Lou

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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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pour mémoire

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Histoire de Mme de La Pommeraye

 

«

 

L’hôtesse allait débuter, lorsqu’elle entendit sa chienne crier.

Nanon, voyez donc à cette pauvre bête… Cela me trouble, je ne sais plus où j’en étais.

 

JACQUES.

Vous n’avez encore rien dit.

 

L'HOTESSE.

Ces deux hommes avec lesquels j’étais en querelle pour ma pauvre Nicole, lorsque vous êtes arrivé, monsieur…

 

JACQUES.

Dites, messieurs.

 

L'HOTESSE.

Et pourquoi ?

 

JACQUES.

C’est qu’on nous a traités jusqu’à présent avec politesse, et que j’y suis fait. Mon maître m’appelle Jacques, les autres, monsieur Jacques.

 

L'HOTESSE.

Je ne vous appelle ni Jacques, ni monsieur Jacques, je ne vous parle pas… (Madame ? — Qu’est-ce ? — La carte du numéro cinq — Voyez sur le coin de la cheminée.) Ces deux hommes sont bons gentilshommes ; ils viennent de Paris et s’en vont à la terre du plus âgé.

 

JACQUES.

Qui sait cela ?

 

L'HOTESSE.

Eux, qui le disent.

 

JACQUES.

Belle raison !…

Le maître fit un signe à l'hôtesse, sur lequel elle comprit que Jacques avait la cervelle brouillée. L’hôtesse répondit au signe du maître par un mouvement compatissant des épaules, et ajouta : À son âge ! Cela est très fâcheux.

 

JACQUES.

Très fâcheux de ne savoir jamais où l’on va.

 

L'HOTESSE.

Le plus âgé des deux s’appelle le marquis des Arcis. C’était un homme de plaisir, très aimable, croyant peu à la vertu des femmes.

 

JACQUES.

Il avait raison.

 

L'HOTESSE.

Monsieur Jacques, vous m’interrompez.

 

JACQUES.

Madame l'hôtesse du Grand-Cerf, je ne vous parle pas.

 

L'HOTESSE.

M. le marquis en trouva pourtant une assez bizarre pour lui tenir rigueur. Elle s’appelait Mme de La Pommeraye. C’était une veuve qui avait des mœurs, de la naissance, de la fortune et de la hauteur. M. des Arcis rompit avec toutes ses connaissances, s’attacha uniquement à Mme de La Pommeraye, lui fit sa cour avec la plus grande assiduité, tâcha par tous les sacrifices imaginables de lui prouver qu’il l’aimait, lui proposa même de l’épouser ; mais cette femme avait été si malheureuse avec un premier mari qu’elle…(Madame ? — Qu’est-ce ? — La clef du coffre à l’avoine ? — Voyez au clou, et si elle n’y est pas, voyez au coffre.) qu’elle aurait mieux aimé s’exposer à toutes sortes de malheurs qu’au danger d’un second mariage.

 

JACQUES.

Ah ! si cela avait été écrit là-haut !

 

L'HOTESSE.

Cette femme vivait très retirée. Le marquis était un ancien ami de son mari ; elle l’avait reçu, et elle continuait de le recevoir. Si on lui pardonnait son goût efféminé pour la galanterie, c’était ce qu’on appelle un homme d’honneur. La poursuite constante du marquis, secondée de ses qualités personnelles, de sa jeunesse, de sa figure, des apparences de la passion la plus vraie, de la solitude, du penchant à la tendresse, en un mot, de tout ce qui nous livre à la séduction des hommes… (Madame ? — Qu’est-ce ? — C’est le courrier. — Mettez-le à la chambre verte, et servez-le à l’ordinaire.) eut son effet, et Mme de La Pommeraye, après avoir lutté plusieurs mois contre le marquis, contre elle-même, exigé selon l’usage les serments les plus solennels, rendit heureux le marquis, qui aurait joui du sort le plus doux, s’il avait pu conserver pour sa maîtresse les sentiments qu’il avait jurés et qu’on avait pour lui. Tenez, monsieur, il n’y a que les femmes qui sachent aimer ; les hommes n’y entendent rien…(Madame ? — Qu’est-ce ? — Le Frère Quêteur. — Donnez-lui douze sous pour ces messieurs qui sont ici, six sous pour moi, et qu’il aille dans les autres chambres.) Au bout de quelques années, le marquis commença à trouver la vie de Mme de La Pommeraye trop unie. Il lui proposa de se répandre dans la société : elle y consentit ; à recevoir quelques femmes et quelques hommes : et elle y consentit ; à avoir un dîner-souper et elle y consentit. Peu à peu il passa un jour, deux jours sans la voir ; peu à peu il manqua au dîner-souper qu’il avait arrangé ; peu à peu il abrégea ses visites ; il eut des affaires qui l’appelaient : lorsqu’il arrivait, il disait un mot, s’étalait dans un fauteuil, prenait une brochure, la jetait, parlait à son chien ou s’endormait. Le soir, sa santé, qui devenait misérable, voulait qu’il se retirât de bonne heure : c’était l’avis de Tronchin. « C’est un grand homme que Tronchin ! Ma foi ! je ne doute pas qu’il ne tire d’affaire notre amie dont les autres désespéraient. » Et tout en parlant ainsi, il prenait sa canne et son chapeau et s’en allait, oubliant quelquefois de l’embrasser. Mme de La Pommeraye… (Madame ? — Qu’est-ce ? — Le tonnelier. — Qu’il descende à la cave, et qu’il visite les deux pièces de vin.) Mme de La Pommeraye pressentit qu’elle n’était plus aimée ; il fallut s’en assurer, et voici comment elle s’y prit… (Madame ? — J’y vais, j’y vais.)

L’hôtesse, fatiguée de ces interruptions, descendit, et prit apparemment les moyens de les faire cesser.

 

L'HOTESSE.

Un jour, après dîner, elle dit au marquis : « Mon ami, vous rêvez.

— Vous rêvez aussi, marquise.

— Il est vrai et même assez tristement.

— Qu’avez-vous ?

— Rien.

— Cela n’est pas vrai. Allons, marquise, dit-il en bâillant, racontez-moi cela ; cela vous désennuiera et moi.

— Est-ce que vous vous ennuyez ?

— Non ; c’est qu’il y a des jours…

— Où l’on s’ennuie.

— Vous vous trompez, mon amie ; je vous jure que vous vous trompez : c’est qu’en effet il y a des jours… On ne sait à quoi cela tient.

— Mon ami, il y a longtemps que je suis tentée de vous faire une confidence ; mais je crains de vous affliger.

— Vous pourriez m’affliger, vous ?

— Peut-être ; mais le Ciel m’est témoin de mon innocence… » (Madame ? Madame ? Madame ? — Pour qui et pour quoi que ce soit, je vous ai défendu de m’appeler ; appelez mon mari. — Il est absent.) Messieurs, je vous demande pardon, je suis à vous dans un moment.

Voilà l'hôtesse descendue, remontée et reprenant son récit :

« … Cela s’est fait sans mon consentement, à mon insu, par une malédiction à laquelle toute l’espèce humaine est apparemment assujettie, puisque moi, moi-même, je n’y ai pas échappé.

— Ah ! c’est de vous… Et avoir peur !… De quoi s’agit-il ?

— Marquis, il s’agit… Je suis désolée ; je vais vous désoler, et, tout bien considéré, il vaut mieux que je me taise.

— Non, mon amie, parlez ; auriez-vous au fond de votre cœur un secret pour moi ? La première de nos conventions ne fut-elle pas que nos âmes s’ouvriraient l’une à l’autre sans réserve ?

