Lou

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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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25 novembre 2013 1 25 /11 /novembre /2013 00:01

 

 

Bernard Herrmann, Psycho, 1960

 

William Faulkner, Une rose pour Emily

William Faulkner, Treize histoires (These Thirteen, 1931), traduction de R.N. Raimbault et Ch. P. Vorce avec la collaboration de M.E Coindreau (Gallimard, 1949), Club Français du Livre, 1964

 

William Faulkner 357

William Faulkner, 1931, photographie de J. R. Cofield

 

Les histoires sont distribuées en trois divisions, selon l'époque, le lieu ou le sujet.

Dans la première partie, l'écrivain témoigne – avec Victoire :

Alec, le mort-vivant du 11 novembre 1918, avait depuis longtemps découvert que personne n'a de courage, mais que n'importe qui peut choir aveuglément dans l’héroïsme, comme on dégringole dans un regard d'égout ouvert au milieu du trottoir.

Dans la seconde, où l'on trouve Une rose pour Emily, le récit se situe à Jefferson, dans le comté imaginaire de Yoknapatawpha, Mississipi, dont Faulkner a donné la carte dans Absalom ! Absalom !

 

Yoknapatawpha, 1936 h357

William Faulkner, Yoknapatawpha, in Absalom ! Absalom !, 1936

 [image cliquable, pour une plus haute résolution]

 

Yoknapatawpha, 1946 h357

William Faulkner, Yoknapatawpha, 1946

 [image cliquable, pour une plus haute résolution]

 

Dans la troisième partie, le fil – musical – est celui de l'amour.

 

Lisons Une rose pour Emily, 1930.

 

Jefferson, comté de Yoknapatawpha, dans le Sud mythique aujourd'hui disparu, enterre Miss Emily Grierson, d'une ancienne et aristocratique famille qui a connu le colonel Sartoris, avant de s'étioler, corps et biens, dans la modernité.

Emily était restée vieille fille. On avait pu croire, un temps, qu'elle épouserait Homer Barron, son amoureux, venu conduire les travaux de voirie commandés par la ville, mais un contremaître... un Yankee ! c'était impensable.

Les trottoirs une fois goudronnés, Homer n'a plus reparu. Emily a vieilli avec ses souvenirs, elle est devenue grise, comme sa vie, puis elle est morte.

 

Quand Miss Emily Grierson mourut, toute notre ville alla à l'enterrement : les hommes, par une sorte d'affection respectueuse pour un monument disparu, lesfemmes, poussées surtout par la curiosité de voir l'intérieur de sa maison que personne n'avait vu depuis dix ans, à l'exception d'un vieux domestique, à la fois jardinier et cuisinier.

 

La ville est le premier personnage : le narrateur.

 

Harvey House on Universal's Colonial Street 700

Harvey House, Colonial Street, Universal

 

C'était une grande maison de bois carrée, qui, dans le temps, avait été blanche. Elle était décorée de coupoles, de flèches, de balcons ouvragés, dans le style lourdement frivole des années soixante-dix, et s'élevait dans ce qui avait été autrefois notre rue la plus distinguée.

 

Thomas Jefferson's Monticello, West Front

Thomas Jefferson's Monticello, West Front, printemps

Thomas Jefferson's Monticello, roof

La demeure d'Emily, à Jefferson, rappelle Monticello, la demeure de Thomas Jefferson.

 

Elle semble, curieusement, proche de celle de Norman Bates, le reclus de Psychose (Psycho) – Robert Bloch, pour le roman, 1959 ; Alfred Hitchcock, scén. Joseph Stefano, pour le film, 1960.

 

Psycho, Bates Home 700

Psycho, Bates Home and Motel, night 700

Encore plus inquiétante la nuit.

 

Mais les garages et les égreneuses à coton, empiétant peu à peu, avaient fait disparaître jusqu'aux noms augustes de ce quartier; seule, la maison de Miss Emily était restée, élevant sa décrépitude entêtée et coquette au-dessus des chars à coton et des pompes à essence. Elle n'était plus la seule à outrager la vue. Et voilà que Miss Emily était allée rejoindre les représentants de ces augustes noms dans le cimetière assoupi sous les ifs, où ils gisaient parmi les tombes alignées et anonymes des soldats de l'Union et des Confédérés morts sur le champ de bataille de Jefferson.

