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de litterrance

Jeudi 25 février 2010 4 25 /02 /2010 00:01

 
Albert Camus a composé Caligula en 1938, après une lecture des
Douze Césars de Suétone, pour le Théâtre de l’Equipe qu’il avait fondé, à Alger, après le Théâtre du Travail. Il se donnait le rôle-titre.

> Douze auteurs en quête de personnages, émission de Renée Saurel, 1945 / Préface à l’édition américaine de Caligula and three other plays, 1957 / Programme pour le Nouveau Théâtre, 1958 <

Camus parle de Caligula

… si sa vérité est de nier les dieux, son erreur est de nier les hommes.
Le Figaro, 25 septembre 1945

On ne peut pas être libre contre les autres hommes. Mais comment peut-on être libre ? Cela n’est pas encore dit.
Prière d’insérer de l’édition de 1944

La première représentation est au théâtre Hébertot, le 26 septembre 1945, avec Gérard Philipe dans le rôle de Caligula, auprès de Margo Lion, Georges Vitaly, Michel Bouquet, Jean Barrère…

Camus lit Caligula
au théâtre des Noctambules, avril 1954


Acte I, 3-8

Dans la version de 1941 en trois actes - publiée dans les Cahiers Albert Camus, 1984, et dans les
Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, 4 vol., 2006-2008 – il n’y a pas la lune.

Caligula dit

Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux.

[I, 5]


Et lorsque tout sera aplani, l’impossible enfin sur terre, la lune dans mes mains, alors, peut-être, moi-même je serai transformé et le monde avec moi, alors enfin les hommes ne mourront pas et ils seront heureux.

[I, 11]


Si le Trésor a de l’importance, alors la vie humaine n’en a pas.

[I, 8]

 

http://i62.servimg.com/u/f62/11/02/60/83/caligu10.jpg
Alf


Qu’il est dur, qu’il est amer de devenir un homme !

[I, 11]

Le lexique de Camus est là


Le premier homme
, Le Malentendu, L’Homme révolté.


Caligula
.


révolte

tuer ou être tué

l’indifférence

la peste

vivre librement

la bêtise Elle est meurtrière.

Si j'avais eu la lune, si l'amour suffisait, tout serait changé. Mais où étancher cette soif ?

[IV, 14]


Tout cet amour que je donnerai, où le prendrai-je ?
Jacques Audiberti, en exergue au film de Bertrand Tavernier et Jean Aurenche, Que la fête commence…, 1975

Je n'ai pas pris la voie qu'il fallait, je n'aboutis à rien. Ma liberté n'est pas la bonne.

[IV, 14]

Le premier homme, Le Malentendu, L’Homme révolté
On l’a compris dans notre désordre voulu : il n’y a pas en Camus une persona de l’absurde, une suivante de la révolte, une dernière de l’amour.

Nul masque.

A minuit seul sur le rivage
Dès le commencement il y a une pédagogie dans l’écriture de Camus.

Serge Reggiani lit Albert Camus, L’Eté, Les Amandiers, 1940 – enregistrement, 1957
 
Par Alflelou - Publié dans : de litterrance
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Vendredi 19 février 2010 5 19 /02 /2010 00:01

 

Mon rêve est, comme celui de beaucoup, une an-archie.

Jean Grenier, lettre à Albert Camus, 11 mars 1958


Le terme éclaté vient de Paul Valéry,
Les Principes d'an-archie pure et appliquée, un carnet commencé en 1936 à Alger, portant en dernière page la date de 1938, et publié en 1984, ouvrage posthume.


Il signifie l’absence d’un principe ordonnateur, directeur et autoritaire qui soit au-dessus de la liberté et qui dispense une orthodoxie.

Michel Onfray, Pour une an-archie désespérée, Lecture de l’Essai sur l’esprit d’orthodoxie, 1988


Méfiez-vous de celui qui veut mettre de l'ordre. Ordonner, c'est toujours se rendre le maître des autres en les gênant…

Denis Diderot, Supplément au voyage de Bougainville, 1796, ouvrage posthume


L’Essai de Jean Grenier, paru en 1938, inspire la pensée politique d’Albert Camus, l’ami de Louis Guilloux, lui-même ami de jeunesse de Jean Grenier. Louis Guilloux a connu Georges Palante (devenu Cripure dans Le Sang noir, 1935), professeur de philosophie au lycée de Saint-Brieux.

Jean Grenier, Louis Guilloux, Georges Palante, la force des trois fonde la pensée libre d’Albert Camus : seule importe La Vie quotidienne (Jean Grenier, 1968).


Palante, funeste anagramme.


L’Homme révolté
est dédié à Jean Grenier (comme auparavant L’Envers et l’endroit), Georges Palante y figure.

Albert Camus, l’an-archiste révolté, parle dès 1939 de la Misère en Kabylie dans Alger républicain, et en mai 1945, dans Combat, Enquête en Algérie, il dit l’injustice, source de famine et de révolte.