— Il est vrai, et voilà ce qui me pèse ; c’est un reproche qui met le comble à un beaucoup plus important que je me fais. Est-ce que vous ne vous apercevez pas que je n’ai plus la même gaieté ? J’ai perdu l’appétit ; je ne bois et je ne mange que par raison ; je ne saurais dormir. Nos sociétés les plus intimes me déplaisent. La nuit, je m’interroge et je me dis : Est-ce qu’il est moins aimable ? Non. Est-ce que vous auriez à vous en plaindre ? Non. Auriez-vous à lui reprocher quelques liaisons suspectes ? Non. Est-ce que sa tendresse pour vous est diminuée ? Non. Pourquoi, votre ami étant le même, votre cœur est-il donc changé ? car il l’est : vous ne pouvez vous le cacher ; vous ne l’attendez plus avec la même impatience ; vous n’avez plus le même plaisir à le voir ; cette inquiétude quand il tardait à revenir ; cette douce émotion au bruit de sa voiture, quand on l’annonçait, quand il paraissait, vous ne l’éprouvez plus.

— Comment, madame ! »

Alors la marquise de La Pommeraye se couvrit les yeux de ses mains, pencha la tête et se tut un moment après lequel elle ajouta : « Marquis, je me suis attendue à tout votre étonnement, à toutes les choses amères que vous m’allez dire. Marquis ! épargnez-moi… Non, ne m’épargnez pas, dites-les-moi ; je les écouterai avec résignation, parce que je les mérite. Oui, mon cher marquis, il est vrai… Oui, je suis… Mais, n’est-ce pas un assez grand malheur que la chose soit arrivée, sans y ajouter encore la honte, le mépris d’être fausse, en vous le dissimulant ? Vous êtes le même, mais votre amie est changée ; votre amie vous révère, vous estime autant et plus que jamais ; mais… mais une femme accoutumée comme elle à examiner de près ce qui se passe dans les replis les plus secrets de son âme et à ne s’en imposer sur rien, ne peut se cacher que l’amour en est sorti. La découverte est affreuse mais elle n’en est pas moins réelle. La marquise de La Pommeraye, moi, moi, inconstante ! légère !… Marquis, entrez en fureur, cherchez les noms les plus odieux, je me les suis donnés d’avance : donnez-les-moi, je suis prête à les accepter tous…, tous, excepté celui de femme fausse, que vous m’épargnerez, je l’espère, car en vérité je ne le suis pas… (Ma femme ? — Qu’est-ce ? — Rien. — On n’a pas un moment de repos dans cette maison, même les jours qu’on n’a presque point de monde et que l’on croit n’avoir rien à faire. Qu’une femme de mon état est à plaindre, surtout avec une bête de mari !) Cela dit, Mme de La Pommeraye se renversa sur son fauteuil et se mit à pleurer. Le marquis se précipita à ses genoux, et lui dit : Vous êtes une femme charmante, une femme adorable, une femme comme il n’y en a point. Votre franchise, votre honnêteté me confond et devrait me faire mourir de honte. Ah ! quelle supériorité ce moment vous donne sur moi ! Que je vous vois grande et que je me trouve petit ! C’est vous qui avez parlé la première, et c’est moi qui fus coupable le premier. Mon amie, votre sincérité m’entraîne ; je serais un monstre si elle ne m’entraînait pas, et je vous avouerai que l’histoire de votre cœur est mot à mot l’histoire du mien. Tout ce que vous vous êtes dit, je me le suis dit ; mais je me taisais, je souffrais, et je ne sais quand j’aurais eu le courage de parler.

— Vrai, mon ami ?

— Rien de plus vrai ; et il ne nous reste qu’à nous féliciter réciproquement d’avoir perdu en même temps le sentiment fragile et trompeur qui nous unissait.

— En effet, quel malheur que mon amour eût duré lorsque le vôtre aurait cessé !

— Ou que ce fût en moi qu’il eût cessé le premier.

— Vous avez raison, je le sens.

— Jamais vous ne m’avez paru aussi aimable, aussi belle que dans ce moment ; et si l’expérience du passé ne m’avait rendu circonspect, je croirais vous aimer plus que jamais. » Et le marquis en lui parlant ainsi lui prenait les mains, et les lui baisait… (Ma femme ? — Qu’est-ce ? — Le marchand de paille. — Vois sur le registre. — Et le registre ?… Reste, reste, je l’ai.) Mme de La Pommeraye, renfermant en elle-même le dépit mortel dont elle était déchirée, reprit la parole et dit au marquis : « Mais, marquis, qu’allons-nous devenir ?

— Nous ne nous en sommes imposé ni l’un ni l’autre ; vous avez droit à toute mon estime ; je ne crois pas avoir entièrement perdu le droit que j’avais à la vôtre ; nous continuerons de nous voir, nous nous livrerons à la confiance de la plus tendre amitié. Nous nous serons épargné tous ces ennuis, toutes ces perfidies, tous ces reproches, toute cette humeur, qui accompagnent communément les passions qui finissent ; nous serons uniques dans notre espèce. Vous recouvrerez toute votre liberté, vous me rendrez la mienne ; nous voyagerons dans le monde ; je serai le confident de vos conquêtes ; je ne vous cèlerai rien des miennes, si j’en fais quelques-unes, ce dont je doute fort, car vous m’avez rendu difficile. Cela sera délicieux ! Vous m’aiderez de vos conseils, je ne vous refuserai pas les miens dans les circonstances périlleuses où vous croirez en avoir besoin. Qui sait ce qui peut arriver ? »

 

JACQUES.

Personne.

 

L'HOTESSE.

« Il est très vraisemblable que plus j’irai, plus vous gagnerez aux comparaisons, et que je vous reviendrai plus passionné, plus tendre, plus convaincu que jamais que Mme de La Pommeraye était la seule femme faite pour mon bonheur ; et après ce retour, il y a tout à parier que je vous resterai jusqu’à la fin de ma vie.

— S’il arrivait qu’à votre retour vous ne me trouvassiez plus ? car enfin, marquis, on n’est pas toujours juste ; et il ne serait pas impossible que je ne me prisse de goût, de fantaisie, de passion même pour un autre qui ne vous vaudrait pas.

— J’en serais assurément désolé, mais je n’aurais point à me plaindre ; je ne m’en plaindrais qu’au sort qui nous aurait séparés lorsque nous étions unis, et qui nous rapprocherait lorsque nous ne pourrions plus l’être… »

Après cette conversation, ils se mirent à moraliser sur l’inconstance du cœur humain, sur la frivolité des serments, sur les liens du mariage… (Madame ? — Qu’est-ce ? — Le coche.) Messieurs, dit l'hôtesse, il faut que je vous quitte. Ce soir, lorsque toutes mes affaires seront faites, je reviendrai, et je vous achèverai cette aventure, si vous en êtes curieux… (Madame ?… Ma femme ?… Notre hôtesse ?… — On y va, on y va.)

L’hôtesse partie, le maître dit à son valet : Jacques, as-tu remarqué une chose ?

 

JACQUES.

Quelle ?

 

LE MAITRE.

C’est que cette femme raconte beaucoup mieux qu’il ne convient à une femme d’auberge.

 

JACQUES.

Il est vrai. Les fréquentes interruptions des gens de cette maison m’ont impatienté plusieurs fois.

 

LE MAITRE.

Et moi aussi.

