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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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5 novembre 2016 6 05 /11 /novembre /2016 01:15
Catherine Mavrikakis, Oscar de Profondis – La fin du monde est proche

Catherine Mavrikakis, Oscar de Profondis, Sabine Wespieser éditeur, 2016

Catherine Mavrikakis, Oscar de Profondis – La fin du monde est proche

Catherine Mavrikakis - ©Toma Iczkovits

Catherine Mavrikakis vit à Montréal où elle enseigne la littérature. Depuis la parution de son premier essai en 1996, elle construit une œuvre littéraire de premier plan. Oscar de Profundis est son quatrième roman publié chez Sabine Wespieser éditeur.

 

La fin du monde est proche. Une pluie glacée s’abat sur les hordes de sans-abri à qui les nantis ont abandonné le centre-ville de Montréal. En cette nuit du 14 au 15 novembre, règne pourtant une effervescence inhabituelle : Oscar de Profundis revient dans sa ville natale pour deux concerts exceptionnels.

La rock star s’est fait longtemps prier. Traumatisé enfant, Oscar a fui Montréal des années auparavant. Dans un Etat mondial qui baragouine le sino-américain, il n’a gardé de ses origines que le culte de la langue française dont il révère les écrivains – le De profundis clamavi de Baudelaire est tatoué sur son dos – et truffe de citations ses chansons. S’appliquant, grâce à son immense fortune, à vivre en marge de l’apocalypse, il accumule dans ses nombreuses résidences les vestiges – livres, disques, films ou même sépultures – d’une civilisation engloutie. L’emploi du temps de son court séjour a été verrouillé. Une immense villa du XIXe siècle accueille la star et sa suite. Tout contact avec l’extérieur est proscrit, d’autant que s’est déclarée la maladie noire, qui a déjà débarrassé plusieurs métropoles de ses miséreux. Dehors, des bandes rivales, sachant leurs jours comptés, mettent la ville à sac. L’une d’entre elles pourtant, menée par la grande Cate, aisément repérable grâce à l’épervier qui ne la quitte jamais, se résout à une ultime révolte. Quand l’état d’urgence est proclamé et les aéroports bouclés, assignant à résidence la rock star, Cate et les siens passent à l’action. Catherine Mavrikakis, sondant avec son acuité coutumière les arcanes d’un monde voué à sa perte, livre ici une envoûtante fable apocalyptique, où les dérives hallucinées d’Oscar, reclus et sous l’emprise de drogues, répondent aux atermoiements des gueux désespérés. Mais le pire n’est pas toujours sûr : après bien des péripéties, le seul libraire de la ville s’en sortira, sauvé par Scott Fitzgerald et Hermann Hesse.

4e de couverture

 

Incipit

 

Cette nuit-là, la Lune grosse, blafarde, s'était encore éloignée de la Terre. Son refroidissement s'était vraisemblablement accusé. Elle semblait grelotter dans le ciel éteint. Depuis des années, les planètes prenaient leur distance. Dans leur course, elles accentuaient un écart de plus en plus évident, comme si l'ici-bas ne séduisait plus l'immensité cosmique. Les jeunes étoiles avaient disparu. En catimini, les astres foutaient le camp. Les corps célestes répugnaient à s'approcher de la vieille croûte terrestre. Au loin, ils formaient un nuage de poussières sculptées, vagues et fières. Seul le Soleil venait encore flirter lourdement avec l'horizon, tout en le menaçant d'un viol prochain, terrible, et d'ardeurs infernales. Les hommes de science n'arrivaient pas à expliquer ces phénomènes que beaucoup encore refusaient de reconnaître en préférant parler de perception, de leurre sensoriel. Néanmoins, pour tous ses habitants, la Terre était abandonnée du ciel. Elle n'attirait déjà plus la pitié de l'empyrée. Les plaisirs et les rencontres sidérales l'avaient désertée. On savait sa fin proche. Une longue agonie pourtant ne lui serait pas épargnée. Ses lamentations, ses tremblements et soubresauts n'y feraient rien. Elle était condamnée à sa propre éclipse.

[...]

Les temps étaient extrêmement durs pour toutes les créatures de la rue. A l’approche de l’hiver, il fallait s’organiser. Malgré des étés de fournaise où les feux de forêt recouvraient la planète d’une fumée épaisse, désagréable, la Terre, dans son ensemble, connaissait des périodes froides résolument polaires. Maintenue artificiellement, la vie était sans cesse menacée. Les famines faisaient rage. Le prix des denrées était devenu scandaleux. Les riches tentaient désespérément de conserver leur territoire. Ils se comportaient comme si l’apocalypse ne concernait que la misère. Seuls les pauvres allaient disparaître. C’est ce que l’on se bornait à penser. La Ville avait interdit de nombreux lieux qui, encore deux ou trois ans plus tôt, selon les saisons, pouvaient faire le bonheur de tous les gueux.

[...]

Les gueux... Ils étaient systématiquement chassés, débusqués de leur dérisoire retraite. […] Il ne leur restait plus que les trottoirs des grands boulevards des cités modernes et les déchets du capitalisme.

 

La mort est leur destin.

En attendant, les bourgeois se barricadent dans leurs maisons des banlieues hautement protégées de la vermine des miséreux.

Sous l'égide du Gouvernement mondial.

 

Dans la nuit du 14 au 15 novembre, des nantis viennent lancer une fête de la musique chez les réprouvés.

