Lou

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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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31 mars 2010 3 31 /03 /mars /2010 18:19

  

Tony Gatlif, Chant de la douleur (seguiriya), Vengo

 

Didier Daeninckx, La route du Rom, Une enquête de Gabriel Lecouvreur, dit le Poulpe, Seuil, 2003.

  

A Corneville, petit bourg du Cotentin, un jeune gitan, musicien professionnel de talent jouant dans les films de Tony Gatlif, écoute son grand-oncle très âgé lui raconter enfin le secret de sa vie. Les deux hommes meurent quelques heures après. Mais si le plus vieux était malade, le jeune, lui, a pris un coup de fusil dans un lieu où rien n’expliquait sa présence… Prévenu par deux inconnus, le Poulpe, une fois de plus, va mettre ses grands pieds dans le plat.

[4e de couverture]

 

Le roman est dédié au Vengo de Tony Gatlif.

 

Antonio et Jésus, le grand-oncle et le petit-neveu.

_ Tu sais comment elle s’appelle la rivière qui traverse le pays ?

Jésus ne peut pas s’empêcher de rire.

_ Oui, le Merdelet…

_ Exact, on ne s’en lasse pas. Ca ne leur plaît pas trop aux gens d’ici d’avoir une rivière à nom d’égout, ils auraient préféré que ce soit au féminin, pour que ça rende hommage aux pis des vaches d’où vient leur argent, la Mer de lait, ou à la nourricière aux seins généreux si tu mets un accent sur mère… Sauf que c’est LE Merdelet et que ça prouve bien que, nés dedans, ils y barboteront jusqu’à leur dernier jour.

 

[les lieux d'aisance des maisons riveraines ont encore fosse ouverte au-dessus de la rivière]

 

Antonio, le vieux Rom, vivait autrefois dans un campement installé sur un terrain proche, acquis par l’aïeul Manuel avec ses économies. Il était jeune. Un jour, il vole un peu d’essence, presque rien, mais il est tsigane et le pays est gouverné par les Français de Vichy. Il est enfermé au camp de rétention de Corneville, ancien pensionnat catholique de jeunes filles réquisitionné par les occupants moyennant une indemnisation substantielle. En semaine, il est au mur de l’Atlantique, en travaux forcés. Le dimanche, à l’heure de la messe, on sort les prisonniers en ville pour l’amusement des paroissiens – quolibets et pierres.

 

Ce camp est resté longtemps caché dans les archives d’une petite ville sans histoire.

 

Avant le pensionnat, Antonio était fiancé.

_ Si je n’avais pas échoué au pensionnat, à cause d’un bidon de cinq litres d’essence, je me serais certainement marié avec Incarna, j’aurais pas quitté la tribu pour faire le projectionniste… Surtout, je ne serais pas passé entre leurs mains…

_ Je ne comprends pas… Quand tu es revenu, c’était trop tard, elle avait fait sa vie ?

_ Non, elle était libre, sauf que, moi, j’étais mort et que je le suis resté.

 

L’histoire est enterrée au pensionnat. Antonio confie à Jésus la mission de l’exhumer. Le petit-neveu est tué sur place par le gardien de l’école catholique.

 

Chez Gérard, au comptoir, Gabriel, le Poulpe, prend une gueuze et Le Parisien de la veille. Il encadre un article.

CHIENS DE CHASSE EN LIGNE… La société finlandaise Belafon commercialise depuis six mois un téléphone portable destiné aux chiens de chasse.

Il ne reste plus qu’à équiper les lapins, pour une chasse éthiquable.

Gérard lui remet une lettre déposée à son intention.

Jésus est mort. Enterrement lundi 30 décembre, en fin de matinée, cimetière de Corneville.

Né le 25 décembre, il n’a pas eu son compte de vie.

 

Il part pour le Cotentin en écoutant Disparaîtra.

 

Tony Gatlif, Nora Luca, Disparaîtra, album Gadjo Dilo

 

Entre Cherbourg et Grandcamp, tout est en place et en même temps décalé.

Le Merdelet est bien le Merderet, Corneville est la ville de Cornat, l’ancien maire de Vichy qu’on appelle Beuglat dans le récit. Le lycée porte haut son nom. La Fauvette, un café du centre-ville, rime avec Civette. L’Hôtel des Louves a remplacé l’Hôtel du Louvre (naguère réputé pour ses araignées dans le potage, on a goûté). On peut y voir de vieilles cartes postales accrochées aux murs depuis les belles heures du petit Versailles normand.

_ On sent le poids de l’Histoire…

_ Oui, c’est un ancien manoir du XVIIe siècle. La salle que vous regardiez a accueilli la première projection de cinéma des frères Lumière, pour toute la Normandie, en 1897…

L’évocation des inventeurs lyonnais fait renaître le souvenir de Zil, son pote fouille-merde d’entre Saône et Rhône, qui ne craignait pas de rappeler que les deux gloires avaient des faiblesses pour MM. Hitler et Mussolini, qu’ils émargeaient au Parti populaire français du brun-rouge Jacques Doriot.

"Si on les avait laissés faire, les frangins, leur train, au lieu d’arriver en gare de La Ciotat, serait parti direct pour Auschwitz."

 

Aux archives départementales, Gabriel découvre un camp de rétention pour Tsiganes à Barenton, pas loin. On travaillait à la mine, quand on n’était pas transféré à Montreuil-Bellay, d’où on partait pour…

 

Et à Corneville ? Selon le compte-rendu de Cherbourg Eclair, Ernest Beuglat présidait son premier conseil municipal, le 18 mars 1941, à 17 heures.

M. le Maire propose au conseil d’adresser un message de reconnaissance et de fidélité au maréchal Pétain et de donner son nom à une place ou une rue de la ville. Ces deux propositions sont adoptées d’enthousiasme. Un texte sera rédigé en fin de séance pour la première et, sur la demande de M. Beuglat, la place de la mairie portera désormais le nom du maréchal Pétain.

Le maréchal répondit par un mot de reconnaissance.

 

L’enquête de Gabriel avance très lentement de non-dits en noms dits.

 

Le secret d’Antonio est gravé sur un mur de la cave, au pensionnat : deux noms.

 

Presque tous les lieux visités au cours du récit sont clairement inscrits sur les cartes.

Valognes et Sa Gloire locale de 1941 à 1968, aujourd’hui encore immarcescible icône au fronton du lycée, sont masquées.

 

Que s’est-il passé à Valognes sous l’Occupation ?

 

Draguer le Merderet, ce serait ternir la mémoire d’Henri Cornat, alias Henri Cornat, selon Claude Gatignol, son fier héritier.

Claude Gatignol, Claude Gatignol, oui, Claude Gatignol, et s’il y a un peu plus, on laisse.

Laissons-lui la parole :

J’ai reçu des témoignages si nombreux et si précis des Valognais ayant vécu auprès de lui les heures difficiles de la guerre qu’il n’est pas permis de douter un seul instant de la conduite d’un homme, attaquée par les errements d’une sensibilité exacerbée, et surtout mal informée, j’ose l’espérer.

La Presse de la Manche, 14 février 1985

 

Claude Gatignol est-il mal informé ? Le doute n'est pas permis.

 

Vingt-cinq ans, ça suffit.

 

A suivre…

 


Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît.

Michel Audiard, Les Tontons flingueurs, 1963

 

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