Bakounine est vivant en moi
, écrit-il (cité par Michel Onfray, La Pensée de midi : Archéologie d’une gauche libertaire, 2007). Son homme révolté porte l’esprit d’Alain (Le Citoyen contre les pouvoirs, 1926, Propos de politique, 1934) et de Simone Weil (La Condition ouvrière, 1935, édité en 1951, ouvrage posthume).


Trace l’inégal palindrome
, l’envers et l’endroit, et prends la ligne courbe qui rompt avec l’esprit d’orthodoxie figé sur la droite ligne de la doxa, de l’opinion : Sisyphe dit non ! mais il ne renonce pas.
 

L’Homme révolté, 1951

[infra HR, Albert Camus, Œuvres complètes, III, Bibliothèque de la Pléiade, 2008]


Le meurtre, l’innocence, l’absurde


Il y a des crimes de passion et des crimes de logique. Le Code pénal les distingue, assez commodément, par la préméditation. Nous sommes au temps de la préméditation et du crime parfait. Nos criminels ne sont plus ces enfants désarmés qui invoquaient l’excuse de l’amour. Ils sont adultes, au contraire, et leur alibi est irréfutable : c’est la philosophie qui peut servir à tout, même à changer les meurtriers en juges.

[HR, Introduction]


La nuit


c’est un mur qui s’élève jusqu’aux cieux et couvre le firmament étoilé !

Thérèse de l’Enfant-Jésus, Histoire d’une âme, Manuscrit C Folio 7 Verso, 1897


Notre tâche d'homme est de trouver les quelques formules qui apaiseront l'angoisse infinie des âmes libres. Nous avons à recoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice imaginable dans un monde si évidemment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonnés par le malheur du siècle. Naturel­lement, c'est une tâche surhumaine. Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout.

Sachons donc ce que nous voulons, restons fermes sur l'esprit, même si la force prend pour nous séduire le visage d'une idée ou du confort. La première chose est de ne pas désespérer.

Albert Camus, L’Eté, Les Amandiers, 1940

[* en annexe]


Vivre


Il s’agit d’observer et de vivre au quotidien. L’innocence meurtrière ne peut être reconnue dans l’absurde où, le meurtre étant indifférent, la logique commande de tuer et de se tuer. Implacable spirale de la mort donnée, du suicide universellement partagé. Seulement l’indifférence refuse également ses raisons au suicide et au meurtre.

Dans un monde à deux dimensions, les uns et les autres sont englués sur un papier tue-mouches se retournant en ruban de Möbius. L’absurde ne se confesse qu’en miroir où se réfléchit le miroir opposé, pile et face d’une mimésis en abyme.

 

Alain Resnais, Alain Robbe-Grillet, L’Année dernière à Marienbad, 1961

Dans un grand hôtel fastueux, un homme tente de convaincre une femme de s'enfuir avec lui. Il prétend qu'ils ont eu une liaison l'année dernière à Marienbad mais elle semble avoir tout oublié...

Un personnage tente de sortir du labyrinthe argentique, les autres ne veulent pas l’entendre.

http://i62.servimg.com/u/f62/11/02/60/83/samari10.jpg

Schuiten & Peeters, Les Murailles de Samaris, Casterman, 1988


Non.

Refuser.


Aujourd’hui et maintenant


L’homme est la seule créature qui refuse d’être ce qu’elle est. La question est de savoir si ce refus ne peut l’amener qu’à la destruction des autres et de lui-même, si toute révolte doit s’achever en justification du meurtre universel, ou si, au contraire, sans prétention à une impossible innocence, elle peut découvrir le principe d’une culpabilité raisonnable.

[HR, Introduction]


Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement.

[HR, I]


Se taire, c’est laisser croire qu’on ne juge et ne désire rien en effet. Le désespoir, comme l’absurde, juge et désire tout, en général, et rien, en particulier. Le silence le traduit bien.

[HR, I]


Nous vivons dans la terreur
[…] parce que nous vivons dans le monde de l’abstraction, celui des bureaux et des machines, des idées absolues et du messianisme sans nuances.

[…]

Et pour tous ceux qui ne peuvent vivre que dans le dialogue et l’amitié des hommes, ce silence est la fin du monde.

En somme, les gens comme moi voudraient un monde, non pas où l’on ne se tue plus (nous ne sommes pas si fous !), mais où le meurtre ne soit pas légitimé.

Albert Camus, Ni victimes ni bourreaux in Combat, 1946

 

Noir Désir, Gagnants / Perdants, 2008


Seul, peut-être, mais pas sans l’amour.

La révolte n’est pas ressentiment.

Le ressentiment est toujours ressentiment contre soi.

Ou mieux : si elle est chargée de ressentiment, la révolte déborde le ressentiment de tous côtés.

Le même mouvement fait dire à Maître Eckhart, dans un accès surprenant d’hérésie, qu’il préfère l’enfer avec Jésus que le ciel sans lui. C’est le mouvement même de l’amour.

Un nouveau cogito pour le quotidien : je me révolte, donc nous sommes.