Une communauté humaine prenait forme, sans que l'on comprenne vraiment ce qui arrivait.

Oscar de Profundis, la rock star adulée à travers le monde, est de retour chez lui. Près de quarante ans plus tôt – il avait presque quinze ans –, il était parti en une fugue infinie de ce Montréal de malheur dont il n'avait gardé que la langue, celle des écrivains qu'il vénérait : Artaud, Baudelaire, Beckett, Sade, Lautréamont, Breton, et Rimbaud, Nelligan, René Crevel.

 

La ville se désagrège dans son agonie, la maladie noire s'est déclarée.

 

La panique s'empare des créatures, une guérilla urbaine s'installe, Cate et sa bande résistent.

 

La ville était bel et bien assiégée par la maladie noire.

 

Cate a un plan : kidnapper Oscar de Profundis, la star planétaire, pour faire chanter le Gouvernement mondial et exiger qu'il donne aux pauvres le médicament qu'il détient contre la peste.

 

Après tout, la révolution était peut-être en marche.

 

Oscar est drogué, kidnappé. A son réveil, un air lancinant meuble sa tête. You're So Vain, il en avait donné une interprétation électrifiante et historique.

   

Carly Simon, You're So Vain, 1972

 

Vient alors le bruit des mitrailles, les soldats de l'armée mondiale viennent délivrer Oscar, ils tuent Cate et ses complices.

L'épidémie est endiguée à Montréal comme dans d'autres grandes villes du monde.

 

J'ai mis mon képi dans la cage

et je suis sorti avec l'oiseau sur la tête

 

Une histoire d'une étrange actualité.

Une happy end qui n'est peut-être qu'un délire sous l'effet de la drogue – un paradis artificiel.

Une écriture tranchante dans ses phrases brèves, ses mots nettement tracés.

 

On est dans l'ordre du chef-d'œuvre.

Catherine Mavrikakis, Oscar de Profondis – La fin du monde est proche

Québec en novembre, avec Karine et Yueyin ! Le sublime logo est l'œuvre de Mr Kiki du Kikimundo.

 

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1 novembre 2016 2 01 /11 /novembre /2016 01:15
Au comptoir_04 – à tribord toute

_ salut, les p'tits godets, salut Mimile ! toujou dans l'mille ?

_ salut Popol ! no t'attendait a'c Bébert, Dédé, Gégène, Juju, Riri, et un blanc cass' ! a'c eul z'olives.

_ no va changer d'gouvernail.

_ su ta barque ?

_ meuh non, à l'l'ysée et à maquignon.

_ où don' qu't'as pêché ça ?

_ c'est l'gars que l'gars d'à côté y connaît.

_ l'ancien maît' d'école ?

_ il y a fait, comme ça, vu qu'au gouvernail y aura les mêmes palotins, de par ma chandelle verte, on virera tout droit en faisant des bordels, j'ai pas tout compris.

_ ...

_ pou' qui qu'tu vas voter ?

_ et l'secret d'l'urinoir !?

_ …

_ c't'idée, pou' Momone, qu'è fait l'cochon tou' les jours et son bain l'dernier jour eud'l'année, elle a les signatures et à la sonde è fait douze voix, comme è dit, vaut mieux douze p'tits qui font d'l'ouvrage qu'un gros feignant.

_ faut dire qu'elle a d'quoi loger, mouaaarfff !

_ ho, la patronne ! on a pus d'munitions, tu nous fais r'monter eun caisse ? c't'ell'-là, pou les lâcher ! et des tartines, a'c eul jornal !

 

- - -

 

Au comptoir_01 – ça va changer

http://www.libellus-libellus.fr/2015/12/au-comptoir-01-ca-va-changer.html

 

Au comptoir_02 – 2016, année du changement

http://www.libellus-libellus.fr/2016/01/au-comptoir-02-2016-annee-du-changement.html

 

Au comptoir_03 – l'année du maqu'reau, une moqu'rie

http://www.libellus-libellus.fr/2016/06/au-comptoir-03-l-annee-du-maqu-reau-une-moqu-rie.html

 

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29 octobre 2016 6 29 /10 /octobre /2016 00:15
Pierre de La Rue, Missa de Septem Doloribus, Ars Antiqua de Paris

Pierre de La Rue, Missa de Septem Doloribus, Ars Antiqua de Paris, Naxos, 1999

 

Pierre de La Rue, né vers 1460, probablement à Tournai, et mort le 20 novembre 1518, est un compositeur franco-flamand de la Renaissance.

Pierre de La Rue, Missa de Septem Doloribus, Ars Antiqua de Paris

En 1965, Michel Sanvoisin (flûte à bec) et Joseph Sage (contreténor) créent Ars Antiqua de Paris. Ici avec Guy Robert (luth), Jean et Mireille Reculard (violes). L'ensemble, de trois à dix interprètes, cultive un répertoire s'étendant du XIIe au XVIIIe siècles.

Pierre de La Rue, Missa de Septem Doloribus, Ars Antiqua de Paris

Michel Sanvoisin, Joseph Sage

 

La Messe des Sept Douleurs de Pierre de La Rue n'est pas festive, malgré certaines pièces, comme le Gloria qui est louange et non tristesse.

 

Ecoutez le beau Kyrie.

