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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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5 mars 2016 6 05 /03 /mars /2016 01:15
Romanus Weichlein, Opus 1, 1695

Romanus Weichlein, Opus 1, 1695, Ensemble Masques, dir. Olivier Fortin, Alpha Classics/Outhere, 2014/2015 – Illustration de couverture : Sébastien Stoskopff, Nature morte à la carpe (détail), XVIIe siècle

Romanus Weichlein, Opus 1, 1695

Olivier Fortin, direction, clavecin, orgue – Mélisande Corriveau, Kathleen Kajioka, Sophie Gent, Tuomo Suni, Benoit Vanden Bemden et Skip Sempé pour les pièces à deux clavecins

Romanus Weichlein, Opus 1, 1695

Georg Matthäus Vischer, L’abbaye de Lambach, 1674

 

Andreas Franz Weichlein est né à Linz le 30 novembre 1652. Il devient moine bénédictin à l'abbaye de Lambach en 1671 sous le nom religieux de Romanus. En 1673, après la soutenance de sa thèse, Theses physicae de causis sorporis naturalis, il est reçu docteur en philosophie. Ses études musicales doivent peut-être à Heinrich Biber dont il est proche. Il est mort du typhus en 1706.

 

Célèbre en son temps, il est très peu connu aujourd'hui.

 

Ecoutez ! Virtuosité, délicatesse, lumière – avec l'ensemble Masques.

 

Romanus Weichlein, Encaenia musices, opus 1, 1695, Sonata III in A Minor – Passacaglia, Passacaille, Ensemble Masques, dir. Olivier Fortin

 

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29 février 2016 1 29 /02 /février /2016 01:15
Sophocle, Antigone – l'amour et la haine

Sophocle, Antigone (Ἀντιγόνη, 441 av. J.-C.), traduction de Paul Mazon (sauf citations infra), Editions des Belles Lettres, Le Livre de Poche, 1991 – Couverture : Détail d'un cratère du IVe siècle av. J.-C.

Antigone appartient au cycle des pièces thébaines, avec Œdipe roi et Œdipe à Colone, décrivant le sort tragique d'Œdipe (roi de Thèbes) et de ses descendants. Dans l'économie du cycle, Antigone est la dernière pièce, mais elle a été écrite avant les autres.

Sophocle, Antigone – l'amour et la haine

Sophocle, Σοφοκλῆς, né à Colone en 495 av. J.-C., mort en 406 av. J.-C., est l'un des trois grands dramaturges grecs, avec Eschyle et Euripide, dont l'œuvre nous est parvenue, au moins en partie. Il met en scène des personnages exclus dans leur solitude insurgée – Ajax, Antigone, Œdipe, Electre. Les dieux n'interviennent, sur un mode de l'ironie tragique, que pour tromper les hommes.

 

Antigone annonce à sa sœur Ismène son intention de transgresser l'interdit du roi Créon afin d'enterrer justement leur frère Polynice, tué par son autre frère Étéocle lors d'un combat où chacun voulait la mort de l'autre pour devenir roi de Thèbes et où chacun d'eux perdit la vie. Antigone risque la mort. Tout en reconnaissant la justesse du geste, Ismène refuse de la suivre contre la loi.

Créon présente au chœur des anciens sa philosophie politique : le νόμος gouverne.

Le Garde vient informer le roi de la violation de son décret.

Créon, le soupçonnant de complicité, lui ordonne de ramener le coupable s'il veut s'innocenter.

Antigone est condamnée, malgré l'intervention de son fiancé Hémon, fils de Créon.

Antigone, Hémon et Eurydice sa mère se donnent la mort. Un entêtement de Créon ou plutôt une démesure (ὕβρις) qui force le destin à la vengeance.

 

Ἀντιγόνη

 

ὦ κοινὸν αὐτάδελφον Ἰσμήνης κάρα,

ἆρ᾽ οἶσθ᾽ ὅ τι Ζεὺς τῶν ἀπ᾽ Οἰδίπου κακῶν

ὁποῖον οὐχὶ νῷν ἔτι ζώσαιν τελεῖ;

οὐδὲν γὰρ οὔτ᾽ ἀλγεινὸν οὔτ᾽ ἄτης ἄτερ

οὔτ᾽ αἰσχρὸν οὔτ᾽ ἄτιμόν ἐσθ᾽, ὁποῖον οὐ

τῶν σῶν τε κἀμῶν οὐκ ὄπωπ᾽ ἐγὼ κακῶν.