Et vous, lecteur, parlez sans dissimulation ; car, vous voyez que nous sommes en beau train de franchise ; voulez-vous que nous laissions là cette élégante et prolixe bavarde d’hôtesse, et que nous reprenions les amours de Jacques ? Pour moi je ne tiens à rien. Lorsque cette femme remontera, Jacques le bavard ne demande pas mieux que de reprendre son rôle, et que de lui fermer la porte au nez ; il en sera quitte pour lui dire par le trou de la serrure : « Bonsoir, madame ; mon maître dort ; je vais me coucher : il faut remettre le reste à notre passage. »

 

« Le premier serment que se firent deux êtres de chair, ce fut au pied d’un rocher qui tombait en poussière ; ils attestèrent de leur constance un ciel qui n’est pas un instant le même ; tout passait en eux et autour d’eux, et ils croyaient leurs cœurs affranchis de vicissitudes. Ô enfants ! toujours enfants !… » Je ne sais de qui sont ces réflexions, de Jacques, de son maître ou de moi ; il est certain qu’elles sont de l’un des trois, et qu’elles furent précédées et suivies de beaucoup d’autres qui nous auraient menés, Jacques, son maître et moi, jusqu’au souper, jusqu’après le souper, jusqu’au retour de L'HOTESSE, si Jacques n’eût dit à son maître : Tenez, monsieur, toutes ces grandes sentences que vous venez de débiter à propos de botte ne valent pas une vieille fable des écraignes de mon village.

 

LE MAITRE.

Et quelle est cette fable ?

 

JACQUES.

C’est la fable de la Gaîne et du Coutelet. Un jour la Gaîne et le Coutelet se prirent de querelle ; le Coutelet dit à la Gaîne : « Gaîne, ma mie, vous êtes une friponne, car tous les jours, vous recevez de nouveaux Coutelets… La Gaîne répondit au Coutelet : Mon ami Coutelet, vous êtes un fripon, car tous les jours vous changez de Gaîne… Gaîne, ce n’est pas là ce que vous m’avez promis… Coutelet, vous m’avez trompée le premier… » Ce débat s’était élevé à table ; Cil qui était assis entre la Gaîne et le Coutelet, prit la parole et leur dit : « Vous, Gaîne, et vous, Coutelet, vous fîtes bien de changer, puisque changement vous duisait ; mais vous eûtes tort de vous promettre que vous ne changeriez pas. Coutelet, ne voyais-tu pas que Dieu te fit pour aller à plusieurs Gaînes ; et toi, Gaîne, pour recevoir plus d’un Coutelet ? Vous regardiez comme fous certains Coutelets qui faisaient vœu de se passer à forfait de Gaînes, et comme folles certaines Gaînes qui faisaient vœu de se fermer pour tout Coutelet ; et vous ne pensiez pas que vous étiez presque aussi fous lorsque vous juriez, toi, Gaîne, de t’en tenir à un seul Coutelet ; toi, Coutelet, de t’en tenir à une seule Gaîne. »

Ici le maître dit à Jacques : Ta fable n’est pas trop morale mais elle est gaie. Tu ne sais pas la singulière idée qui me passe par la tête. Je te marie avec notre hôtesse ; et je cherche comment un mari aurait fait, lorsqu’il aime à parler, avec une femme qui ne déparle pas.

 

JACQUES.

Comme j’ai fait les douze premières années de ma vie, que j’ai passées chez mon grand-père et ma grand-mère.

 

LE MAITRE.

Comment s’appelaient-ils ? Quelle était leur profession ?

 

JACQUES.

Ils étaient brocanteurs. Mon grand-père Jason eut plusieurs enfants. Toute la famille était sérieuse ; ils se levaient, ils s’habillaient, ils allaient à leurs affaires ; ils revenaient, ils dînaient, ils retournaient sans avoir dit un mot. Le soir, ils se jetaient sur des chaises ; la mère et les filles filaient, cousaient, tricotaient sans mot dire ; les garçons se reposaient ; le père lisait l’Ancien Testament.

 

LE MAITRE.

Et toi, que faisais-tu ?

 

JACQUES.

Je courais dans la chambre avec un bâillon.

 

LE MAITRE.

Avec un bâillon !

 

JACQUES.

Oui, avec un bâillon et c’est à ce maudit bâillon que je dois la rage de parler. La semaine se passait quelquefois sans qu’on eût ouvert la bouche dans la maison des Jason. Pendant toute sa vie, qui fut longue, ma grand-mère n’avait dit que chapeau à vendre, et mon grand-père, qu’on voyait dans les inventaires, droit, les mains sous sa redingote, n’avait dit qu’un sou. Il y avait des jours où il était tenté de ne pas croire à la Bible.

 

LE MAITRE.

Et pourquoi ?

 

JACQUES.

À cause des redites, qu’il regardait comme un bavardage indigne de l’Esprit-Saint. Il disait que les rediseurs sont des sots, qui prennent ceux qui les écoutent pour des sots.

 

LE MAITRE.

Jacques, si pour te dédommager du long silence que tu as gardé pendant les douze années du bâillon chez ton grand-père et pendant que L'HOTESSE a parlé…

 

JACQUES.

Je reprenais l’histoire de mes amours ?

 

LE MAITRE.

Non ; mais une autre sur laquelle tu m’as laissé, celle du camarade de ton capitaine.

 

JACQUES.

Oh ! mon maître, la cruelle mémoire que vous avez !

 

LE MAITRE.

Mon Jacques, mon petit Jacques…

 

JACQUES.

De quoi riez-vous ?

 

LE MAITRE.

De ce qui me fera rire plus d’une fois ; c’est de te voir dans ta jeunesse chez ton grand-père avec le bâillon.

 

JACQUES.

Ma grand-mère me l’ôtait lorsqu’il n’y avait plus personne ; et lorsque mon grand-père s’en apercevait, il n’en était pas plus content ; il lui disait : Continuez, et cet enfant sera le plus effréné bavard qui ait encore existé. Sa prédiction s’est accomplie.

 

LE MAITRE.

Allons, mon Jacques, mon petit Jacques, l’histoire du camarade de ton capitaine.

 

JACQUES.

Je ne m’y refuserai pas ; mais vous ne la croirez point.

 

LE MAITRE.

Elle est donc bien merveilleuse !

 

JACQUES.

Non, c’est qu’elle est déjà arrivée à un autre, à un militaire français, appelé, je crois, M. de Guerchy.

 

LE MAITRE.

Eh bien ! je dirai comme un poète français, qui avait fait une assez bonne épigramme, disait à quelqu’un qui se l’attribuait en sa présence : « Pourquoi monsieur ne l’aurait-il pas faite ? je l’ai bien faite, moi… » Pourquoi l’histoire de Jacques ne serait-elle pas arrivée au camarade de son capitaine, puisqu’elle est bien arrivée au militaire français de Guerchy ? Mais, en me la racontant, tu feras d’une pierre deux coups, tu m’apprendras l’aventure de ces deux personnages, car je l’ignore.

 

JACQUES.

Tant mieux ! mais jurez-le-moi.

 

LE MAITRE.

Je te le jure.

Lecteur, je serais bien tenté d’exiger de vous le même serment ; mais je vous ferai seulement remarquer dans le caractère de Jacques une bizarrerie qu’il tenait apparemment de son grand-père Jason, le brocanteur silencieux ; c’est que Jacques, au rebours des bavards, quoiqu’il aimât beaucoup à dire, avait en aversion les redites. Aussi disait-il quelquefois à son maître : « Monsieur me prépare le plus triste avenir ; que deviendrai-je quand je n’aurai plus rien à dire ?

— Tu recommenceras.

  • Jacques, recommencer ! Le contraire est écrit là-haut ; et s’il m’arrivait de recommencer, je ne pourrais m’empêcher de m’écrier : « Ah ! si ton grand-père t’entendait !… » et je regretterais le bâillon. »

  •  

JACQUES.

Dans le temps qu’on jouait aux jeux de hasard aux foires de Saint-Germain et de Saint-Laurent…

 

LE MAITRE.

Mais c’est à Paris, et le camarade de ton capitaine était commandant d’une place frontière.

 

JACQUES.