 

Pierre de La Rue, Missa de septem doloribus, Kyrie, Ars Antiqua de Paris

 

Ensemble composé de :

Jean Nirouët : contre-ténor

Frédérico Bourdin : ténor

Cristophe Olive : baryton

Cristophe Lizère : baryton

Gaël De Kerret : basse

Cristophe Poncet : ténor

 

Peut-être préférerez-vous la Missa Puer natus est nobis, évidemment plus enjouée ?

Pierre de La Rue, Missa de Septem Doloribus, Ars Antiqua de Paris

Pierre de La Rue, Missa Puer natus est nobis, Ars Antiqua de Paris, Association Pierre de La Rue, Sands Films, 2003

 

Ou encore, plus rare, et plus ancien dans le répertoire d'Ars Antiqua de Paris, cette chanson gaillarde.

Pierre de La Rue, Missa de Septem Doloribus, Ars Antiqua de Paris

Gabriel Bataille, Un Satyre Cornu, 1614 , Ars Antiqua de Paris, in Chansons gaillardes et danceries de la Renaissance, vinyle, Arion, 1976

 

Gabriel Bataille, né probablement dans la Brie, ca 1574-1630, est un musicien français, luthiste et compositeur d'airs de cour.

 

De 1617 à sa mort, il est maître de la musique de la maison d’Anne d’Autriche.

 

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25 octobre 2016 2 25 /10 /octobre /2016 00:15
Un portrait de femme et autres romans, Carnets – une leçon de littérature

Henry James, Un portrait de femme et autres romans, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne Battesti, Claude Grimal, Evelyne Labbé et Louise Servicen, Gallimard, coll. Bibliothèque de La Pléiade, 2016 – Roderick Hudson, Les Européens, Washington Square, Un portrait de femme

Un portrait de femme et autres romans, Carnets – une leçon de littérature

Henry James, Carnets, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Louise Servicen, Denoël, 1954

Un portrait de femme et autres romans, Carnets – une leçon de littérature

Henry James est né à New York, le 15 avril 1843. Naturalisé britannique le 26 juillet 1915, il meurt à Chelsea, le 28 février 1916.

Inscrit à Harvard, Henry James doit renoncer à ses études de droit par suite d'une lésion à la colonne vertébrale. 'Rat de bibliothèque' depuis son plus jeune âge, il trouve sa voie après s'être essayé à la peinture : il sera écrivain.

Elevé dans le culte de la civilisation européenne et du Vieux Monde, il partage très tôt son temps entre l'Europe et les Etats-Unis. Grâce à la fortune familiale, il peut se consacrer exclusivement à la littérature et, dès 1864, publie des nouvelles et des articles critiques. Après plusieurs voyages, il s'installe finalement à Paris, fréquente les salons littéraires et passe beaucoup de temps en Italie. En 1875, paraît son premier roman, Roderick Hudson, l'histoire d'un jeune avocat américain qui quitte tout pour devenir un sculpteur renommé à Rome.

 

Un portrait de femme fut d'abord publié sous forme de feuilleton dans l'Atlantic Monthly et Macmillan's Magazine en 1880-1881, puis en volume en octobre de cette dernière année. Selon le critique littéraire Harold Bloom, il s'agirait là du portrait de l'écrivain en femme.

 

Isabel Archer est belle et rebelle. Dans l'Angleterre très prude du XIXème siècle, cette jeune Américaine indépendante et aventureuse fait sensation. refusant les avances de nombreux prétendants, elle devient finalement l'otage d'un homme, Caspar Goodwood, prise dans son jeu pervers et dominateur. Elle lui reste fidèle, non par soumission, mais justement pour assurer son indépendance contre la conformité qui l'appellerait à quitter son bourreau.

Une trame simple : des amours contrariées dans un décor victorien où sagesse et honneur s'unissent dans le sublime.

 

L'idée générale est que la pauvre fille qui rêvait de liberté et de noblesse et se figure avoir accompli un acte généreux, naturel, lucide, se trouve en réalité broyée par la meule des conventions. Après un ou deux ans de mariage, l'antagonisme entre sa nature et celle d'Osmond se dégage – l'opposition déclarée entre un esprit noble et un esprit étroit.

Henry James, Carnets

 

Dans ses Carnets, Henry James inscrit ses projets, ébauche une rédaction. Alors qu'il lui reste cinq livraisons à écrire, il s'aperçoit que le récit déjà publié manque d'action, il est allé trop loin dans la romance ou sa caricature.

 

Tout commence par la cérémonie du thé de l'après-midi dans un ancien manoir anglais.

 

Il y a dans la vie, sous certaines conditions peu d'heures plus agréables que les moments consacrés à la cérémonie connue sous le nom de thé de l'après-midi. Et il y a des circonstances dans lesquelles, que l'on y participe ou non – certaines personnes, bien sûr, ne le font jamais –, la situation est en elle-même un délice. Les circonstances auxquelles je pense tandis que j'entreprends de relater cette simple histoire offraient un cadre admirable à un passe-temps innocent. Les ustensiles indispensables à ce petit festin avaient été disposés sur la pelouse d'un vieux manoir anglais, à une heure que j'appellerais volontiers le cœur parfait d'un splendide après-midi d'été.

 

Une belle journée. Un moment édénique. Tout n'est que délice admirable et parfait.

Henry James mène jusqu'à la caricature la romance romantique à la mode à son époque, comme aujourd'hui encore, pour mieux s'en moquer.