 

C'est le tableau d'un monde en décomposition – un thème cher à l'écrivain.

Emily se tient dans le passé (le temps et l'argent), elle nie le temps qui passe et l'argent qui fond : un monument disparu, dans le temps, autrefois, sa décrépitude, parmi les tombes.

Elle vit figée dans le souvenir.

De son vivant, Miss Emily avait été une tradition, un devoir et un souci ; une sorte de charge héréditaire qui pesait sur la ville depuis ce jour où, en 1894, le colonel Sartoris, le maire  celui qui lança l'édit interdisant aux négresses de paraître dans les rues sans tablier , l'avait dispensée de payer les impôts, dispense qui datait de la mort de son père et s'étendait jusqu'à perpétuité.

Sartoris – avec sa lignée – parcourt l’œuvre de Faulkner depuis Sartoris, 1929. Le personnage tiendrait de son arrière-grand-père, William Clark Falkner, colonel lors de la Guerre de Sécession : un homme qui, dans le même temps, prend une initiative malveillante et montre sa bienveillance envers Emily – ce qui, dirait Faulkner, fait de lui, simplement, un être humain cohérent.

Quand la génération suivante, avec ses idées modernes, donna à son tour des maires et des conseillers municipaux, cet arrangement souleva quelques mécontentements.

[…]

Le conseil municipal siégea en séance extraordinaire. Une députation se rendit chez elle […]. Le vieux nègre la fit entrer dans un hall obscur d'où un escalier montait se perdre dans une ombre encore plus profonde. Il y régnait une odeur de poussière, de désaffection; une odeur de renfermé et d'humidité. […] le cuir [des fauteuils] était craquelé ; et, quand ils s'assirent, un léger nuage de poussière monta paresseusement.

[…] elle s'appuyait sur une canne d'ébène à pomme d'or ternie. […] Elle avait l'air enflée, comme un cadavre qui serait resté trop longtemps dans une eau stagnante, elle en avait même la teinte blafarde.

Le lexique tient son registre : vieux, obscur, odeur de poussière, désaffection, odeur de renfermé et d'humidité, cuir craquelé, canne d'ébène à pomme d'or ternie, cadavre.

 

Emily est encore exemptée d'impôts.

 

Ainsi, ils furent vaincus, bel et bien, comme l'avaient été leurs pères, trente ans auparavant, au sujet de l'odeur.

 

L'odeur.

Emily a perdu son père depuis deux ans. On ne voit plus son amoureux. « Pauvre Emily », dit-on.

Une nuit  un peu après minuit, quatre hommes traversèrent la pelouse de Miss Emily et, comme des cambrioleurs, rôdèrent autour de la maison, reniflant le soubassement de brique et les soupiraux de la cave, tandis que l'un d'eux, un sac sur l'épaule, faisait régulièrement le geste du semeur. Ils enfoncèrent la porte de la cave qu'ils saupoudrèrent de chaux, ainsi que toutes les dépendances. Comme ils retraversaient la pelouse, ils virent qu'une fenêtre, sombre jusqu'alors, se trouvait éclairée. Miss Emily s'y tenait assise, à contre-jour, droite, immobile comme une idole. Silencieusement ils traversèrent la pelouse et se glissèrent dans l'ombre des acacias qui bordaient la rue. Au bout d'une quinzaine, l'odeur disparut.

 

Miss Emily … immobile comme une idole, une image fixe, un tableau – une nature morte ?

 

Nous nous les étions souvent imaginés comme des personnages de tableau : dans le fond, Miss Emily, élancée, vêtue de blanc; au premier plan son père, lui tournant le dos, jambes écartées, un fouet à la main, tous les deux encadrés par le chambranle de la porte d'entrée grande ouverte.

 

Que fait son père, lui tournant le dos, jambes écartées, un fouet à la main ? Curieuse posture.

Et quel est ce caprice de l'orpheline ?

 

Le lendemain de la mort de son père, toutes les dames s'apprêtèrent à aller la voir pour lui offrir aide et condoléances, ainsi qu'il est d'usage. Miss Emily les reçut à la porte, habillée comme de coutume, et sans la moindre trace de chagrin sur le visage. Elle leur dit que son père n'était pas mort. Elle répéta cela pendant trois jours, tandis que les pasteurs venaient la voir, ainsi que les médecins, dans l'espoir qu'ils la décideraient à les laisser disposer du corps. Juste au moment où ils allaient recourir à la loi et à la force, elle céda, et ils enterrèrent son père au plus vite.