[HR, I]


Au commencement


Contre l’injustice de l’ordre établi, la mort par nature, l’esclavage par condition, le rebelle exige un nouvel ordre, au prix du crime s’il le faut. Et on se fera dieu, meurtrier des hommes dans un défi lancé à soi-même.

[HR, II]

Tout, en ce monde, sue le crime : le journal, la muraille et le visage de l'homme.

Charles Baudelaire, Mon coeur mis à nu : journal intime, 1887


Les avantages de ce temps : rien n’est vrai, tout est permis.

La phrase de Nietzsche citée par Camus renvoie au temps où rien ne vit.


Le nihilisme est l’impuissance à croire, son symptôme le plus grave ne se retrouve pas dans l’athéisme, mais dans l’impuissance à croire ce qui est, à voir ce qui se fait, à vivre ce qui s’offre.

Non pas la foi, mais les œuvres, voilà, selon Nietzsche, le message du Christ.

[HR, II]

* et selon Jacques, Epître, II, 14-26


Qu’est-ce que le Christ nie ? tout ce qui porte à présent le nom de chrétien.

[Nietzsche cité par Camus, HR, II]


Echec de la révolte métaphysique.


La mort de Dieu


La mort de Dieu, observée, non commandée, son ensevelissement sous la pierre roulée par les grands prêtres afin de justifier le meurtre comme finalité, interdit de voir la vie comme liberté.

Alors, la révolte historique, fondée dans la libération de l’esclave, s’engage dans le meurtre mimétique, aveugle, toujours recommencé : l’esclave ne veut pas être libre, il cherche à devenir maître, par le régicide, le parricide, il institue en droit une nouvelle religion dont la doctrine est définie par un contrat social, avec ses martyrs, ses innocents légitimement assassins d’autres innocents qui…

La mort du roi est une fête conduite par le satan, séducteur, procureur, bourreau, qui mène le bal où l’on tue, universellement.


Toutes les pierres sont taillées pour l’édifice de la liberté : vous lui pouvez bâtir un temple ou un tombeau des mêmes pierres.

Saint-Just, Convention nationale, 24 avril 1793


Robespierre voulait fonder sur la terre l’empire de la sagesse, de la justice et de la vertu (Convention nationale, 7 juin 1794 - cité par Nietzsche dans Aurore, Avant-propos).


Echec de la révolte historique.

[HR, III]


Et les artistes ?


Ne se détournent-ils pas du réel pour donner un sens au monde ?


http://i12.servimg.com/u/f12/11/02/60/83/copenh10.jpg

Copenhague, 2009


Un doute flotte...


Peut-on, éternellement, refuser l’injustice sans cesser de saluer la nature de l’homme et la beauté du monde ? Notre réponse est oui. Cette morale, en même temps insoumise et fidèle, est en tout cas la seule à éclairer le chemin d’une révolution vraiment réaliste.

[HR, IV]


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Emmanuel Prunevieille, 2009


Frêle esquif dont la force, dans le jeu d’Héraclite, est seule éternelle par sa fragile gratuité.

Oui, on garde la révolte et l’art.


La pensée de midi


Pourtant la beauté s’efface devant l’instinct du meurtre, non plus sacré, non plus passionnel, non plus insensé, mais prenant position dans l’hécatombe programmée et partagée où le meurtre est clairement suicide.


Lorsque Caïn tue Abel, il fuit dans les déserts. Et si les meurtriers sont foule, la foule vit dans le désert et dans cette autre sorte de solitude qui s’appelle promiscuité.

[HR, V]


La convivialité inventée par la révolte ne peut se vivre que dans le libre dialogue. La surdité,
l’aveuglement, chaque malentendu suscite la mort.

Le syndicalisme révolutionnaire, la Commune, le concret se sont dressés contre l’économie, l’Etat, l’abstrait.

Au-delà du nihilisme, de l’histoire, du mal, aujourd’hui : apprendre à vivre et à mourir, et, pour être homme, refuser d’être dieu.


Au midi de la pensée, la révolte refuse ainsi la divinité pour partager les luttes et le destin commun.

L’obsession de la moisson et l’indifférence à l’histoire, écrit admirablement René Char, sont les deux extrémités de mon arc.

A cette heure où chacun d’entre nous doit tendre l’arc pour refaire ses preuves, conquérir, dans et contre l’histoire, ce qu’il possède déjà, la maigre moisson de ses champs, le bref amour de cette terre, à l’heure où naît enfin un homme, il faut laisser l’époque et ses fureurs adolescentes. L’arc se tord, le bois crie. Au sommet de la plus haute tension va jaillir l’élan d’une droite flèche, du trait le plus dur et le plus libre.

[HR, V]


L’Homme révolté est clairement en germe en 1945, Remarque sur la révolte, en 1948, Les Meurtriers délicats, en 1949, Le Meurtre et l’absurde et Le Temps des meurtriers.

Le duel Sartre-Camus est encore vert : Bernard-Henri Lévy, Le Siècle de Sartre, 2000.



On peut lire

Quelques suggestions déjà données.

Albert Camus et les libertaires, Egrégores, 2008

Michel Onfray, La Pensée de midi : Archéologie d’une gauche libertaire, 2007

Une page de références sur les interventions de Camus dans le mouvement anarchiste.