Un portrait de femme est une leçon de littérature.

 

Une belle leçon de littérature.

 

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21 octobre 2016 5 21 /10 /octobre /2016 00:15
Lucinda Williams, The Ghosts of Highway 20 – nostalgique, rebelle, joyeux

Lucinda Williams, The Ghosts of Highway 20, Highway 20 Records, 2016

 

Depuis ses premiers concerts en 1974, dans les bars d'Austin, Lucinda Williams maintient sa route et son chant composé de blues, folk, country. De sa voix écorchée, elle chante les ombres noires de l'Amérique des campagnes et des villes oubliées, des vieilles légendes et des chagrins éternels. A 63 ans, elle continue sa route, celle de son enfance, la Highway 20, qui traverse le Texas, la Louisiane et le Mississippi et laisse sur le bas-côté les fantômes d'une multitude de vies échouées.

 

Nostalgique, rebelle, joyeux, The Ghosts of Highway 20, est un album magnifique.

 

Lucinda Williams, Ghosts of Highway 20, in album The Ghosts of Highway 20

 

Le chant de la route. L'apocalypse passe, l'autoroute demeure.

 

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17 octobre 2016 1 17 /10 /octobre /2016 00:15
Peter Heller, La Constellation du Chien – Quand serai-je chez moi ?

Peter Heller, La Constellation du Chien (The Dog Stars, Alfred A. Knopf, 2012), traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy, Actes Sud, 2013 – Babel, 2015 ; photographie de couverture : © Stephanie Schneider

Peter Heller, La Constellation du Chien – Quand serai-je chez moi ?

Peter Heller, Portrait © Michael Lionstar

Ecrivain “de plein air”, Peter Heller collabore régulièrement avec la presse magazine. Coup d’essai, coup de maître, La Constellation du Chien (Actes Sud, 2013) est son premier roman.

 

Quelque part dans le Colorado, neuf ans après la Fin de Toute Chose, dans le sillage du désastre. L’art de survivre est devenu un sport extrême, un jeu de massacre. Soumis aux circonstances hostiles, Hig, doux rêveur tendance chasse, pêche et poésie chinoise, fait équipe avec Bangley, vieux cow-boy chatouilleux de la gâchette. Bangley défend la baraque comme un camp retranché. Hig “sécurise le périmètre”, à coups de méthodiques vols de surveillance à bord de “la Bête”, solide petit Cessna 182 de 1956 toujours opérationnel. Partage des compétences et respect mutuel acquis à force de se sauver mutuellement la vie, ils ont fini par constituer un vieux couple tout en virilité bourrue et interdépendance pudique. Mais l’homme est ainsi fait que, tant qu’il est en vie, il continue à chercher plus loin, à vouloir connaître la suite.

A la fois captivant roman d’aventures, grand huit des émotions humaines, hymne à la douloureuse beauté de la nature et pure révélation littéraire, La Constellation du Chien est tour à tour contemplatif et haletant, déchirant et hilarant.

4e de couverture

 

Incipit

 

Je laisse tourner la Bête, je garde des réserves d'Avgas 100, j'anticipe les attaques. Je ne suis pas si vieux, je ne suis plus si jeune. Dans le temps, j'aimais pêcher la truite plus que tout au monde ou presque.

Mon nom, c'est Hig, un nom un seul. Big Hig, si vous en voulez un autre.

Si je me suis déjà réveillé en larmes au milieu d'un rêve, et je ne dis pas que c'est arrivé, c'est parce qu'il ne reste plus une truite, plus une. La truite mouchetée, arc-en-ciel, fario, fardée, dorée, plus une.

C'en est fini du tigre, de l'éléphant, des grands singes, du babouin, du guépard. De la mésange, de la frégate, du pélican (gris), de la baleine (grise), de la tourterelle turque. Je n'ai pas pleuré jusqu'à ce que la dernière truite remonte le courant sans doute en quête d'une eau plus froide.

 

Au commencement était la Peur. Vint la grippe, laissant peu d'autres survivants que Hig et son ami de fortune, Bangley, et Jasper, un bouvier australien recueilli par Hig. Les familles, atteintes d'une maladie du sang qui s'est propagée après la grippe, sont contaminées : parents et enfants meurent régulièrement.

 

Melissa, ma femme, était une vieille hippy. Pas si vieille. Elle était belle. Dans cette histoire, elle aurait pu être Eve, sauf que je ne suis pas Adam.

 

Hig entretient de bonnes relations avec les Mennonites, les familles, dans leur campement sur la montagne. Il leur rend quelques services, ils lui en sont reconnaissants. Bangley réprouve ce rapprochement, il craint la contamination.

 

Hig passe de la musique des fois, mais il évite d'écouter tout ce dont il était fan avant le monde du temps fini, les chansons de la route.

 

Il se récite un poème de Li Po :

Devant mon lit brille la lune

Serait-ce sur le sol du givre ?

Je lève la tête, contemple la lune

Je baisse la tête, pense à mon village natal

 

Parfois des intrus s'approchent. On les tue, on les enterre, sans tendresse ni regret. On en est arrivé là.

 

Vu du ciel, depuis la Bête, tout paraît en ordre.

 

Bref je me demande d'où vient ce besoin de raconter.

Comme pour animer la plus profonde beauté qui serait figée dans une immobilité mortelle.