καὶ νῦν τί τοῦτ᾽ αὖ φασι πανδήμῳ πόλει

κήρυγμα θεῖναι τὸν στρατηγὸν ἀρτίως;

ἔχεις τι κεἰσήκουσας; ἤ σε λανθάνει

πρὸς τοὺς φίλους στείχοντα τῶν ἐχθρῶν κακά;

 

Antigone

 

Ismène, ma sœurette, quels tourments Dieu ne nous fait-il pas endurer en cette vie depuis les crimes de notre père Œdipe. J'ai vu la cruauté, l'amertume, la honte, l'ignominie nous affliger, toi et moi. Et maintenant, le Prince de la ville s'en prend à nos amis, ne le sais-tu pas ? Ou vraiment ignores-tu que le malheur est en marche et que ceux qui nous haïssent visent ceux que nous aimons ?

 

Le malheur est inscrit dans le destin au principe de la tragédie.

L'amour et la haine tissent l'histoire.

 

Antigone

 

Au rebelle, il prescrit la mort, la lapidation dans la cité.

 

La pierre meurtrière, le σκάνδαλον, le scandale : la pierre placée sur le chemin pour faire trébucher le voyageur, la pierre posée sur la tombe pour empêcher la victime d'en sortir et de venir crier justice.

 

Antigone est une rebelle.

 

Ismène

 

De fait, je cède à la force, j'obéis au pouvoir établi. Les gestes vains sont une sottise.

[…]

Je ne peux agir contre la cité.

 

Ismène se soumet à la loi, le principe, la règle : νόμος.

 

* * *

 

Généalogie

Sophocle, Antigone – l'amour et la haine

* * *

 

Œuvres inspirées

 

Camille Saint-Saëns, Antigone, musique de scène, 1893

Jean Cocteau, Antigone, théâtre, 1922

Jean Anouilh, Antigone, théâtre, 1944

Bertolt Brecht, Antigone, théâtre, 1948

Yórgos Tzavéllas, Antigone, film, 1961

Liliana Cavani, Les Cannibales, film, 1970

Henri Bauchau, Antigone, roman, 1997

Sophocle, Antigone – l'amour et la haine

Jean Anouilh, Antigone, Editions de La Table Ronde, 1946

 

Décor

Un décor neutre. Trois portes semblables. Au lever du rideau, tous les personnages sont en scène. Ils bavardent, tricotent, jouent aux cartes.

 

Le Prologue se détache et s’avance.

 

Le prologue

Voilà. Ces personnages vont vous jouer l'histoire d’Antigone. Antigone, c’est la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien. Elle regarde droit devant elle. Elle pense. Elle pense qu'elle va être Antigone tout à l'heure, qu'elle va surgir soudain de la maigre jeune fille noiraude et renfermée que personne ne prenait au sérieux dans la famille et se dresser seule en face du monde, seule en face de Créon, son oncle, qui est le roi. Elle pense qu'elle va mourir, qu'elle est jeune et qu'elle aussi, elle aurait bien aimé vivre. Mais il n'y a rien à faire. Elle s'appelle Antigone et il va falloir quelle joue son rôle jusqu'au bout... Et, depuis que ce rideau s'est levé, elle sent qu'elle s’éloigne à une vitesse vertigineuse de sa sœur Ismène, qui bavarde et rit avec un jeune homme, de nous tous, qui sommes là bien tranquilles à la regarder, de nous qui n’avons pas à mourir ce soir.

 

Anouilh annonce franchement la tragédie : elle va mourir.

Sophocle, Antigone – l'amour et la haine

2016, année grecque, avec Cryssilda et Yueyin !

 

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25 février 2016 4 25 /02 /février /2016 01:15

Une ample tragédie à cent acteurs divers

Et dont la scène est l'Univers.