Pour Dieu, monsieur, laissez-moi dire… Plusieurs officiers entrèrent dans une boutique, et y trouvèrent un autre officier qui causait avec la maîtresse de la boutique. L’un d’eux proposa à celui-ci de jouer au passe-dix ; car il faut que vous sachiez qu’après la mort de mon capitaine, son camarade, devenu riche, était aussi devenu joueur. Lui donc, ou M. de Guerchy, accepte. Le sort met le cornet à la main de son adversaire qui passe, passe, passe, que cela ne finissait point. Le jeu s’était échauffé, et l’on avait joué le tout, le tout du tout, les petites moitiés, les grandes moitiés, le grand tout, le grand tout du tout, lorsqu’un des assistants s’avisa de dire à M. de Guerchy, ou au camarade de mon capitaine, qu’il ferait bien de s’en tenir là et de cesser de jouer, parce qu’on en savait plus que lui. Sur ce propos, qui n’était qu’une plaisanterie, le camarade de mon capitaine, ou M. de Guerchy, crut qu’il avait affaire à un filou ; il mit subtilement la main à sa poche, en tira un couteau bien pointu, et lorsque son antagoniste porta la main sur les dés pour les placer dans le cornet, il lui plante le couteau dans la main, et la lui cloue sur la table, en lui disant : « Si les dés sont pipés, vous êtes un fripon ; s’ils sont bons, j’ai tort… » Les dés se trouvèrent bons. M. de Guerchy dit : « J’en suis très fâché, et j’offre telle réparation qu’on voudra… » Ce ne fut pas le propos du camarade de mon capitaine ; il dit : « J’ai perdu mon argent ; j’ai percé la main à un galant homme : mais en revanche j’ai recouvré le plaisir de me battre tant qu’il me plaira… » L’officier cloué se retire et va se faire panser. Lorsqu’il est guéri, il vient trouver l’officier cloueur et lui demande raison ; celui-ci, ou M. de Guerchy, trouve la demande juste. L’autre, le camarade de mon capitaine, jette les bras à son cou, et lui dit : « Je vous attendais avec une impatience que je ne saurais vous exprimer… » Ils vont sur le pré ; le cloueur, M. de Guerchy, ou le camarade de mon capitaine, reçoit un bon coup d’épée à travers le corps ; le cloué le relève, le fait porter chez lui et lui dit : « Monsieur, nous nous reverrons… » M. de Guerchy ne répondit rien ; le camarade de mon capitaine lui répondit : « Monsieur, j’y compte bien. » Ils se battent une seconde, une troisième, jusqu’à huit ou dix fois, et toujours le cloueur reste sur place. C’étaient tous les deux des officiers de distinction, tous les deux gens de mérite, leur aventure fit grand bruit ; le ministère s’en mêla. L’on retint l’un à Paris, et l’on fixa l’autre à son poste. M. de Guerchy se soumit aux ordres de la cour ; le camarade de mon capitaine en fut désolé ; et telle est la différence de deux hommes braves par caractère, mais dont l’un est sage, et l’autre a un grain de folie.

Jusqu’ici l’aventure de M. de Guerchy et du camarade de mon capitaine leur est commune : c’est la même ; et voilà la raison pour laquelle je les ai nommés tous deux, entendez-vous, mon maître ? Ici je vais les séparer et je ne vous parlerai plus que du camarade de mon capitaine, parce que le reste n’appartient qu’à lui. Ah ! Monsieur, c’est ici que vous allez voir combien nous sommes peu maîtres de nos destinées, et combien il y a de choses bizarres écrites sur le grand rouleau !

Le camarade de mon capitaine, ou le cloueur, sollicite la permission de faire un tour dans sa province : il l’obtient. Sa route était par Paris. Il prend place dans une voiture publique. À trois heures du matin, cette voiture passe devant l’Opéra ; on sortait du bal. Trois ou quatre jeunes étourdis masqués projettent d’aller déjeuner avec les voyageurs ; on arrive au point du jour à la déjeunée. On se regarde. Qui fut bien étonné ? Ce fut le cloué de reconnaître son cloueur. Celui-ci présente la main, l’embrasse et lui témoigne combien il est enchanté d’une si heureuse rencontre ; à l’instant ils passent derrière une grange, mettent l’épée à la main, l’un en redingote, l’autre en domino ; le cloueur, ou le camarade de mon capitaine, est encore jeté sur le carreau. Son adversaire envoie à son secours, se met à table avec ses amis et le reste de la carrossée, boit et mange gaiement. Les uns se disposaient à suivre leur route, et les autres à retourner dans la capitale, en masque et sur des chevaux de poste, lorsque l'hôtesse reparut et mit fin au récit de Jacques.

 

La voilà remontée, et je vous préviens, lecteur, qu’il n’est plus en mon pouvoir de la renvoyer. — Pourquoi donc ? — C’est qu’elle se présente avec deux bouteilles de champagne, une dans chaque main, et qu’il est écrit là-haut que tout orateur qui s’adressera à Jacques avec cet exorde s’en fera nécessairement écouter.

Elle entre, pose ses deux bouteilles sur la table, et dit : « Allons, monsieur Jacques, faisons la paix… » L’hôtesse n’était pas de la première jeunesse ; c’était une femme grande et replète, ingambe, de bonne mine, pleine d’embonpoint, la bouche un peu grande, mais de belles dents, des joues larges, des yeux à fleur de tête, le front carré, la plus belle peau, la physionomie ouverte, vive et gaie, les bras un peu forts, mais les mains superbes, des mains à peindre ou à modeler. Jacques la prit par le milieu du corps, et l’embrassa fortement ; sa rancune n’avait jamais tenu contre du bon vin et une belle femme ; cela était écrit là-haut de lui, de vous, lecteur, de moi et de beaucoup d’autres. « Monsieur, dit-elle au maître, est-ce que vous nous laisserez aller tout seuls ? Voyez, eussiez-vous encore cent lieues à faire, vous n’en boirez pas de meilleur de toute la route. » En parlant ainsi elle avait placé une des deux bouteilles entre ses genoux, et elle en tirait le bouchon ; ce fut avec une adresse singulière qu’elle en couvrit le goulot avec le pouce, sans laisser échapper une goutte de vin. « Allons, dit-elle à Jacques ; vite, vite, votre verre. » Jacques approche son verre ; l'hôtesse, en écartant son pouce un peu de côté, donne vent à la bouteille, et voilà le visage de Jacques tout couvert de mousse. Jacques s’était prêté à cette espièglerie, et l'hôtesse de rire et Jacques et son maître de rire. On but quelques rasades les unes sur les autres pour s’assurer de la sagesse de la bouteille, puis l'hôtesse dit : « Dieu merci ! ils sont tous dans leurs lits, on ne m’interrompra plus, et je puis reprendre mon récit. » Jacques, en la regardant avec des yeux dont le vin de Champagne avait augmenté la vivacité naturelle, lui dit ou à son maître : Notre hôtesse a été belle comme un ange ; qu’en pensez-vous, monsieur ?

 

LE MAITRE.

A été ! Pardieu, Jacques, c’est qu’elle l’est encore !

 

JACQUES.

Monsieur, vous avez raison ; c’est que je ne la compare pas à une autre femme, mais à elle-même quand elle était jeune.

 

L'HOTESSE.

Je ne vaux pas grand-chose à présent ; c’est lorsqu’on m’aurait prise entre les deux premiers doigts de chaque main qu’il me fallait voir ! On se détournait de quatre lieues pour séjourner ici. Mais laissons là les bonnes et les mauvaises têtes que j’ai tournées, et revenons à Mme de La Pommeraye.

 

JACQUES.

Si nous buvions d’abord un coup aux mauvaises têtes que vous avez tournées, ou à ma santé ?

 

L'HOTESSE.

