coups de bâton en pleine figure. Le sang jaillit des nez, des bouches et des oreilles. Les gens hurlent de douleur.

Iggy est menacé. Il était menaçant. « Les mecs glauques, il aime pas. »

Le Kid parvient à s'enfuir. Il a perdu Iggy. L'iguane ira au Village des reptiles avec d'autres reptiles, il y sera peut-être mieux.

 

Et le matin se lève sur Calusa.

 

Le Kid s'éloigne du camp. Son emploi au MIRADOR, un hôtel-restaurant de front de mer, lui plaît bien. C'est lui qui débarrasse les assiettes, les couverts et les verres sales ainsi que les serviettes froissées, et qui ôte les nappes des tables.

Il lui reste du temps avant l'embauche. Il achète un plan de la ville, un journal pour les annonces immobilières, et il s'installe à une terrasse encore déserte. Il est assis tout seul à une table devant un petit café-librairie de Rempart Road.

Il pourrait louer un studio, il appelle une, deux agences. Les studios libres sont trop près des écoles, des aires de jeu, des classes de musique pour les enfants, et il n'a pas le droit.

 

Il vient prendre son service au MIRADOR. Le patron a retrouvé son passé, il le chasse, le Kid n'a plus nulle part où aller.

Nulle part, sauf à retourner au campement sous le Viaduc.

Il découvre, à la lumière du jour, les ruines de la nuit.

 

Iggy est mort, d'une balle au sommet de la tête, là où se trouvait son troisième œil.

 

C'était son meilleur ami.

[…]

Le Kid aimait Iggy – c'est peut-être la seule créature qu'il ait aimée en dehors de sa mère, sauf qu'il n'est pas tout à fait sûr de l'aimer, elle.

[…]

Et maintenant qu'Iggy est mort et que son corps est au fond de la baie, le Kid a envie d'être mort, au fond de la baie lui aussi.

 

Ce même jour, sous le Viaduc, se présente le Professeur, venu à la rencontre des sans-abri pour ses recherches en sociologie.

Serait-il un imposteur aux multiples facettes ?

 

Le temps passe, le Kid est devenu responsable du Viaduc sous l'égide du Professeur. Il y réside avec ses deux nouveaux compagnons, la chienne Annie et Einstein le perroquet.

 

Le temps passe. Un ouragan agite la ville, c'est fréquent. Le Professeur emmène le Kid et ses amis les animaux vers ce qui, un temps, semble un havre de béatitude. De nouvelles rencontres, une nouvelle vie, le Kid se sent guéri.

Pourtant, il n'est pas guéri, il n'est pas chez lui, il revient au Viaduc.

Le Kid est malade d'une société où règnent la finance, le porno, l'exclusion – le pouvoir de la Grande Barrière.

 

Coupable !

Coupable. Coupable. Coupable ! Il lui faudra attendre neuf ans dans l'obscurité, loin des regards, dans les profondeurs de la ville, avant de ne plus être en liberté conditionnelle.

Coupable ! Le monde de l'archipel ! Coupable !

 

 

* * *

 

Lire la chronique de des pas perdus qui nous a donné envie de lire ce très beau, triste et très beau livre, ce que nous espérons également avoir fait, à notre manière.

 

Russell Banks 

Russell Banks

 

Pour Iggy.

  

 

Bill Haley and the Comets, See You Later Alligator, Rock Around the Clock, 1956

 

 

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commentaires

Lou 11/11/2012 13:37


 


Et ce n'est pas fini. Après une accalmie passagère la semaine prochaine, la dépression s'installe, avec Tavares, Saez, Roth. Une éclaicie est attendue pour le 1er décembre, veille du premier
dimanche de l'avent.


 

yueyin 10/11/2012 22:47


Un livre impressionant et dérangeant... Il me tourne encore dans l'esprit alors que je l'ai lu il y a plusieurs mois !

Lou 10/11/2012 17:15


 


Merci, des pas, la deuxième phrase, venant de toi, me fait plaisir.


 

des pas perdus 10/11/2012 12:27


Un très grand livre.


Une belle chronique.

 


 
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