Insuffler de la vie par le récit.

 

Entre la pêche, la chasse et le potager, dans le sillage d'un désastre s'opère un dédoublement : nostalgie et conscience du présent, vie et mort mêlées.

 

Une nuit – Hig et son chien sont partis pour la montagne encore enneigée, Jasper meurt, gelé, blotti contre son maître.

Jasper. Petit frère. Mon cœur.

Hig creuse une tombe, la recouvre d'un monticule de pierres. Il reste seul. Avec la Douleur.

Le chagrin est un élément. Il possède son propre cycle comme le carbone, l'azote. Il ne diminue jamais. Il traverse tout.

 

Hig reprend son vol. Il aperçoit la Femme. Après un accueil plutôt méfiant et un peu violent, il est admis par la Belle et son père. Ils s'envolent, retour au domaine où veille Bangley : Cima, son père et deux agneaux – L'Arche de Noé.

 

Mon poème préféré, celui de Li Shang-yin, fait :

Quand serai-je chez moi ?

Quand serai-je chez moi ? Je ne le sais pas.

Dans les montagnes, par cette nuit pluvieuse

Le lac d'automne est en crue.

Un jour nous nous retrouverons.

La lumière de la bougie près de la fenêtre qui donne à l'ouest.

Et je te dirai quel souvenir j'ai eu de toi

Ce soir sur la montagne orageuse.

 

Un style télégraphique à la manière des dépêches d'agences. Une sensibilité à fleur de plume : Melissa, Jasper, Bangley, les familles mourantes, Cima. Une philosophie dépouillée : Li Po, Li Shang-yin.

Le monde pourrait-il renaître ou le temps est-il fini ?

Un grand roman, qui invite à lire encore et encore.

 

* * *

 

Remerciements à Laure Payen-Amaudry, Une chose et son contraire, qui nous a suggéré cette lecture, et à BlueGrey, Le cri du lézard, pour sa belle chronique.

 

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13 octobre 2016 4 13 /10 /octobre /2016 00:15
Jan Dismas Zelenka, Missa Divi Xaverii

Jan Dismas Zelenka, Missa Divi Xaverii, Litaniae de Sancto Xaverio, Collegium 1704, dir. Václav Luks, Accent, 2016

Jan Dismas Zelenka, Missa Divi Xaverii

Contemporain de Johann Sebastian Bach, Jan Dismas Zelenka (1679-1745) est un compositeur bohémien de l'ère baroque encore méconnu jusqu'à ce que Václav Luks, lui-même tchèque, ne restaure son œuvre – et ses partitions fort endommagées par le temps.

Nommé maître de chapelle en 1729 à la très catholique cour de Dresde, Zelenka y compose la même année une magnifique messe et des litanies pour fêter saint François Xavier, Apôtre des Indes, le saint patron de l'archiduchesse Marie-Josèphe de Habsbourg.

 

Une orchestration de fête allée avec une écriture délicate des airs sont parfaitement servies par une très belle distribution :

Hana Blazíková, soprano

Kamila Mazalová, alto

Václav Čížek, ténor

Stephan MacLeod, basse

Collegium 1704 et Collegium Vocale 1704

 

Ecoutez un Kyrie eleison enjoué comme on en entend peu.

 

Jan Dismas Zelenka, Missa Divi Xaverii, Kyrie eleison I

 

Une splendeur.

 

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9 octobre 2016 7 09 /10 /octobre /2016 00:15
Trevanian, Shibumi

Trevanian, Shibumi, Crown Publishers, 1979, traduit de l'américain par Anne Damour, Robert Laffont, 1981, traduction revue par Anne Damour, Gallmeister, 1988 – présente édition : 2016 – Conception graphique de la couverture : Valérie Renaud ; Illustration de couverture : © Tribalium / Shutterstock.com / Valou

Trevanian, Shibumi

 

Trevanian est un mystère précieusement cultivé.

 

Serait-il né au Japon en 1925, sous le nom de Rodney William Whitaker, comme le révèle, en 1983, un article du Washington Post conforté par le Who’s Who in America ?

Serait-il mort à la toute fin des années 1990, comme il l’avait déjà été en 1987 ?

 

Selon l'éditeur, Rodney Williams Whitaker, alias Trevanian, alias Nicholas Seare, alias Beñat Le Cagot (le nom d'un personnage de Shibumi), est né à Grandville, dans l'état de New York, le 12 juin 1931, et mort le 14 décembre 2005 dans le West Country, en Angleterre.

Après des études à l'université de Washington et un doctorat de communication à l'université Northwestern, il rejoignit l'US Navy durant la guerre de Corée. Il était directeur du département média de l'université d'Austin, Texas, lorsqu'il écrivit ses premiers romans.

Avec son épouse et ses quatre enfants, il vécut plusieurs années au Pays basque, désavouant ses Etats-Unis d'origine devenus trop matérialistes à son goût. Pendant longtemps, il garda le secret sur sa véritable identité, alimentant des rumeurs comme quoi il s'agissait de plusieurs auteurs écrivant sous un pseudonyme commun. Il mourut en Grande-Bretagne le 14 décembre 2005. Sa dernière œuvre, Street of the Four Winds, racontant la vie d'artistes parisiens durant la révolution de 1848, reste inédite.