Très volontiers ; il y en avait qui en valaient la peine, en comptant ou sans compter la vôtre. Savez-vous que j’ai été pendant dix ans la ressource des militaires, en tout bien et tout honneur ? J’en ai obligé nombre qui auraient eu bien de la peine à faire leur campagne sans moi. Ce sont de braves gens, je n’ai à me plaindre d’aucun, ni eux de moi. Jamais de billets ; ils m’ont fait quelquefois attendre ; au bout de deux, de trois, de quatre ans mon argent m’est revenu…

Et puis la voilà qui se met à faire l’énumération des officiers qui lui avaient fait l’honneur de puiser dans sa bourse, et monsieur un tel, colonel du régiment de ***, et monsieur un tel, capitaine au régiment de ***, et voilà Jacques qui se met à faire un cri : Mon capitaine ! mon pauvre capitaine ! vous l’avez connu ?

 

L'HOTESSE.

Si je l’ai connu ? un grand homme, bien fait, un peu sec, l’air noble et sévère, le jarret bien tendu, deux petits points rouges à la tempe droite. Vous avez donc servi ?

 

JACQUES.

Si j’ai servi !

 

L'HOTESSE.

Je vous en aime davantage ; il doit vous rester de bonnes qualités de votre premier état. Buvons à la santé de votre capitaine.

 

JACQUES.

S’il est encore vivant.

 

L'HOTESSE.

Mort ou vivant, qu’est-ce que cela fait ? Est-ce qu’un militaire n’est pas fait pour être tué ? Est-ce qu’il ne doit pas être enragé, après dix sièges et cinq ou six batailles, de mourir au milieu de cette canaille de gens noirs !… Mais revenons à notre histoire, et buvons encore un coup.

 

LE MAITRE.

Ma foi, notre hôtesse, vous avez raison.

 

L'HOTESSE.

Je suis bien aise que vous pensiez ainsi.

 

LE MAITRE.

Car votre vin est excellent.

 

L'HOTESSE.

Ah ! c’est de mon vin que vous parliez ? Eh bien ! vous avez encore raison. Vous rappelez-vous où nous en étions ?

 

LE MAITRE.

Oui, à la conclusion de la plus perfide des confidences.

 

L'HOTESSE.

M. le marquis des Arcis et Mme de La Pommeraye s’embrassèrent, enchantés l’un de l’autre, et se séparèrent. Plus la dame s’était contrainte en sa présence, plus sa douleur fut violente quand il fut parti. Il n’est donc que trop vrai, s’écria-t-elle, il ne m’aime plus !… Je ne vous ferai point le détail de toutes nos extravagances quand on nous délaisse, vous en seriez trop vains. Je vous ai dit que cette femme avait de la fierté ; mais elle était bien autrement vindicative. Lorsque les premières fureurs furent calmées, et qu’elle jouit de toute la tranquillité de son indignation, elle songea à se venger, mais à se venger d’une manière cruelle, d’une manière à effrayer tous ceux qui seraient tentés à l’avenir de séduire et de tromper une honnête femme. Elle s’est vengée, elle s’est cruellement vengée ; sa vengeance a éclaté et n’a corrigé personne ; nous n’en avons pas été depuis moins vilainement séduites et trompées.

 

JACQUES.

Bon pour les autres, mais vous !…

 

L'HOTESSE.

Hélas ! moi toute la première ! Oh ! que nous sommes sottes ! Encore si ces vilains hommes gagnaient au change ! Mais laissons cela. Que fera-t-elle ? Elle n’en sait encore rien ; elle y rêvera ; elle y rêve.

 

JACQUES.

Si tandis qu’elle y rêve…

 

L'HOTESSE.

C’est bien dit. Mais nos deux bouteilles sont vides… (Jean. — Madame. — Deux bouteilles, de celles qui sont tout au fond, derrière les fagots. — J’entends.) — À force d’y rêver, voici ce qui lui vint en idée. Mme de La Pommeraye avait autrefois connu une femme de province qu’un procès avait appelée à Paris, avec sa fille, jeune, belle et bien élevée. Elle avait appris que cette femme, ruinée par la perte de son procès, en avait été réduite à tenir tripot. On s’assemblait chez elle, on jouait, on soupait, et communément un ou deux des convives restaient, passaient la nuit avec madame ou mademoiselle, à leur choix. Elle mit un de ses gens en quête de ces créatures. On les déterra, on les invita à faire visite à Mme de La Pommeraye, qu’elles se rappelaient à peine. Ces femmes, qui avaient pris le nom de Mme et de Mlle d’Aisnon, ne se firent pas attendre ; dès le lendemain, la mère se rendit chez Mme de La Pommeraye. Après les premiers compliments, Mme de La Pommeraye demanda à la d’Aisnon ce qu’elle avait fait, ce qu’elle faisait depuis la perte de son procès.

« Pour vous parler avec sincérité, lui répondit la d’Aisnon, je fais un métier périlleux, infâme, peu lucratif, et qui me déplaît, mais la nécessité contraint la loi. J’étais presque résolue à mettre ma fille à l’Opéra, mais elle n’a qu’une petite voix de chambre, et n’a jamais été qu’une danseuse médiocre. Je l’ai promenée, pendant et après mon procès, chez des magistrats, chez des grands, chez des prélats, chez des financiers, qui s’en sont accommodés pour un terme et qui l’ont laissée là. Ce n’est pas qu’elle ne soit belle comme un ange, qu’elle n’ait de la finesse, de la grâce ; mais aucun esprit de libertinage, rien de ces talents propres à réveiller la langueur d’hommes blasés. Mais ce qui nous a le plus nui, c’est qu’elle s’était entêtée d’un petit abbé de qualité, impie, incrédule, dissolu, hypocrite, antiphilosophe, que je ne vous nommerai pas ; mais c’est le dernier de ceux qui, pour arriver à l’épiscopat, ont pris la route qui est en même temps la plus sûre et qui demande le moins de talent. Je ne sais ce qu’il faisait entendre à ma fille, à qui il venait lire tous les matins les feuillets de son dîner, de son souper, de sa rapsodie. Sera-t-il évêque, ne le sera-t-il pas ? Heureusement ils se sont brouillés. Ma fille lui ayant demandé un jour s’il connaissait ceux contre lesquels il écrivait, et l’abbé lui ayant répondu que non ; s’il avait d’autres sentiments que ceux qu’il ridiculisait, et l’abbé lui ayant répondu que non, elle se laissa emporter à sa vivacité et lui représenta que son rôle était celui du plus méchant et du plus faux des hommes. »

Mme de La Pommeraye lui demanda si elles étaient fort connues.

« Beaucoup trop, malheureusement.

— À ce que je vois, vous ne tenez point à votre état ?

— Aucunement, et ma fille me proteste tous les jours que la condition la plus malheureuse lui paraît préférable à la sienne ; elle en est d’une mélancolie qui achève d’éloigner d’elle…

— Si je me mettais en tête de vous faire à l’une et à l’autre le sort le plus brillant, vous y consentiriez donc ?

— À bien moins.

— Mais il s’agit de savoir si vous pouvez me promettre de vous conformer à la rigueur des conseils que je vous donnerai.

— Quels qu’ils soient vous pouvez y compter.

— Et vous serez à mes ordres quand il me plaira ?

— Nous les attendrons avec impatience.

— Cela me suffit ; retournez-vous-en ; vous ne tarderez pas à les recevoir. En attendant, défaites-vous de vos meubles, vendez tout, ne réservez pas même vos robes, si vous en avez de voyantes : cela ne cadrerait point à mes vues. »

Jacques, qui commençait à s’intéresser, dit à l'hôtesse : Et si nous buvions à la santé de Mme de La Pommeraye ?

 

L'HOTESSE.

Volontiers.

 

JACQUES.