Klaus Mann, Le Volcan – Une ample tragédie à cent acteurs divers

Klaus Mann, Le Volcan, Un roman de l'émigration allemande 1933-1939 (Der Vulkan, Pays-Bas, Editions Querido, 1939), traduit de l'allemand par Jean Ruffet, Editions Olivier Orban, 1982 ; Editions Grasset & Fasquelle, 1993 – Illustration de couverture : Dessin de Marc Taraskoff

Klaus Mann, Le Volcan – Une ample tragédie à cent acteurs divers

Fils aîné de Thomas Mann, Klaus, né en 1906 à Munich, grandit dans le cercle culturel de son père. Il partage une adolescence turbulente avec sa sœur Erika à laquelle il restera toujours affectueusement lié – très affectueusement... Il se déclare « condamné à la littérature ». En 1926, il publie la Danse pieuse où s'annonce son inclination homosexuelle ensuite affichée. Il rencontre Gide, Cocteau et Crevel. Il est déchu de la nationalité allemande en 1934 après avoir fui le nazisme en 1933. Il voyage avec Erika aux Etats-Unis, puis en Corée et en Sibérie. Il mène en Europe l'opposition intellectuelle au nazisme. En 1936, il s'exile aux Etats-Unis où il poursuit sa lutte contre l'hitlérisme. En 1939, il fait paraître Le Volcan. Il souffre d'une dépression, il se drogue, il se suicide en 1949 à Cannes.

 

« Mon but est de parler de ceux qui ont perdu patrie et repos, d'être le chroniqueur de leurs aventures, de leurs défaites, de leurs catastrophes et de leur confiance dans l'avenir. »

 

Publié en 1939, Le Volcan fut écrit dans la fièvre des événements. Il s'agissait pour le fils ainé de Thomas Mann de combattre le nazisme qui l'avait contraint à quitter son pays en 1933, et l'avait déchu de la nationalité allemande l'année suivante. De Paris à Vienne en passant par New York, Klaus Mann peint avec une extraordinaire acuite l'Internationale des proscrits, la résistance passive, impuissante, de ces intellectuels, de ces Juifs, devenus citoyens de nulle part, ratiocinant sans fin sur le destin d'une Allemagne qui leur échappe, obligés de se reconvertir dans des métiers manuels. Humiliés. Pathétiques.

Ce roman-document, traversé par la guerre d'Espagne et l'Anschluss, brasse des dizaines de personnages, qui ne sont pas tous des héros. La foi humaniste, la clairvoyance de Klaus Mann illuminent cette chronique arc-boutée contre un régime qui, à l'époque, fit d'une partie de l'Europe un « volcan » bavant une lave honteuse et meurtrière.

4e de couverture

 

Un jeune homme était assis dans une chambre d'une pension berlinoise et écrivait une lettre.

Berlin, le 20 avril 1933.

Cher Karl,

[...]

Pardonne-moi ce jugement un peu dur, Karl : ton cas relève un peu de la désertion.

 

Karl a fui le nazisme naissant et s'est réfugié à Paris.

Quatre Allemands exilés se retrouvent dans un café : Marion von Kammer, Mme Schwalbe, qui a dû quitter son restaurant, mal fréquenté selon la nouvelle autorité, Martin Korella, David Deutsch.

Marion et Martin étaient des amis d'enfance, une enfance dans des familles aisées et aujourd'hui appauvries. Marion avait fait du théâtre – sans grand succès. Martin, lui aussi, avait été comédien – sans talent.

 

Il s'agit de théâtre, tout cela n'est qu'une farce, une ample Comédie à cent actes divers, et dont la scène est l'Univers.

 

Aux Deux-Magots, Martin rencontre Marcel Poiret – un écrivain, conjuré en marxisme, en romantisme, dans la haine de sa mère – et son jeune ami Kikjoudes yeux d'enfant, émouvants, câlins, mais aussi tristes et désespérés. Martin et Kikjou deviennent amants.

 

Il s'agit d'amour et de haine.

 

Dora Proskauer est arrivée de Berlin. Des nouvelles ? A Berlin, les arrestations vont bon train à l'encontre de ceux qui ne sont pas sur la voie du nouvel ordre. Nombreux, ceux qui s'exilent : communistes, sociaux-démocrates, homosexuels, juifs ou simplement artistes.