 

Nicholaï Hel est l'homme le plus recherché du monde. Né à Shanghai en plein chaos de la Première Guerre mondiale, fils d'une aristocrate russe et protégé d'un maître de go japonais, il a survécu à la destruction d'Hiroshima pour en émerger comme l'assassin le plus doué de son époque. Son secret réside dans sa détermination à atteindre une forme rare d'excellence personnelle : le shibumi. Désormais retiré dans sa forteresse du Pays basque en compagnie de sa délicieuse maîtresse, Nicholaï accueille une jeune étrangère venue lui demander son aide. Il se retrouve alors traqué par une organisation internationale de terreur et d'anéantissement – la Mother Company – et doit se préparer à un ultime affrontement.

Shibumi, le chef-d'œuvre de Trevanian, est un formidable roman d'espionnage et une critique acerbe de l'Amérique. Avec, toujours, l'intelligence et l'humour noir qui sont la marque de fabrique de cet auteur exceptionnel.

4e de couverture

 

Les tribulations d'un Chinois en Pays basque. Un essai philosophique en forme de roman d'intrigue. Le récit reprend les phases d'un jeu de Go – un jeu, un art de vivre, dans lequel Nicholaï Hel est passé maître. Toute la vie est un paradigme du Go : la Stratégie de Shibumi.

 

Incipit

 

Première partie

Fuseki

Washington

 

9, 8, 7, 6, 5, 4, 3… LES CHIFFRES S’INSCRIVIRENT SUR L’ÉCRAN… le projecteur s’éteignit et les appliques lumineuses sur les murs de la salle de projection privée se rallumèrent. La voix du projectionniste était grêle et métallique dans l’interphone :

Quand vous voudrez, monsieur Starr.

T. Darryl Starr, unique spectateur, pressa le bouton de l’interphone placé devant lui.

[…]

Starr coupa l’extrémité de son cigare avec les dents et la recracha sur la moquette, suçota le havane entre ses lèvres pincées et frotta une allumette sur son ongle. En tant que Responsable Principal des Opérations, il se procurait des cigares de Cuba. C’était le privilège du rang.

Il s’enfonça dans son fauteuil et passa ses jambes par-dessus le dossier du siège devant lui, comme il le faisait quand il était gosse au cinéma du Lone Star Theater. Et si le type de devant râlait, Starr lui proposait de lui botter le cul en plus des omoplates. L’autre la fermait, car tout le monde à Flat Rock savait que T. Darryl Starr était du genre brutal et

qu’il était capable de vous amocher sérieusement.

Les années et les coups avaient passé, mais Starr était resté du genre brutal.

 

Il est bientôt rejoint dans la salle de projection par Diamond, suivi de près par le Premier Adjoint, puis un Arabe – un Palestinien. Sous l'égide de la Mother Company, Diamond dicte ses ordres : éliminer, physiquement, tout ce qui s'oppose au développement des ravages écologiques.

Comment se présente le film ? [demande Starr]

Pas mal, si l’on tient compte des conditions dans lesquelles nous l’avons tourné, répondit le projectionniste. L’éclairage dans Rome International est difficile…

[…]

Plan néral : les guichets de douane et d ’immigration. Une file de passagers se prépare à remplir les formalités avec plus ou moins d’impatience. Face à l’incompétence et à l’indifférence administratives, les seuls à montrer un visage aimable et souriant sont ceux qui s’attendent à des ennuis avec leurs passeports ou leurs bagages. Un vieil homme à barbiche blanche se penche pardessus le guichet, expliquant pour la troisième fois quelque chose au douanier. Derrière lui, en rang, deux jeunes gens d’une vingtaine d’années, très bronzés, vêtus d’un short kaki et d’une chemise déboutonnée. Tandis qu’ils s’avancent, poussant du pied leur sac à dos, la cara opère un zoom sur eux.

Ce sont nos cibles, commenta inutilement Starr.

En effet, dit l’Arabe d’une voix crispée de fausset. Je reconnais l’un d’eux. Il est connu dans leur organisation sous le nom d’Avrim.

Avec une courbette cocasse, le premier des jeunes gens invite une jolie fille rousse à les précéder au guichet. Elle le remercie en souriant, mais refuse d’un signe de tête. Le fonctionnaire italien, sous sa casquette à visière trop petite, prend le passeport du premier jeune homme d’un geste fatigué et le feuillette rapidement, louchant à plusieurs reprises sur la poitrine de la jeune fille, manifestement nue sous une chemise en jean.

 

Dans la fusillade, les deux jeunes Israéliens sont abattus ainsi que sept voyageurs, dont le vieil homme et une fillette. Haman, l'observateur arabe, s'éclipse de la scène sanglante : on le retrouve dans les chiottes où l'a conduit un besoin aussi naturel qu'impérieux.

 

La jeune fille rousse se tient très raide, les yeux agrandis d’horreur à la vue du jeune homme abattu qui, quelques secondes auparavant, lui offrait de passer devant lui…

La caméra va se poser sur le jeune homme écroulé près des casiers de consigne, la nuque éclatée…

Ter-ter-ter-terminé, les enfants, dit Starr.

[...]

Combien ? fit-il [Diamond] calmement.

Pardon ?

Combien de morts dans l’opération ?

Je vois ce que vous voulez dire, monsieur. Les choses ont été un peu plus sanglantes que prévu.

 

La fille aux cheveux roux est Hannah Stern, elle était le troisième membre du commando israélien à l'aéroport.