Et à celle de Mme d’Aisnon.

 

L'HOTESSE.

Tôpe.

 

JACQUES.

Et vous ne refuserez pas celle de Mlle d’Aisnon, qui a une jolie voix de chambre, peu de talent pour la danse, et une mélancolie qui la réduit à la triste nécessité d’accepter un nouvel amant tous les soirs.

 

L'HOTESSE.

Ne riez pas, c’est la plus cruelle chose. Si vous saviez le supplice quand on n’aime pas !…

 

JACQUES.

À Mlle d’Aisnon, à cause de son supplice.

 

L'HOTESSE.

Allons.

 

JACQUES.

Notre hôtesse, aimez-vous votre mari ?

 

L'HOTESSE.

Pas autrement.

 

JACQUES.

Vous êtes donc bien à plaindre ; car il me semble d’une belle santé.

 

L'HOTESSE.

Tout ce qui reluit n’est pas or.

 

JACQUES.

À la belle santé de notre hôte.

 

L'HOTESSE.

Buvez tout seul.

 

LE MAITRE.

Jacques, Jacques, mon ami, tu te presses beaucoup.

 

L'HOTESSE.

Ne craignez rien, monsieur, il est loyal ; et demain il n’y paraîtra pas.

 

JACQUES.

Puisqu’il n’y paraîtra pas demain, et que je ne fais pas ce soir grand cas de ma raison, mon maître, ma belle hôtesse, encore une santé, une santé qui me tient fort à cœur, c’est celle de l’abbé de Mlle d’Aisnon.

 

L'HOTESSE.

Fi donc, monsieur Jacques ; un hypocrite, un ambitieux, un ignorant, un calomniateur, un intolérant ; car c’est comme cela qu’on appelle, je crois, ceux qui égorgeraient volontiers quiconque ne pense pas comme eux.

 

LE MAITRE.

C’est que vous ne savez pas, notre hôtesse, que Jacques que voilà est une espèce de philosophe, et qu’il fait un cas infini de ces petits imbéciles qui se déshonorent eux-mêmes et la cause qu’ils défendent si mal. Il dit que son capitaine les appelait le contrepoison des Huet, des Nicole, des Bossuet. Il n’entendait rien à cela, ni vous non plus… Votre mari est-il couché ?

 

L'HOTESSE.

Il y a belle heure !

 

LE MAITRE.

Et il vous laisse causer comme cela ?

 

L'HOTESSE.

Nos maris sont aguerris… Mme de La Pommeraye monte dans son carrosse, court les faubourgs les plus éloignés du quartier de la d’Aisnon, loue un petit appartement en maison honnête, dans le voisinage de la paroisse, le fait meubler le plus succinctement qu’il est possible, invite la d’Aisnon et sa fille à dîner, et les installe, ou le jour même, ou quelques jours après, leur laissant un précis de la conduite qu’elles ont à tenir.

 

JACQUES

Notre hôtesse, nous avons oublié la santé de Mme de La Pommeraye, celle du marquis des Arcis ; ah ! cela n’est pas honnête.

 

L'HOTESSE.

Allez, allez, monsieur Jacques, la cave n’est pas vide… Voici ce précis, ou ce que j’en ai retenu :

« Vous ne fréquenterez point les promenades publiques, car il ne faut pas qu’on vous découvre.

« Vous ne recevrez personne, pas même vos voisins et vos voisines, parce qu’il faut que vous affectiez la plus profonde retraite.

« Vous prendrez, dès demain, l’habit de dévotes, parce qu’il faut qu’on vous croie telles.

« Vous n’aurez chez vous que des livres de dévotion, parce qu’il ne faut rien autour de vous qui puisse vous trahir.

« Vous serez de la plus grande assiduité aux offices de la paroisse, jours de fêtes et jours ouvrables.

« Vous vous intriguerez pour avoir entrée au parloir de quelque couvent ; le bavardage de ces recluses ne nous sera pas inutile.

« Vous ferez connaissance étroite avec le curé et les prêtres de la paroisse, parce que je puis avoir besoin de leur témoignage.

« Vous n’en recevrez d’habitude aucun.

« Vous irez à confesse et vous approcherez des sacrements au moins deux fois le mois.

« Vous reprendrez votre nom de famille, parce qu’il est honnête, et qu’on fera tôt ou tard des informations dans votre province.

« Vous ferez de temps en temps quelques petites aumônes, et vous n’en recevrez point, sous quelque prétexte que ce puisse être. Il faut qu’on ne vous croie ni pauvres ni riches.

« Vous filerez, vous coudrez, vous tricoterez, vous broderez, et vous donnerez aux dames de charité votre ouvrage à vendre.

« Vous vivrez de la plus grande sobriété ; deux petites portions d’auberge ; et puis c’est tout.

« Votre fille ne sortira jamais sans vous, ni vous sans elle. De tous les moyens d’édifier à peu de frais, vous n’en négligerez aucun.

« Surtout jamais chez vous, je vous le répète, ni prêtres, ni moines, ni dévotes.

« Vous irez dans les rues les yeux baissés ; à l’église, vous ne verrez que Dieu. »

« J’en conviens, cette vie est austère, mais elle ne durera pas, et je vous en promets la plus signalée récompense. Voyez, consultez-vous : si cette contrainte vous paraît au-dessus de vos forces, avouez-le-moi ; je n’en serai ni offensée, ni surprise. J’oubliais de vous dire qu’il serait à propos que vous vous fissiez un verbiage de la mysticité, et que l’histoire de l’Ancien et du Nouveau Testament vous devînt familière, afin qu’on vous prenne pour des dévotes d’ancienne date. Faites-vous jansénistes ou molinistes, comme il vous plaira ; mais le mieux sera d’avoir l’opinion de votre curé. Ne manquez pas, à tort et à travers, dans toute occasion, de vous déchaîner contre les philosophes ; criez que Voltaire est l’Antéchrist, sachez par cœur l’ouvrage de votre petit abbé, et colportez-le, s’il le faut… »

Mme de La Pommeraye ajouta : « Je ne vous verrai point chez vous ; je ne suis pas digne du commerce d’aussi saintes femmes ; mais n’en ayez aucune inquiétude : vous viendrez ici clandestinement quelquefois, et nous nous dédommagerons, en petit comité, de votre régime pénitent. Mais, tout en jouant la dévotion, n’allez pas vous en empêtrer. Quant aux dépenses de votre petit ménage, c’est mon affaire. Si mon projet réussit, vous n’aurez plus besoin de moi ; s’il manque sans qu’il y ait de votre faute, je suis assez riche pour vous assurer un sort honnête et meilleur que l’état que vous m’aurez sacrifié. Mais surtout soumission, soumission absolue, illimitée à mes volontés, sans quoi je ne réponds de rien pour le présent, et ne m’engage à rien pour l’avenir. »

 

LE MAITRE, en frappant sur sa tabatière et regardant à sa montre l’heure qu’il est.

Voilà une terrible tête de femme ! Dieu me garde d’en rencontrer une pareille.

 

L'HOTESSE.

Patience, patience, vous ne la connaissez pas encore.

 

JACQUES

En attendant, ma belle, notre charmante hôtesse, si nous disions un mot à la bouteille ?

 

L'HOTESSE.

Monsieur Jacques, mon vin de Champagne m’embellit à vos yeux.

 

LE MAITRE.

Je suis pressé depuis si longtemps de vous faire une question, peut-être indiscrète, que je n’y saurais plus tenir.

 

L'HOTESSE.

Faites votre question.

 

LE MAITRE.

Je suis sûr que vous n’êtes pas née dans une hôtellerie.

 

L'HOTESSE.

Il est vrai.

 

LE MAITRE.

Que vous y avez été conduite d’un état plus élevé par des circonstances extraordinaires.