 

[*]

Notre tâche d'homme est de trouver les quelques formules qui apaiseront l'angoisse infinie des âmes libres. Nous avons à recoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice imaginable dans un monde si évidemment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonnés par le malheur du siècle. Naturel­lement, c'est une tâche surhumaine. Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout.

Sachons donc ce que nous voulons, restons fermes sur l'esprit, même si la force prend pour nous séduire le visage d'une idée ou du confort. La première chose est de ne pas désespérer.

[…]

Quand j’habitais Alger, je patientais toujours l’hiver parce que je savais qu’en une nuit, une seule nuit froide et pure de février, les amandiers de la vallée des Consuls se couvriraient de fleurs blanches. Je m’émerveillais de voir ensuite cette neige fragile résister à toutes les pluies et au vent de la mer. Chaque année, pourtant, elle persistait, juste ce qu’il fallait pour préparer le fruit.

Ce n’est pas là un symbole. Nous ne gagnerons pas notre bonheur avec des symboles. Il y faut plus de sérieux. Je veux dire seulement que, parfois, quand le poids de la vie devient trop lourd dans cette Europe encore toute pleine de son malheur, je me retourne vers ces pays éclatants où tant de forces sont encore intactes. Je les connais trop pour ne pas savoir qu’ils sont la terre d’élection où la contemplation et le courage peuvent s’équilibrer. La méditation de leur exemple m’enseigne alors que si l’on veut sauver l’esprit, il faut ignorer ses vertus gémissantes et exalter sa force et ses prestiges. Ce monde est empoisonné de malheurs et semble s’y complaire. Il est tout entier livré à ce mal que Nietzsche appelait l’esprit de lourdeur. N’y prêtons pas la main. Il est vain de pleurer sur l’esprit, il suffit de travailler pour lui.

Mais où sont les vertus conquérantes de l’esprit ? Le même Nietzsche les a énumérées comme les ennemis mortels de l’esprit de lourdeur. Pour lui, ce sont la force de caractère, le goût, le « monde », le bonheur classique, la dure fierté, la froide frugalité du sage. Ces vertus, plus que jamais, sont nécessaires et chacun peut choisir celle qui lui convient. Devant l’énormité de la partie engagée, qu’on n’oublie pas en tout cas la force de caractère. Je ne parle pas de celle qui s’accompagne sur les estrades électorales de froncements de sourcils et de menaces. Mais de celle qui résiste à tous les vents de la mer par la vertu de la blancheur de sa sève. C’est elle qui, dans l’hiver du monde, préparera le fruit.

Albert Camus, L’Eté, Les Amandiers, 1940


+++ avec
un portrait de l’auteur par Alf +++
  

Par lou - Publié dans : de litterrance
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Jeudi 11 février 2010 4 11 /02 /2010 00:01

 

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   Albert Camus et Maria Casarès (Martha) en répétition





 

La Mère : Il reviendra.

Martha : Il te l’a dit ?

La Mère : Oui. Quand tu es sortie.

Martha : Il reviendra seul ?

La Mère : Je ne sais pas.

Martha : Est-il riche ?

La Mère : Il ne s’est pas inquiété du prix.

Martha : S’il est riche, tant mieux. Mais il faut aussi qu’il soit seul.

La Mère, avec lassitude : Seul et riche, oui. Et alors nous devrons recommencer.

Albert Camus, Le Malentendu, pièce en trois actes, Gallimard, 20 mai 1944.

Première édition où Le Malentendu est suivi de Caligula.

La Première au théâtre est du 24 juin 1944.






Source


http://i62.servimg.com/u/f62/11/02/60/83/camus_11.jpg
























   Effroyable tragédie.

   Aidée de sa fille une hôtelière tue pour le voler un voyageur qui n’était autre que son fils.

   En apprenant leur erreur la mère se pend, la fille se jette dans un puits.

   L’Echo d’Alger, 6 janvier 1935

 





Martha : Et vous verrez bientôt que vous avez choisi une auberge tranquille. Il n’y vient presque personne. (I, 5)

Jan : Un jour ou l’autre, il m’aurait fallu revenir. Mon père était le seul obstacle et quand j’ai appris sa mort, j’ai cru que tout serait facile.

[dialogue entre Jan, le fils prodigue, voué au sacrifice, et Maria, sa femme, in Prologue inédit, ms. Bruckberger]

Quelle est l’histoire ? Un fils qui veut se faire reconnaître sans avoir à dire son nom et qui est tué par sa mère et sa sœur, à la suite d’un malentendu.

Albert Camus, Le Figaro Littéraire, 15-16 octobre 1944

Martha (la fille et la sœur) à Maria (la femme de Jan, le fils) : Si vous voulez le savoir, il y a eu malentendu. Et pour peu que vous connaissiez le monde, vous ne vous en étonnerez pas. (III, 3)

… tout aurait été autrement si le fils avait dit : C’est moi, voici mon nom. Cela revient à dire que dans un monde injuste ou indifférent, l’homme peut se sauver lui-même et les autres par l’usage de la sincérité la plus simple et du mot le plus juste.