 

Elle ne veut pas se séparer de son passé, de son père, de son corps.

 

Un jour ... le jour où elle acheta la mort aux rats, l'arsenic… Le droguiste ne put lui faire dire, comme la loi l'exigeait, quel usage elle voulait en faire.

Quand, arrivée chez elle, elle ouvrit le paquet, il y avait écrit sur la boîte, sous le crâne et les os en croix : « Pour les rats ».

 

Plus tard nous dîmes « Pauvre Emily » derrière les jalousies, quand ils passaient, le dimanche après-midi, dans le cabriolet étincelant, Miss Emily, la tête haute, et Homer Barron, le chapeau sur l'oreille, le cigare aux dents, les rênes et le fouet dans un gant jaune.

 

La ville veille, derrière les jalousies. L'amoureux, Homer Barron, comme le père, porte un fouet dans un gant jaune. Emily ne l'épousera pas : il est riche, mais peuple. Et puis, Homer lui-même avait remarqué – il aimait la compagnie des hommes et on savait qu'il buvait avec les plus jeunes membres du Elk's Club – qu'il n'était pas un type à se marier.

 

Nous ne revîmes plus jamais Homer Barron.

 

De temps à autre, nous la voyions un moment à sa fenêtre, comme le soir où les hommes allèrent répandre de la chaux chez elle.

 

Quand nous revîmes Miss Emily, elle était devenue obèse et ses cheveux grisonnaient. Dans les années suivantes, elle devint de plus en plus grise jusqu'au moment où, ayant pris une couleur gris-fer poivre et sel, sa chevelure ne changea plus.

[...]

Tous les jours, tous les mois, tous les ans, nous regardions le nègre devenir de plus en plus gris, de plus en plus voûté, entrer et sortir avec son panier de marché.

[...]

Et puis elle mourut. Elle tomba malade dans la maison remplie d'ombres et de poussière avec, pour toute aide, son vieux nègre gâteux.

[…]

Elle mourut dans une des pièces du rez-de-chaussée, dans un lit en noyer massif garni d'un rideau, sa tête grise soulevée par un oreiller jauni et moisi par l'âge et le manque de soleil.

 

Nous savions déjà qu'au premier étage il y avait une chambre qui n'avait pas été ouverte depuis quarante ans et dont il nous faudrait enfoncer la porte. On attendit pour l'ouvrir que Miss Emily fût décemment ensevelie.

Sous la violence du choc, quand on défonça la porte, la chambre parut s'emplir d'une poussière pénétrante. On aurait dit qu'un poêle mortuaire, ténu et âcre, était déployé sur tout ce qui se trouvait dans cette chambre parée et meublée comme pour des épousailles, sur les rideaux de damas d'un rose passé, sur les abat-jour roses des lampes, sur la coiffeuse, sur les délicats objets de cristal, sur les pièces du nécessaire de toilette avec leur dos d'argent terni, si terni que le monogramme en était obscurci.

 

Les mêmes mots, toujours : poussière, mortuaire, passé, terni, obscurci.

De la vie ne reste qu'un cheveu, un long cheveu, un cheveu couleur gris-fer.

 

La maison de Norman Bates ressemble à celle d'Emily Grierson, rappelez-vous. Les décors sont composées à partir des mêmes éléments modulables.

Et l'histoire ? Quatre hommes sont venus effacer l'odeur chez Emily. Comme ils retraversaient la pelouse, ils virent qu'une fenêtre, sombre jusqu'alors, se trouvait éclairée. Miss Emily s'y tenait assise, à contre-jour, droite, immobile comme une idole.

 

Faulkner n'entre jamais dans notre logique occidentale en quête d'une réponse à un pourquoi.

Devant l'énigme, le lecteur devrait être disponible, comme Faulkner, installé à la place du spectateur : il s'agit de décrire et non pas d'expliquer.

 

* * *

 

Voir la page de Miss Marguerite et celle de Thomas Sinaeve.

 

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Lou de Libellus Lou de Libellus - dans de litterrance
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commentaires

des pas perdus 28/11/2013 16:37


C'est gai... J'aime bien : il est riche, mais peuple

Lou de Libellus 28/11/2013 21:49



 


Pour Emily, riche, c'est bien, mais peuple, ça gâche...


 



 


 
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