 

L'HOTESSE.

J’en conviens.

 

LE MAITRE.

Et si nous suspendions un moment l’histoire de Mme de La Pommeraye…

 

L'HOTESSE.

Cela ne se peut. Je raconte volontiers les aventures des autres, mais non pas les miennes. Sachez seulement que j’ai été élevée à Saint-Cyr, où j’ai peu lu l’Évangile et beaucoup de romans. De l’abbaye royale à l’auberge que je tiens il y a loin.

 

LE MAITRE.

Il suffit ; prenez que je ne vous aie rien dit.

 

L'HOTESSE.

Tandis que nos deux dévotes édifiaient, et que la bonne odeur de leur piété et de la sainteté de leurs mœurs se répandait à la ronde, Mme de La Pommeraye observait avec le marquis les démonstrations extérieures de l’estime, de l’amitié, de la confiance la plus parfaite. Toujours bien venu, jamais ni grondé, ni boudé, même après de longues absences : il lui racontait toutes ses petites bonnes fortunes, et elle paraissait s’en amuser franchement. Elle lui donnait ses conseils dans les occasions d’un succès difficile ; elle lui jetait quelquefois des mots de mariage, mais c’était d’un ton si désintéressé, qu’on ne pouvait la soupçonner de parler pour elle. Si le marquis lui adressait quelques-uns de ces propos tendres ou galants dont on ne peut guère se dispenser avec une femme qu’on a connue, ou elle en souriait, ou elle les laissait tomber. À l’en croire, son cœur était paisible ; et, ce qu’elle n’aurait jamais imaginé, elle éprouvait qu’un ami tel que lui suffisait au bonheur de la vie ; et puis elle n’était plus de la première jeunesse, et ses goûts étaient bien émoussés.

« Quoi ! vous n’avez rien à me confier ?

— Non.

— Mais le petit comte, mon amie, qui vous pressait si vivement de mon règne ?

— Je lui ai fermé ma porte, et je ne le vois plus.

— C’est d’une bizarrerie ! Et pourquoi l’avoir éloigné ?

— C’est qu’il ne me plaît pas.

— Ah ! madame, je crois vous deviner : vous m’aimez encore.

— Cela se peut.

— Vous comptez sur un retour.

— Pourquoi non ?

— Et vous vous ménagez tous les avantages d’une conduite sans reproche.

— Je le crois.

— Et si j’avais le bonheur ou le malheur de reprendre, vous vous feriez au moins un mérite du silence que vous garderiez sur mes torts.

— Vous me croyez bien délicate et bien généreuse.

— Mon amie, après ce que vous avez fait, il n’est aucune sorte d’héroïsme dont vous ne soyez capable.

— Je ne suis pas trop fâchée que vous le pensiez.

  • Ma foi, je cours le plus grand danger avec vous, j’en suis sûr. »

  •  

JACQUES

Et moi aussi.

 

L'HOTESSE.

Il y avait environ trois mois qu’ils en étaient au même point, lorsque Mme de La Pommeraye crut qu’il était temps de mettre en jeu ses grands ressorts. Un jour d’été qu’il faisait beau et qu’elle attendait le marquis à dîner, elle fit dire à la d’Aisnon et à sa fille de se rendre au Jardin du Roi. Le marquis vint ; on servit de bonne heure ; on dîna : on dîna gaiement. Après dîner, Mme de La Pommeraye propose une promenade au marquis, s’il n’avait rien de plus agréable à faire. Il n’y avait ce jour-là ni Opéra, ni comédie ; ce fut le marquis qui en fit la remarque ; et pour se dédommager d’un spectacle amusant par un spectacle utile, le hasard voulut que ce fut lui-même qui invita la marquise à aller voir le Cabinet du Roi. Il ne fut pas refusé, comme vous pensez bien. Voilà les chevaux mis ; les voilà partis ; les voilà arrivés au Jardin du Roi ; et les voilà mêlés dans la foule, regardant tout, et ne voyant rien, comme les autres…

 

Lecteur, j’avais oublié de vous peindre le site des trois personnages dont il s’agit ici : Jacques, son maître et l'hôtesse ; faute de cette attention, vous les avez entendus parler, mais vous ne les avez point vus ; il vaut mieux tard que jamais. Le maître, à gauche, en bonnet de nuit, en robe de chambre, était étalé nonchalamment dans un grand fauteuil de tapisserie, son mouchoir jeté sur le bras du fauteuil, et sa tabatière à la main. L’hôtesse sur le fond, en face de la porte, proche la table, son verre devant elle. Jacques, sans chapeau, à sa droite, les deux coudes appuyés sur la table, et la tête penchée entre deux bouteilles : deux autres étaient à terre à côté de lui.

 

Au sortir du Cabinet, le marquis et sa bonne amie se promenèrent dans le jardin. Ils suivaient la première allée qui est à droite en entrant, proche l’école des arbres, lorsque Mme de La Pommeraye fit un cri de surprise, en disant : « Je ne me trompe pas, je crois que ce sont elles ; oui, ce sont elles-mêmes. »

Aussitôt on quitte le marquis, et l’on s’avance à la rencontre de nos deux dévotes. La fille d’Aisnon était à ravir sous ce vêtement simple, qui, n’attirant point le regard, fixe l’attention tout entière sur la personne. « Ah ! c’est vous, madame ?

— Oui, c’est moi.

— Et comment vous portez-vous, et qu’êtes-vous devenue depuis une éternité ?

— Vous savez nos malheurs ; il a fallu s’y résigner, et vivre retirées comme il convenait à notre petite fortune ; sortir du monde, quand on ne peut plus s’y montrer décemment.

— Mais, moi, me délaisser, moi qui ne suis pas du monde, et qui ai toujours de bon esprit de le trouver aussi maussade qu’il l’est !

— Un des inconvénients de l’infortune, c’est la méfiance qu’elle inspire : les indigents craignent d’être importuns.

— Vous, importunes pour moi ! ce soupçon est une bonne injure.

— Madame, j’en suis tout à fait innocente, je vous ai rappelée dix fois à maman, mais elle me disait : Mme de La Pommeraye… personne, ma fille, ne pense plus à nous.

— Quelle injustice ! Asseyons-nous, nous causerons. Voilà M. le marquis des Arcis ; c’est mon ami ; et sa présence ne nous gênera pas. Comme mademoiselle est grandie ! comme elle est embellie depuis que nous ne nous sommes vues !

— Notre position a cela d’avantageux qu’elle nous prive de tout ce qui nuit à la santé : voyez son visage, voyez ses bras ; voilà ce qu’on doit à la vie frugale et réglée, au sommeil, au travail, à la bonne conscience ; et c’est quelque chose… »

On s’assit, on s’entretint d’amitié. La d’Aisnon mère parla bien, la d’Aisnon fille parla peu. Le ton de la dévotion fut celui de l’une et de l’autre, mais avec aisance et sans pruderie. Longtemps avant la chute du jour nos deux dévotes se levèrent. On leur représenta qu’il était encore de bonne heure ; la d’Aisnon mère dit assez haut, à l’oreille de Mme de La Pommeraye, qu’elles avaient encore un exercice de piété à remplir, et qu’il leur était impossible de rester plus longtemps. Elles étaient déjà à quelque distance, lorsque Mme de La Pommeraye se reprocha de ne leur avoir pas demandé leur demeure, et de ne leur avoir pas appris la sienne : « C’est une faute, ajouta-t-elle, que je n’aurais pas commise autrefois. » Le marquis courut pour la réparer ; elles acceptèrent l’adresse de Mme de La Pommeraye, mais, quelles que furent les instances du marquis, il ne put obtenir la leur. Il n’osa pas leur offrir sa voiture, en avouant à Mme de La Pommeraye qu’il en avait été tenté.

