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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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29 novembre 2009 7 29 /11 /novembre /2009 11:21
 

Robert Musil est un ingénieur, philosophe, romancier, essayiste et dramaturge, né le 6 novembre 1880 à Klagenfurt, en Carinthie, et mort le 15 avril 1942 à Genève, où il s'était réfugié après l’Anschluss.

L'Homme sans qualités
(Der Mann ohne Eigenschaften), publié en 1930 pour la première et la deuxième partie, en 1932 pour les trente-huit premiers chapitres de la troisième partie, est un roman se cherchant, comme A la recherche du temps perdu de Marcel Proust et Ulysse de James Joyce. La troisième partie, Vers le règne millénaire ou les criminels, a été complétée de nombreux fragments, en cours d'écriture, dans l'édition d'Adolf Frisé publiée en 1952.

A Vienne, dans les mois qui précèdent la guerre de 14-18, on s'intéresse au criminel Christian Moosbrugger, un fou étrangement lucide, et à la préparation du jubilé de l'Empereur François-Joseph, annonce du Règne millénaire tant attendu. Ulrich s'est mis en disponibilité pour mieux observer les frémissements de ses semblables : il abandonne ses qualités, ce qui définit (limite) son statut social et son identité individuelle, à la recherche d'une harmonie entre raison et sentiment, éthique et esthétique.

Musil rencontra, au fil de sa rédaction, de plus en plus de difficultés pour mener le projet à son terme. Le passage le plus abouti est peut-être ce fragment, très élaboré, des Souffles d'un jour d'été où Ulrich et sa sœur Agathe approchent le Règne de l'amour. Dans un autre fragment, ultérieur et en rupture avec l'intention première de Musil, ils consommeront...

il y travaillait encore quand la mort le surprit

Philippe Jaccottet


 

 

 

Frédéric Chopin, Etude en la mineur, op. 25, n°11 (Le Vent d'hiver), piano, Ignace Jan Paderewski, Philips,1999 (enregistrement, début XXe siècle)

> note

 


Le soleil, entre-temps, s’était élevé dans le ciel. Ils avaient abandonné les chaises telles des barques échouées dans l’ombre plate de la maison et s’étaient étendus sur une pelouse, dans la ronde profondeur du jour d’été. Ils étaient ainsi depuis assez longtemps et, bien que les circonstances eussent changé, ils en avaient à peine conscience. Pas plus qu’ils ne remarquaient l’arrêt de la conversation : elle était restée en suspens sans trahir la moindre faille.

Tel un fleuve silencieux, une neige de fleurs sans éclat tombant d’un groupe d’arbres en train de se faner flottait dans le soleil ; le souffle qui la portait était si doux qu’aucune feuille ne bougeait. Nulle ombre qui en descendît sur le vert des pelouses : celui-ci semblait s’assombrir de l’intérieur comme un regard. Tendrement et généreusement vêtus de feuilles par le jeune été, les arbres et les buissons qui se dressaient de chaque côté ou composaient l’arrière-plan du jardin semblaient des spectateurs déconcertés qui eussent participé, surpris et figés dans leur costume joyeux, à ces funérailles et à cette fête de la nature. Le printemps et l'automne, le langage et le silence de la nature, la magie de la vie et de la mort se mêlaient dans cette image. Les cœurs comme arrêtés, comme retirés de la poitrine semblaient s'associer dans l'air au silencieux convoi.
Robert Musil, L'Homme sans qualités, Troisième partie, Vers le règne millénaire ou les criminels, 55 - Souffles d'un jour d'été. (Fragment), trad. Philippe Jaccottet, Seuil, 1957

 


la magie de la vie et de la mort se mêlaient dans cette image

 


Funérailles et fête, union mystique liée par le regard du spectateur, en miroir.

 


"Alors le cœur me fut enlevé de la poitrine", a dit un mystique. Agathe s'en souvint.

[...]

Agathe, poussée par la curiosité, s'appuya sur un coude. "N'as-tu pas dit une fois, demanda-t-elle, qu'il existe deux possibilités foncièrement différentes de vivre, et qu'elles correspondent justement à deux tonalités distinctes du sentiment ? L'une serait celle du sentiment profane, à qui sont refusés le repos et l'accomplissement ; l'autre, je ne sais si tu lui avais donné un nom, devrait être sans doute celle du sentiment mystique, dont l'harmonie perdure, mais qui n'atteint jamais à la pleine réalité ?"

 

 Du côté du convoi mortuaire  

 Du côté de la chienlit 

 Du côté de la volonté de jouissance 

Les nihilistes (...)

Les activistes (...)

Les réalistes (Nietzsche)

Le refus
La léthargie
Le repli du temps

Le symbolique
La frénésie
La fuite du temps

L'acte *
Ni gagnants ni perdants **
Dans le temps ***


* La possession d'une idée (serait-ce la plus géniale depuis le commencement du monde - ce qui est d'ailleurs hors de question) ne compte pas. Nous devons nous efforcer anxieusement de la convertir en "actes" (selon la terminologie d'Emerson ou de Maeterlinck). Alors nous la possédons vraiment.