Albert Camus, Le Figaro Littéraire, 15-16 octobre 1944

Après vingt ans d’absence et de silence, un homme revient dans un petit village de Bohême où sa mère et sa sœur tiennent une auberge. Il espère ainsi retrouver sa patrie
. Mais il ne veut pas se faire reconnaître. Il veut qu’on le reconnaisse sans qu’il ait à dire C’est moi ! La seule question est de savoir si cela est possible, s’il existe une patrie pour le cœur des hommes, et enfin, comme il le dit lui-même, si oui ou non, il a raison d’avoir ces rêves. La réponse lui sera justement donnée sous la forme du oui ou du non.

Cette pièce, qui se place seulement sur le plan tragique, répugne à toute théorie. Cependant, s’il fallait absolument que l’auteur ait une pensée, elle serait celle-ci : l’homme porte en lui une part d’illusions et de malentendu, c’est elle qui doit être tuée. Mais c’est un sacrifice qui libère une autre part de lui-même, la meilleure, qui est celle de la révolte et de la liberté.

On voit seulement que ce pourrait être le sujet d’une autre pièce.

Texte du Programme des représentations de juin 1944

[Jan : Le bonheur n’est pas tout et les hommes ont leur devoir. Le mien est de retrouver ma mère, une patrie… (I, 4)]

[Jan : On ne peut pas toujours rester un étranger. (I, 4)]


Tuer

Le Malentendu est l’histoire du crime et du suicide en miroir, de sa légitimation, oui ou non, par l’absurde.


Martha : Le crime est le crime, il faut savoir ce que l’on veut. (I, 1)

En écho, Jan, se parlant à lui-même : Il faut savoir ce que l’on veut. (II, 1)

La Mère : Il dort et ne pense plus, il n’a plus de devoirs ni de tâches, non, non, et moi, vieille et fatiguée, oh, je l’envie de dormir maintenant et de devoir mourir bientôt. (II, 8)

La fatigue peut-être, et la soif du repos.

[Elle sort sans que sa fille s’y oppose.] (III, 1)

(elle se jette dans la rivière où elle vient de noyer son fils)

Et si l’absurde condamne le crime autant qu’il l’autorise, par l’indifférence ?


La mer, le soleil, la terre épaisse
- avant Le Premier homme


La mer

Martha : la mer dont j’ai tant rêvé (I, 1)

Jan : je viens d’Afrique… De l’autre côté de la mer. (I, 5)

Martha : Quand vous allez là-bas, vous habitez près de la mer ?

Jan : Oui. (I, 5)

Martha, doucement : Quant aux soirs, monsieur ?

Jan : Ils sont bouleversants. Oui, c’est un beau pays… je pense à la mer et aux fleurs de là-bas. (II, 1)

Martha [après le crime] : Ce matin est, depuis des années, le premier où je respire. Il me semble que j’entends déjà la mer. (III, 1)

Martha : je reste solitaire, loin de la mer dont j’avais soif… la mer… la mer… une odeur d’algues… dans ce pays défendu par la mer, les dieux n’abordent pas. (III, 2)

Le soleil

La Mère : on m’a dit que le soleil dévorait tout (I, 1)

Martha [à Jan] : j’imagine avec délices cet autre pays où l’été écrase tout, où les pluies d’hiver noient les villes…

je souhaite maintenant que vous restiez. Mon goût pour la mer et les pays du soleil finira par y gagner. (II, 1)

La terre épaisse

Martha : j’ai grandi dans l’épaisseur des terres. (III, 1)

Martha : on ne peut appeler patrie, n’est-ce pas, cette terre épaisse, privée de lumière… (III, 4)


L’aube, l’amour peut-être, la révolte

La Mère : il me semble que cette aube n’arrivera jamais. (II, 8)

Martha : Vous voyez bien que cette aube est arrivée. (III, 1)

Illusion, malentendu, il y a tant d'aurores qui n'ont pas encore lui.

Maria : Non, les hommes ne savent jamais comment il faut aimer. Rien ne les contente. Tout ce qu’ils savent, c’est rêver, imaginer de nouveaux devoirs, chercher de nouveaux pays et de nouvelles demeures. Tandis que nous, nous savons qu’il faut se dépêcher d’aimer, partager le même lit, se donner la main, craindre l’absence. Quand on aime, on ne rêve à rien. (I, 4)

La Mère : L’amour d’une mère pour son fils est aujourd’hui ma certitude. (III, 1)

L’ombre d’une révolte
 ? Martha en rêve (III, 1)

Elle mourra seule au milieu de [ses] crimes : je quitterai ce monde sans être réconciliée.

Le premier homme est à venir.


L’aurore, l’amour, le temps sans révolte ?

On ne peut pas être libre contre les autres hommes. Mais comment peut-on être libre ? Cela n’est pas encore dit.