Le marquis ne manqua pas de demander à Mme de La Pommeraye ce que c’étaient que ces deux femmes.

Ce sont deux créatures plus heureuses que nous. Voyez la belle santé dont elles jouissent ! la sérénité qui règne sur leur visage ! l’innocence, la décence qui dictent leurs propos ! On ne voit point cela, on n’entend point cela dans nos cercles. Nous plaignons les dévots ; les dévots nous plaignent : et à tout prendre, je penche à croire qu’ils ont raison.

— Mais, marquise, est-ce que vous seriez tentée de devenir dévote ?

— Pourquoi pas ?

— Prenez-y garde, je ne voudrais pas que notre rupture, si c’en est une, vous menât jusque-là.

— Et vous aimeriez mieux que je rouvrisse ma porte au petit comte ?

— Beaucoup mieux.

— Et vous me le conseilleriez ?

— Sans balancer… »

Mme de La Pommeraye dit au marquis ce qu’elle savait du nom, de la province, du premier état et du procès des deux dévotes, y mettant tout l’intérêt et tout le pathétique possible, puis elle ajouta : « Ce sont deux femmes d’un mérite rare, la fille surtout. Vous concevez qu’avec une figure comme la sienne on ne manque de rien ici quand on veut en faire ressource ; mais elles ont préféré une honnête modicité à une aisance honteuse ; ce qui leur reste est si mince, qu’en vérité je ne sais comment elles font pour subsister. Cela travaille nuit et jour. Supporter l’indigence quand on y est né, c’est ce qu’une multitude d’hommes savent faire ; mais passer de l’opulence au plus étroit nécessaire, s’en contenter, y trouver la félicité, c’est ce que je ne comprends pas. Voilà à quoi sert la religion. Nos philosophes auront beau dire, la religion est une bonne chose.

— Surtout pour les malheureux.

— Et qui est-ce qui ne l’est pas plus ou moins ?

— Je veux mourir si vous ne devenez dévote.

— Le grand malheur ! Cette vie est si peu de chose quand on la compare à une éternité à venir !

— Mais vous parlez déjà comme un missionnaire.

— Je parle comme une femme persuadée. Là, marquis, répondez-moi vrai ; toutes nos richesses ne seraient-elles pas de bien pauvres guenilles à nos yeux, si nous étions plus pénétrés de l’attente des biens et de la crainte des peines d’une autre vie ? Corrompre une jeune fille ou une femme attachée à son mari, avec la croyance qu’on peut mourir entre ses bras, et tomber tout à coup dans des supplices sans fin, convenez que ce serait le plus incroyable délire.

— Cela se fait pourtant tous les jours.

— C’est qu’on n’a point de foi, c’est qu’on s’étourdit.

— C’est que nos opinions religieuses ont peu d’influence sur nos mœurs. Mais, mon amie, je vous jure que vous vous acheminez à toutes jambes au confessionnal.

— C’est bien ce que je pourrais faire de mieux.

— Allez, vous êtes folle ; vous avez encore une vingtaine d’années de jolis péchés à faire : n’y manquez pas ; ensuite vous vous en repentirez, et vous irez vous en vanter aux pieds du prêtre, si cela vous convient… Mais voilà une conversation d’un tour bien sérieux ; votre imagination se noircit furieusement, et c’est l’effet de cette abominable solitude où vous vous êtes renfoncée. Croyez-moi, rappelez au plus tôt le petit comte, vous ne verrez plus ni diable, ni enfer, et vous serez charmante comme auparavant. Vous craignez que je vous le reproche si nous nous raccommodons jamais ; mais d’abord nous ne nous raccommoderons peut-être pas ; et par une appréhension bien ou mal fondée, vous vous privez du plaisir le plus doux ; et, en vérité, l’honneur de valoir mieux que moi ne vaut pas ce sacrifice.

— Vous dites bien vrai, aussi n’est-ce pas là ce qui me retient… »

Ils dirent encore beaucoup d’autres choses que je ne me rappelle pas.

 

JACQUES

Notre hôtesse, buvons un coup : cela rafraîchit la mémoire.

 

L'HOTESSE.

Buvons un coup… Après quelques tours d’allées, Mme de La Pommeraye et le marquis remontèrent en voiture. Mme de La Pommeraye dit : « Comme cela me vieillit ! Quand cela vint à Paris, cela n’était pas plus haut qu’un chou.

— Vous parlez de la fille de cette dame que nous avons trouvée à la promenade ?

— Oui. C’est comme dans un jardin où les roses fanées font place aux roses nouvelles. L’avez-vous regardée ?

— Je n’y ai pas manqué.

— Comment la trouvez-vous ?

— C’est la tête d’une vierge de Raphaël sur le corps de sa Galathée ; et puis une douceur dans la voix !

— Une modestie dans le regard !

— Une bienséance dans le maintien !

— Une décence dans le propos qui ne m’a frappée dans aucune fille comme dans celle-là. Voilà l’effet de l’éducation.

— Lorsqu’il est préparé par un beau naturel. »

Le marquis déposa Mme de La Pommeraye à sa porte ; et Mme de La Pommeraye n’eut rien de plus pressé que de témoigner à nos deux dévotes combien elle était satisfaite de la manière dont elles avaient rempli leur rôle.

 

JACQUES.

Si elles continuent comme elles ont débuté, monsieur le marquis des Arcis, fussiez-vous le diable, vous ne vous en tirerez pas.

 

LE MAITRE.

Je voudrais bien savoir quel est leur projet.

 

JACQUES.

Moi, j’en serais bien fâché : cela gâterait tout.

 

L'HOTESSE.

De ce jour, le marquis devint plus assidu chez Mme de La Pommeraye, qui s’en aperçut sans lui en demander la raison. Elle ne lui parlait jamais la première des deux dévotes ; elle attendait qu’il entamât ce texte : ce que le marquis faisait toujours d’impatience et avec une indifférence mal simulée.

 

LE MARQUIS.

Avez-vous vu vos amies ?

 

MADAME DE LA POMMERAYE.

Non.

 

LE MARQUIS.

Savez vous que cela n’est pas trop bien ? Vous êtes riche:elles sont dans le malaise; et vous ne les invitez pas même à manger quelquefois !

 

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je me croyais un peu mieux connue de monsieur le marquis. L’amour autrefois me prêtait des vertus ; aujourd’hui l’amitié me prête des défauts. Je les ai invitées dix fois sans avoir pu les obtenir une. Elles refusent de venir chez moi, par des idées singulières ; et quand je les visite, il faut que je laisse mon carrosse à l’entrée de la rue et que j’aille en déshabillé, sans rouge et sans diamants. Il ne faut pas trop s’étonner de leur circonspection : un faux rapport suffirait pour aliéner l’esprit d’un certain nombre de personnes bienfaisantes et les priver de leurs secours. Marquis, le bien apparemment coûte beaucoup à faire.

 

LE MARQUIS.

Surtout aux dévots.

 

MADAME DE LA POMMERAYE.

Puisque le plus léger prétexte suffit pour les en dispenser. Si l’on savait que j’y prends intérêt, bientôt on dirait : Mme de La Pommeraye les protège : elles n’ont besoin de rien… Et voilà les charités supprimées.

 

LE MARQUIS.

Les charités ?

 

MADAME DE LA POMMERAYE.

Oui, monsieur, les charités !

 

LE MARQUIS.

Vous les connaissez, et elles en sont aux charités ?

 

MADAME DE LA POMMERAYE.

Encore une fois, marquis, je vois bien que vous ne m’aimez plus, et qu’une partie de votre estime s’en est allée avec votre tendresse. Et qui est-ce qui vous a dit que, si ces femmes étaient dans le besoin des aumônes de la paroisse, c’é

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