Journaux I, Cahier 4, 1899 ? - 1904 ou plus tard, 12, III, trad. Philippe Jaccottet, Seuil, 1981

un civilisé

[...]

C’est un monstre chez qui s’est développée jusqu’à l’absurde  cette faculté que nous avons de tirer des pensées de nos actes, au lieu d’identifier nos actes à nos pensées.

Si notre vie manque de soufre, c’est à dire d’une constante magie, c’est qu’il nous plaît de nous perdre en considérations sur les formes rêvées de nos actes, au lieu d’être poussés par eux.

[...]

Protestation contre l’idée séparée que l’on se fait de la culture, comme s’il y avait la culture d’un  côté et la vie de l’autre ; et comme si la vraie culture n’était pas un moyen raffiné de comprendre et d’exercer la vie.

Antonin Artaud, Le Théâtre et son double, 1938

 

 

**

 

Noir Désir, Gagnants / Perdants, 2008


*** La bonté supérieure est comme l'eau qui est apte à favoriser tous les êtres et ne rivalise avec aucun.

[...]

elle agit dans les moments favorables.

Lao-tseu, Tao-tö-king, VIII, trad. Liou Kia-hway, Gallimard, 1967

 


"Pourquoi donc ne sommes-nous pas des réalistes ?" se demanda Ulrich. 

 


 

NOTE

 

Un jour, alors que j'avais entendu un pianiste célèbre, la forme qu'avaient fait naître en moi ses incroyables accords était encore présente à mon oreille, lorsque je sus que je devais, ou que j'allais rencontrer une femme dont la silhouette serait identique à la forme des notes qui continuaient de retentir en moi. Au même instant, je me sentis littéralement envahi par le sentiment d'une vie spirituelle complètement transformée, une vie dont la place était à côté de cette femme. Il m'en resta la conscience que cette représentation d'une possibilité de vivre autrement qui m'avait détourné de mon existence ordinaire de façon aussi subite échappait au visible : il ne m'en restait qu'un souvenir sonore privé de contenu, vague, évanescent. Je ressentis quelque chose dont je n'avais jamais connaissance auparavant. Ce sentiment m'apparut, probablement à tort, non naturel, et même, de manière angoissante, insensé. Mais, malgré cela, je fus amené à penser et à comprendre tout autrement, d'une façon dont j'aurais été incapable auparavant.

cité par Jean-Pierre Cometti in L'Homme exact, Seuil, 1999

Avec en tête ces passages énervants entendus naguère joués par Paderewski

Journaux I, cf. supra

Je ne retiens aucune mélodie. Mais je sais exactement à quel moment un sentiment a surgi en moi. A cette époque, à dix-sept ans, quand Paderewski jouait, c'était lié à l'image d'une femme. Cette femme devait être plus âgée que moi ; mais je ne la voyais pas devant mes yeux, je sentais seulement mon inclination pour elle. A la minute près ; cela existe. J'avais aussi l'idée de conversations parfaitement absurdes avec elle, sans point ni virgule. Simplement : comme quand on est debout au soleil et frissonne sous la caresse du vent.

[Un feuillet de la Nachlass-Mappe IV/2, sans doute très postérieur à la note du Journal du 12 mars 1902]

Journaux, notes, cf. supra

 

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commentaires

lou 09/12/2009 18:40


 
Si tu commences par Souffles, tu es bientôt à la fin du livre ;)
 


yueyin 08/12/2009 23:51


tss tss Lou ce n'est pas raisonnable, comme si j'avais besoin que tu me donnes envie de LIRE !!!! Je tourne autour de Musil depuis des années sans oser l'aborder... il serait peut être bientôt
temps...


Océane 02/12/2009 09:16


Très agréable, tu sais.


lou 01/12/2009 22:53


 
Oui, j'ai donné, dans un bref article sur la madeleine et le thé, la sonate de
Vinteuil au plus près, l'original n'étant pas libre de droits (!).

La musique est aussi à la source de Finnegans wake et au coeur d'Ulysses, Sirens -

Bronze by gold heard the hoofirons, steelyrining imperthnthn thnthnthn.
...
Jingle jingle jaunted jingling.
Proust, Joyce, Musil.
 


yosemite. 01/12/2009 20:07


quant au piano, cf. Proust, Swan et Odette et leur petite mélodie non ?


lou 30/11/2009 23:14


 
Musil, oui, on fait de curieuses rencontres ici.
Souffles n'est qu'un fragment de quelques pages mais on peut y lire le projet de Musil.
 


yosemite. 30/11/2009 22:22


Tiens, Musil.
Je viens de finir L'Homme... et ça fait du bien un petit papier dans la foulée...


29/11/2009 23:10


Tiens ? Jaccottet, je connais, et j'aime bien. ♣


 


 
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