Prière d’insérer de l’édition de 1944

Maria, dans un cri : Oh ! mon Dieu ! je ne puis vivre dans ce désert ! C’est à vous que je parlerai et je saurai trouver mes mots. (Elle tombe à genoux) Oui, c’est à vous que je m’en remets. Ayez pitié de moi, tournez-vous vers moi ! Entendez-moi, donnez-moi votre main ! Ayez pitié, Seigneur, de ceux qui s’aiment et qui sont séparés !

La porte s’ouvre et le Vieux Domestique paraît.

Le Vieux, d’une voix nette et ferme : Vous m’avez appelé ?

Maria, se tournant vers lui : Oh ! je ne sais pas ! Mais aidez-moi, car j’ai besoin qu’on m’aide. Ayez pitié et consentez à m’aider !

Le Vieux, de la même voix : Non !

Rideau

Quant au personnage du vieux domestique, il ne symbolise pas obligatoirement le destin. Lorsque la survivante de ce drame en appelle à Dieu c’est lui qui répond. Mais c’est un malentendu de plus. Et s’il répond
Non à celle qui lui demande de l’aider, c’est qu’il n’a pas en effet l’intention de l’aider et qu’à un certain point de souffrance et d’injustice personne ne peut plus rien pour personne et la douleur est solitaire.

Albert Camus, Le Figaro Littéraire, 15-16 octobre 1944



L’Auberge rouge / Claude Autant-Lara, 1951 - interprètes : Fernandel, Françoise Rosay. Le scénario s’inspire d’un fait-divers des années 1830.
 
Par lou - Publié dans : de litterrance
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Dimanche 7 février 2010 7 07 /02 /2010 00:01

  

http://i62.servimg.com/u/f62/11/02/60/83/camus-13.jpg

 

Ceci n’est pas une commémoration.

 

Camus


A force de commémorer Camus, de le panthéoniser, de le transformer en fantôme abstrait, on a réussi à le rendre ennuyeux. Comme toutes ces histoires avec Sartre, le communisme et Les Temps modernes sont poussiéreuses ! C’était il y a longtemps, dans l’obscur XXe siècle.

Le Camus vivant (par pitié, qu’on le laisse dormir tranquille au soleil de Lourmarin !) est, pour moi, celui de Noces et de L’Eté. Camus ne dit pas que « tout est bien », puisqu’il y a la misère et l’absurde. Mais il fait confiance, sur fond de tragique, à ce qu’il sent de plus physique et de plus animal en lui, ce qu’il nomme « l’orgueil de vivre ». « Aujourd’hui l’imbécile est roi, et j’appelle imbécile celui qui a peur de jouir. » Il insiste, Camus, il veut de toutes ses forces « rejoindre les Grecs ». « Le sens de l’histoire de demain n’est pas celui qu’on croit. Il est dans la lutte entre la création et l’inquisition. Malgré le prix que coûteront aux artistes leurs mains vides, on peut espérer leur victoire. Une fois de plus, la philosophie des ténèbres se dissipera au-dessus de la mer éclatante. »

Ces lignes sont écrites en 1948. En 2010, la lutte entre la création et l’inquisition reste la même. En 1950, Camus écrit encore : « Je ne hais que les cruels. Au plus noir de notre nihilisme, j’ai cherché seulement des raisons de dépasser ce nihilisme. (...) Eschyle est souvent désespérant : pourtant, il rayonne et réchauffe. Au centre de son univers, ce n’est pas le maigre non-sens que nous trouvons, mais l’énigme, c’est-à-dire un sens qu’on déchiffre mal parce qu’il éblouit. » En 1952, voici une récusation des « tombeaux criards » (et qu’est-ce que le Panthéon, sinon un trafic bruyant de cercueils ?) : « Un jour, quand nous serons prêts à mourir d’épuisement et d’ignorance, je pourrai renoncer à nos tombeaux criards, pour aller m’étendre dans la vallée, sous la même lumière, et apprendre, une dernière fois, ce que je sais. »

Énigmatique et silencieux Camus, qu’on veut à tout prix simplifier et réduire. En 1953, quatre ans avant son Nobel, sept ans avant son accident mortel, il écrit : « Un brusque amour, une grande œuvre, un acte décisif, une pensée qui transfigure, donnent à certains moments la même intolérable anxiété, doublée d’un attrait irrésistible. (...) J’ai toujours eu l’impression de vivre en haute mer, menacé, au cœur d’un bonheur royal. » C’est beau.

 

Philippe Sollers

Le Journal du Dimanche 31 janvier 2010

 


 

In extenso. C’est beau.

A minuit seul sur le rivage. Attendre encore et je partirai. Le ciel lui-même est en panne avec toutes ses étoiles, comme ces paquebots couverts de feux qui, à cette heure même, dans le monde entier, illuminent les eaux sombres des ports. L’espace et le silence pèsent d’un seul poids sur le cœur. Un brusque amour, une grande œuvre, un acte décisif, une pensée qui transfigure, donnent à certains moments la même intolérable anxiété, doublée d’un attrait irrésistible.

Délicieuse angoisse d’être, proximité exquise d’un danger dont nous ne connaissons pas le nom, vivre, alors, est-ce courir à sa perte ? A nouveau, sans répit, courons à notre perte.