 

Toute cette cochonnerie est minée du dedans, prête à s'écrouler. C'est indiscutable ! Mais personne ne sait ce qui suivra. Les nazis sont arrivés à persuader les Allemands, le monde entier, qu'après Hitler ce sera le chaos.

 

Kikjou croit en Dieu.

Dieu comme instrument de diversion au profit de la bourgeoisie ? Quelle sottise ! Comme c'est faux ! Mais est-ce que c'est seulement cela ?

[…]

La saint Vérité, la Vérité de Dieu peut à tout moment être fourvoyée. Une classe pour laquelle seuls comptent l'argent et le pouvoir politique se sert du nom de Dieu pour détourner la colère des pauvres car, si cette colère venait à éclater, c'en serait fini des privilégiés et Dieu souhaite peut-être qu'il en soit ainsi.

 

L'exilé est devenu étranger au monde.

 

Martin, comme Klaus, se drogue. Il en meurt, rongé par les événements qui rongent son pays. Kikjou s'envole avec l'ange.

 

Le 1er janvier 1939, dans un café de la Canebière, à Marseille, un jeune homme écrivait la lettre suivante :

Mon cher Karl,

Où es-tu ?

[…]

Nous ne sombrerons pas, si nous restons persuadés que nous avons encore quelque chose à faire. Donne de tes nouvelles !

Ton vieil ami Dieter.

 

En longeant la côte pour poster son courrier, Dieter est pris de vertige à la vue de la mer, du gouffre, du ciel.

Klaus Mann, Le Volcan – Une ample tragédie à cent acteurs divers

« N'avez-vous donc aucun idéal politique ? »

Le Volcan est un grand roman, nous dit Des pas perdus.

 

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21 février 2016 7 21 /02 /février /2016 01:15
Lakhdar Hanou Ensemble, Ne fût-ce qu'en Chine

Lakhdar Hanou Ensemble, Ne fût-ce qu'en Chine, Absilone/Socadisc, 2015 – Illustration de couverture : Léon Belly, Pèlerins allant à La Mecque, 1861, Musée d'Orsay

 

« Recherchez le savoir ne fût-ce qu'en Chine. » serait un Hadith du Prophète Muḥammad.

 

L'oudiste Lakhdar Hanou reprend la route de la soie, au fil des rencontres, en nous proposant des compositions originales inspirées des poètes de l'Orient.

 

Ecoutez.

Lakhdar Hanou Ensemble, Ne fût-ce qu'en Chine

Jiang Nan

 

Jiang Nan, Yu Fen Fen (雨纷纷), la bruine, petite pluie très fine, in Lakhdar Hanou Ensemble, Ne fût-ce qu'en Chine, 2015

 

Lakhdar Hanou Ensemble, Ne fût-ce qu'en Chine, 2015

Lakhdar Hanou : direction artistique, composition, oud / Raphaël Sibertin Blanc : violon / Yves-Marie Berthou : percussions / Bastien Mercier : violoncelle / Philippe Noguera : guitare flamenca / Jiang Nan : composition, guzheng (cithare sur table de Chine) / Suzanne Abdal-Hadi : percussions et chant / Sofiane Saïdi : chant et sont invités sur le projet : Michel Raji : danse / Ines Bessaad : Chœurs

 

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17 février 2016 3 17 /02 /février /2016 01:15

Αλήθεια και ψέμα, Vérité et mensonge *, le même fil depuis des mois, des mois et des mois.

* Παύλος Νιρβάνας, Αλήθεια και ψέμα, ψεύτρα αγάπη. Ιστορίες για παιδιά και φιλόσοφους, 1907 – Vérité et mensonge, Histoires pour enfants et philosophes, L'Harmattan, 2012

Pávlos Nirvánas, Psychiko – Αλήθεια και ψέμα

Pávlos Nirvánas (Παύλος Νιρβάνας), Psychiko (Το Έγκλημα του Ψυχικού, 1928 – Le crime de Psychiko), traduit du grec par Loïc Marcou, Miroboles Editions, 2016 – photographies de couverture © J.R. Bale – conception graphique et pictogramme intérieur : Guillian

 

« Véritable bourreau de lui-même, il avait hâte de subir son châtiment. »

 

Psychiko, le tout premier polar grec, est un véritable bijou. Anti-héros et probable cas clinique, Nikos Molochantis, jeune rentier désœuvré, est prêt à tout pour obtenir son quart d'heure de célébrité. Il a donc la brillante idée de se faire passer pour l'assassin d'une femme retrouvée morte dans un quartier d'Athènes. Grâce à la presse fascinée par cette affaire, Nikos se retrouve enfin sous les feux de la rampe, assez près de la guillotine pour être une vedette. Le stratagème parfait... A ceci près qu'il risque de fonctionner au-delà de ses espérances.