Trevanian, Shibumi

Vue depuis le château vers le sud-est, copyright 1976

 

Au Pays basque, Hannah Stern est accueillie par Nicholaï Hel, dans son château d'Etchebar.

Nicholaï Hel est un personnage très secret, même pour Fat Boy, la console gavée d'informations au service de Diamond et de son équipe. Il serait né à Shanghai, devenu grand maître en l'art du Go auprès d'Otake-san de la Septième Dan.

Trevanian, Shibumi

La vie est l'ombre du Go, la cruauté de Nicholaï au jeu laisse craindre pour son sens de la vie. Sa carrière est marquée de nombreuses actions d'extermination pour le compte de divers gouvernements. Ses services sont rémunérés à 250.000 dollars en moyenne, mais parfois il intervient gratuitement : pour les Basques, qui le protègent bien, et pour les Juifs. Il s'est retiré des affaires. Il peut vivre tranquillement dans sa retraite, à Etchebar, avec Hana, une jeune fille qui a été entraînée dans une école catholique spécialisée pour former des courtisanes de haut vol.

 

A Washington, on apprend que Hannah Stern vient de rejoindre Nicholaï Hel : les ennuis vont commencer.

 

Ringo-no-uta, vieille chanson populaire japonaise, chanson de l'espoir

 

A Etchebar, on attend des invités américains : Diamond et sa clique. Un barbecue leur aurait mieux convenu que la cuisine raffinée de Nicholaï Hel. C'est une coutume de sauvages, à base d'assiettes en carton, de coups de coude, d'insectes variés, de viande carbonisée, de hush puppies et de bière.

Le temps est à l'orage.

Dans le salon bleu et or, on sert un verre de Lillet avant le dîner, puis on passe à table : truite du gave, isard aux cerises, légumes du jardin cuits à la japonaise, et une salade verte avant les fruits et les fromages. Les vins sont soigneusement choisis en fonction de chaque mets et la délicatesse du gibier en sauce aigre-douce s'accompagne d'un rare Tavel.

Nicholaï Hel emmène Diamond au jardin japonais qu'il a passionnément construit et cultivé depuis de nombreuses années et il l'invite à se servir un très vieux et excellent Armagnac.

Dans la conversation, Diamond souligne que ni son frère, le commandant – qui jadis, dans les couloirs obscurs de la guerre, a torturé Nicholaï, ni lui-même ne sont devenus tueurs à gage.

Sottise. Tout homme travaillant dans une organisation qui pollue, qui extrait à ciel ouvert, contamine l'eau et l'air, est un tueur.

 

Viennent le sang, la sueur, les soupirs.

 

Hannah est menacée, elle est conduite en secret dans une cabane sur la montagne, sous la protection des Basques. Elle est abattue par Starr et Haman : un Basque a trahi et révélé sa cachette.

 

Nicholaï part pour la Grande-Bretagne en quête de Diamond. Il marque une pause à Saint-Jean-de-Luz pour voir Maurice de Lhandes, alias Le Gnome, un nain, un vieil ami. Ils dînent ensemble en compagnie de Mll Pinard, la gouvernante de Maurice. Nicholaï a convoqué aux fourneaux le grand chef du Café de la Baleine – ils se connaissent bien. Ils sont servis d'un caviar de la Neva et de blinis encore chauds sur leurs serviettes, suivis d'un potage royal Saint-Germain, d'un suprême de sole au château d'Yquem, de cailles sous la cendre, d'un carré d'agneau Edouard VII, d'un riz à la grecque, de morilles, de fonds d'artichauts florentine et d'une salade Danicheff, d'une bombe glacée et de fruits variés.

 

En Grande-Bretagne, la dernière partie s'engage entre Nicholaï et Diamond.

 

Quel trésor se cache dans le gouffre de Port de Larrau ? Quel sort attend les valets de la Mother Company ? Que deviendront le château, en majeure partie détruit dans le cours du jeu, et le jardin japonais carbonisé ?

 

Nicholaï Hel retrouve Hana : il était temps de prendre le thé qu'il avait préparé.

 

Un roman d'une grande sagesse amoureuse, ponctué de moments raffinés dans la gourmandise, lacéré de traits féroces sur l'Amérique, son vulgaire matérialisme, son mépris ploutocratique de la vie, simple et tranquille, son programme d'asservissement des hommes et des ressources de la planète.

 

Un chef-d'œuvre.

 

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Lou de Libellus Lou de Libellus - dans de litterrance
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7 octobre 2016 5 07 /10 /octobre /2016 00:15

Encaisser

 

Mon employeur n'était pas une serpillière, il était même garde des sceaux, un peu ministre. Depuis quarante ans, j'étais à sa charge, il se traînait dans les couloirs de la place Vendôme en déprimant sa litanie : mes charges, mes charges, mes charges... Même le Cinzano du Vendôme ne réjouissait plus la grisaille de son éminence. Alors Max, dit La Gâchette, vint. Il ne cherchait pas ses contrats au Pâle Emploi mais sur le terrain, de préférence au zinc. Là, il repérait les désespérés solubles : costume trois pièces de l'avenue Marceau, portelingue épais, la misère prodigue au coin de l'œil.

 

_ Un Cinz' ! T'en prends ?

_ Je ne vous connais pas. Qui êtes-vous ?

_ Max. Je rends des services. T'as un souci avec ta belle-mère ?