J’ai toujours eu l’impression de vivre en haute mer, menacé, au cœur d’un bonheur royal.

1953

L’Eté, La Mer au plus près, Journal de bord

 

Oui, j’ai beaucoup aimé la mer, écrit Camus en 1946 à la fin de son Journal de voyage en Amérique du Nord – Carnets 1949-1959.

En juillet 1949, il part de Marseille pour Rio de Janeiro. A minuit seul sur le rivage…

 

A nouveau, sans répit...


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Aujourd’hui, maman…


 

Par lou - Publié dans : de litterrance
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Mercredi 3 février 2010 3 03 /02 /2010 00:01

  

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   Albert Camus, Le premier homme, Editions Gallimard, 1994

   Quelques pages du manuscrit en illustrations.

 





Oui, tu es poussière et à la poussière tu retourneras.

Gn, 3, 19 [traduction TOB]

En somme, je vais parler de ceux que j'aimais. Et de cela seulement. Joie profonde.

Albert Camus, Le premier homme, Notes et plans, Editions Gallimard, 1994

Intercesseur : Vve Camus

Ce sont les premiers mots du manuscrit. Catherine Cormery, mère de Jacques (Albert Camus), avait appris à signer ainsi l’imprimé lui permettant de percevoir sa pension de veuve de guerre.

Dédicace

A toi qui ne pourras jamais lire ce livre

Au-dessous, une note encerclée en diagonale

ajouter anonymat géologique terre et mer

Le premier homme
est un récit inachevé d’Albert Camus dont le manuscrit a été retrouvé dans sa sacoche et dans les débris de la Facel Vega écrasée contre un platane le 4 janvier 1960. Sa fille Catherine Camus en a établi l’édition en 1994, à partir du manuscrit, laissé parfois sans ponctuations, et d’une première dactylographie faite par Francine Camus.

Des notes en marge indiquaient les déplacements ou développements prévus. Le plan donne trois parties (la troisième est ébauchée dans le manuscrit en l’état). La conclusion par provision indique le sens et l’orientation que Camus envisageait pour son œuvre en triptyque – absurde, révolte, amour.

Dans les notes accompagnant le manuscrit, on peut lire :

Le livre doit être inachevé. Ex. : "Et sur le bateau qui le ramenait en France…"

Au-dessus de la carriole qui roulait sur une route caillouteuse, de gros et épais nuages filaient vers l’est dans le crépuscule.

[…]

Après une course de milliers de kilomètres au-dessus de cette sorte d’île immense, défendue par la mer mouvante au nord et au sud par les flots figés des sables, passant sur ce pays sans nom à peine plus vite que ne l’avaient fait pendant des millénaires les empires et les peuples, leur élan s’exténuait et certains fondaient déjà en grosses et rares gouttes de pluie qui commençaient de résonner sur la capote de toile au-dessus des quatre voyageurs.

Sur la banquette avant, près du conducteur - un Arabe, un Français d’une trentaine d’années, Henri Cormery. A l’intérieur de la voiture, sa femme Catherine, sur le point d’accoucher, et un petit garçon de quatre ans, le premier né.

Jacques Cormery naît à la maison.

Il est venu, dit la mère dans un souffle.

La pluie redoubla à ce moment sur le toit de vieilles tuiles.

Jacques naît sous la pluie qui balaie la poussière des boues séchées par le soleil brûlant de l’été.

Quarante ans plus tard, l’homme à la recherche de son père, blessé mortellement à la bataille de la Marne, mort à Saint-Brieuc le 11 octobre 1914, selon l’inscription au grand livre, et enterré là dans le carré du Souvenir français, se tient au fil de sa mémoire, de son enfance. En Algérie.

Les camarades l’attendaient, c’était sûr
[…] Dès qu’ils étaient au complet, ils partaient […] Ils couraient, traversant la rue, essayant de s’attraper, couverts déjà d’une bonne sueur, mais toujours dans la même direction, vers le champ vert, non loin de leur école, à quatre ou cinq rues de là. Mais il y avait une station obligatoire, à ce qu’on appelait le jet d’eau, sur une place assez grande, une énorme fontaine ronde à deux étages, où l’eau ne coulait pas, mais dont le bassin, depuis longtemps bouché, était rempli jusqu’à ras bord, de loin en loin, par les énormes pluies du pays. L’eau croupissait alors, couverte de vieilles mousses, d’écorces de melon, de pelures d’oranges et de détritus de toutes sortes, jusqu’à ce que le soleil l’aspire ou que la municipalité se réveille et décide de la pomper, et une vase sèche, craquelée, sale, restait encore longtemps au fond du bassin, attendant que le soleil, poursuivant son effort, la réduise en poussière et que le vent ou le balai des nettoyeurs la jette sur les feuilles vernissées des ficus qui entouraient la place.

La pluie, le soleil, la poussière, la pluie…

La poussière est au commencement et à la fin.