 

Un portelingue et un porte-flingue étaient faits pour s'entendre.

 

_ C'est Jean-Marie. Depuis quarante ans, il me prend l'équivalent de son salaire pour la retraite, et maintenant c'est moi qui doit encore casquer. Je n'en peux plus.

_ Reprends un Cinz'. Si tu veux, je passe à l'encaissement chez lui, un accident bête est vite arrivé. Tarif syndical, majoré des frais d'hôtel, il ne t'ennuiera plus.

 

Samedi, 9 h, on sonne.

 

_ Monsieur Jean-Marie, je présume ?

_ Lui-même.

_ Depuis quarante ans, l'employeur qui vous aime s'est vidé les fouilles avec vos bonnes et loyales charges. Il est temps d'effacer l'ardoise.

 

Lou de Libellus apporte le petit-déjeuner.

 

_ Ne prenez garde au désordre, nous avons fait la crémaillère de la retraite. Vous prendrez bien un café ou un thé, peut-être un Cinzano ?

_ J'déteste pas le Cinz'.

_ Jean-Marie, un café ? Je prends le thé. Buvons à la pendaison !

 

Shplaoush !

 

_ Je te l'avais dit, l'effet est immédiat, indétectable, sans saveur.

_ Comment s'en débarrasser ?

_ Le chantier de la maison de l'inculture n'en est qu'aux fondations...

 

* * *

 

Couler

 

_ Mes amis, chers amis et administrés ! Nous sommes heureux de vous accueillir à l'inauguration de notre grand chantier en culture !

Clap, clap, clap...

_ Cette nuit, nos vaillants employés municipaux ont délaissé la pelle et le rateau pour couler un petit ciment rapide, la scène, la folie du spectacle !

Clap, clap, clap...

_ Applaudissons Los Flamenco's de Saona et leurs rythmes endiablés !

Clap, clap, clap...

_ Le buffet est ouvert, Cinzano pour tous !

 

Le maire avait dépensé sans compter... sans compter que le ciment allait se fendre et s'effondrer sous les rageurs talons des danseurs.

Un bras surgit de terre.

On reconnut Max La Gâchette, alias Croquemort, alias Requiem. Il était bien connu dans les bars des quartiers chics. Dès qu'il se pointait, on lui préparait son sacré Cinz' au zinc. Il était également connu des services de police, mais on n'avait jamais réussi à le coincer.

Le légiste était formol : mort naturelle.

 

L'inspecteur Ducros, chargé de l'enquête, se décarcasse.

Sur l'agenda de Max, la dernière adresse conduit chez un certain Jean-Marie.

 

_ Inspecteur Ducros, brigade criminelle, j'ai quelques questions à vous poser.

_ Je vous en prie. Un thé, un café, un Cinzano ?

_ Tiens ! Un Cinzano ! Soyons fou !

 

Lou de Libellus émerge.

 

_ Encore un ! Il va falloir trouver un autre chantier...

 

* * *

 

Déloger

 

_ Je vais déloger.

_ Oui, Jean-Marie, ce serait prudent.

_ J'ai de la famille et des amis en Corse.

_ Les gares et les aéroports seront surveillés. Il reste la route, jusqu'à la côte. Je vais te trouver un bahut pour le déménagement. En attendant, tu prépares ta caisse à outils, je vais arranger ton vieux bahut.

 

Chez Dem&Co, au dépôt, les camions étaient toujours dispos, clés en main. Un coup de cisaille pour le portail, une pincée pour le marron qui faisait des faux papiers et des plaques plus vrais que nature, un coup de peinture et Lou&Co était au sec.

 

_ Je ne te dis pas que ce sera confortable mais pour la route c'est suffisant, personne ne verra le double-fond de ton bahut.

_ Et pour la traversée ?

_ C'est différent. A l'entrée du ferry, le contrôle est différent. J'ai un pote armateur qui te conduira sur l'île. On va un peu démolir ton antiquité – pour ce qu'elle vaut !

_ Et après ?

_ Le pote te dépose chez Tonio et je te rejoins avec tes meubles. Un chalet en plein maquis. Tu verras.

Encaisser

Là, il vécut heureux et longtemps parmi les cochons sauvages dont on ne le distinguait pas.

 

* * *

 

Sur une idée de Jean-Marie Dutey, onzième dan en architecture ronde.

 

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Lou de Libellus Lou de Libellus - dans de maintenant
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5 octobre 2016 3 05 /10 /octobre /2016 00:15
Erik Satie, Tout Satie !

Erik Satie, Tout Satie !, Erik Satie Complete Edition, Erato, 2015

Erik Satie, Tout Satie !

Man Ray, Erik Satie, 1924

 

Erik Satie, Le Piccadilly, 1904, piano : Anne Queffélec

 

Le Piccadilly se présente comme une marche de forme ternaire, avec trio central, sur le modèle d'un ragtime de Scott Joplin. Si l'on joue la phrase principale de la pièce lentement, et en effaçant toute syncope, on s'aperçoit que la mélodie pourrait être celle d'une Gymnopédie ou des premières chansons (Les fleurs, Sylvie, etc.).

 

L'œuvre intégrale d'Erik Satie ainsi reconstituée est un heureux recueil d'interprétations parfois anciennes, toujours excellentes ou à tout le moins originales.

 

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Lou de Libellus Lou de Libellus - dans du champ du signe
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