Poussière des tombes et des morts. Poussières de souvenirs douloureux, de l’extrême pauvreté qu’on se doit de cacher au lycée où on est boursier. Blessures de l’âme et du corps : la grand-mère et son nerf de bœuf toujours à portée de main pour une bêtise d’enfant, dans la misère.

… il fallait remonter dans le temps à travers une mémoire enténébrée, rien n’était sûr. La mémoire des pauvres déjà est moins nourrie que celle des riches, elle a moins de repères dans l’espace puisqu’ils quittent rarement le lieu où ils vivent, moins de repères aussi dans le temps d’une vie uniforme et grise.

Le temps perdu ne se retrouve que chez les riches.

La pluie revient à sa saison, portée par les nuages, effacée par le soleil et son silence oppressant.

La mère ne dit rien ou seulement que la vie tout entière était faite d’un malheur contre lequel on ne pouvait rien et qu’on pouvait seulement endurer.

Poussière, pluie, soleil, poussière.

Un continuum pour ces enfants qui ne connaissaient que le sirocco, la poussière, les averses prodigieuses et brèves, le sable des plages et la mer en flammes sous le soleil.

[…]

Les dernières pluies dataient d’avril ou mai, au plus tard. A travers les semaines et les mois, le soleil, de plus en plus fixe, de plus en plus chaud, avait séché, puis desséché, puis torréfié les murs, broyé les enduits, les pierres et les tuiles en une fine poussière qui, au hasard des vents, avait recouvert les rues, les devantures des magasins et les feuilles de tous les arbres.

[…]

L’eau, venue des cataractes du ciel, lavait alors brutalement les arbres, les toits, les murs et les rues de la poussière de l’été.

Rompre le cercle.

Tournant le dos à la tombe, Jacques Cormery abandonna son père.

Un vieil ami, Victor Malan, lui dit : Vous n’avez plus besoin d’un père. Vous vous êtes élevé tout seul. A présent, vous pourrez l’aimer comme vous savez aimer.

Mémoire d’enfance.

Le regard de sa mère, tremblant, doux, fiévreux, était posé sur lui avec une telle expression que l’enfant recula, hésita et s’enfuit. Elle m’aime, elle m’aime donc […] et il comprenait en même temps que lui l’aimait éperdument.

L’absurde demeure dans l’accident, et la révolte dans l’absurde.

Le répons au thème obsédant de l’absurde n’est pas dans la révolte ni dans le conflit mimétique dont se réjouit également la Camarde.
 

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Obscur à soi-même
 
Oh ! oui, c’était ainsi, la vie de cet enfant avait été ainsi, la vie avait été ainsi dans l’île pauvre du quartier, liée par la nécessité toute nue, au milieu d’une famille infirme et ignorante, avec son jeune sang grondant, un appétit dévorant de la vie, l’intelligence farouche et avide, et tout au long un délire de joie coupé par les brusques coups d’arrêt que lui infligeait un monde inconnu, le laissant alors décontenancé, mais vite repris, cherchant à comprendre,  savoir, à assimiler ce monde qu’il ne connaissait pas, et l’assimilant en effet parce qu’il l’abordait avidement, sans essayer de s’y faufiler, avec bonne volonté mais sans bassesse, et sans jamais manquer finalement d’une certitude tranquille, une assurance oui, puisqu’elle assurait qu’il parviendrait à tout ce qu’il voulait et que rien, jamais, ne lui serait impossible de ce qui est de ce monde et de ce monde seulement, se préparant (et préparé aussi par la nudité de son enfance) à se trouver à sa place partout, parce qu’il ne désirait aucune place, mais seulement la joie, les êtres libres, la force et tout ce que la vie a de bon, de mystérieux et qui ne s’achète ni ne s’achètera jamais.

[…]

Dans cette obscurité en lui, prenait naissance cette ardeur affamée, cette folie de vivre qui l’avait toujours habité et même aujourd’hui gardait son être intact, rendant simplement plus amer – au milieu de sa famille retrouvée et devant les images de son enfance – le sentiment soudain terrible que le temps de la jeunesse s’enfuyait, telle cette femme qu’il avait aimée, oh oui, il l’avait aimée d’un grand amour de tout le cœur et le corps aussi, oui […] elle lui avait donné ses raisons de vivre, des raisons de vieillir et de mourir sans révolte.

  

Francis Poulenc, Sept répons des ténèbres, Ecce quomodo moritur justus, 1961


Il faut imaginer Sisyphe amoureux.



Le Duel est signé Alf.

On peut lire

Albert Camus, Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, 4 vol., 2006-2008

Remarquable travail d’édition, variantes restaurées, apparat critique.


Album Camus
, Iconographie choisie et commentée par Roger Grenier, Bibliothèque de la Pléiade, 1982


Un choix d’œuvres dans la collection Folio.

Camus, le dernier des justes
, Télérama hors-série, 2009

Belle iconographie, bibliographie partielle.


Pierre-Louis Rey, Camus, l’homme révolté, Gallimard-Découvertes, 2006

 



On attend
Albert Camus, un libertaire ?

 

Par Alflelou - Publié dans : de litterrance
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