Paru en 1928 sous forme de feuilleton, Psychiko met en place une mécanique infernale, où une police apathique affronte un faux coupable en quête de gloire.

4e de couverture

Pávlos Nirvánas, Psychiko – Αλήθεια και ψέμα

Paul Nirvanas est un des nombreux pseudonymes de l’écrivain grec Pétros K. Apostolidis (1866-1937). Journaliste, poète, médecin militaire et romancier, il a aussi introduit en Grèce la philosophie de Friedrich Nietzsche et œuvré comme scénariste pour le jeune cinéma de son pays.

4e de couverture

Pávlos Nirvánas, Psychiko – Αλήθεια και ψέμα

Psychiko ou le palais des jours heureux

 

Sous de gros titres en gras et en capitales, les éditions matinales des journaux du 13 août 191… annonçaient en première page une terrible nouvelle :

« Dans la nuit d’hier à avant-hier, un crime odieux a été perpétré dans le quartier de Psychiko. »

Et puis... Le crime de Psychiko est tombé aux oubliettes.

 

Nikos Molochanthis, rejeton d’une illustre famille vivant dans les îles, était monté à la capitale pour faire des études de médecine. Sur ses cartes de visite, il se présentait comme « étudiant en médecine », mais il avait déserté les bancs de l’université après une opération à l’hôpital d’Athènes au cours de laquelle il s'était évanoui à la première goutte de sang. Le maître lui avait conseillé de s'inscrire en théologie.

 

Nikos ne s’était pas inscrit en théologie et n’avait plus remis les pieds à l’université. Il avait continué à dilapider sa fortune en passant son temps libre à faire la noce ou à dormir.

 

Et quand il ne faisait rien de tout cela, il dormait des heures entières sans prendre le soin de manger. Il avait progressivement perdu toute notion de la réalité et vivait plus par le truchement des fictions cinématographiques et par le biais des romans d’épouvante, qui constituaient sa lecture ordinaire, que dans le monde réel des hommes. Dans cet univers empli de chimères, il rêvait de se signaler et de se couvrir de gloire, de la même façon que les jeunes gens de son âge ambitionnent de se distinguer dans le monde réel. Ainsi, les frontières entre la fiction et la réalité s’étaient peu à peu brouillées dans son esprit de sorte que, souvent, il n’arrivait pas à savoir lui-même s’il était un personnage de cinéma ou un homme de chair et d’os.

 

Tel un peintre ou un poète touché par l’inspiration, il venait de concevoir un projet extraordinaire qui serait son chef-d’œuvre. Ce projet consistait ni plus ni moins à se faire passer pour l’auteur véritable de ce crime mystérieux.

 

Nikos revoit et revit le soir du crime dans son imagination maladive et incohérente. Comment se faire reconnaître comme le criminel d'une manière romanesque ?

 

Nikos n'aimait rien tant que le romanesque.

 

Commencer par mettre en scène les pièces à conviction : un couteau ensanglanté, une veste souillée de sang. Ensuite, prévoir une complice ignorante : Phrosso, la sœur de Stéphanos, l'ami proche en confidence.

 

Un beau matin, les journaux annoncent : La Police remporte un succès éclatant.

 

Tout l'éclat en revient à Nikos. Désormais, il est en prison. Des admiratrices lui font porter des dragées et des fleurs, des élégantes espèrent un autographe. Un journaliste propose de lui envoyer ses livres préférés : pour Nikos, c'est le Nietzsche de Zarathoustra et les œuvres de Cours, Précis, Manuel et Abrégé – Ce sont mes écrivains préférés. Molochanthis est un intellectuel.

D'autres prisonniers le prennent pour un guignol.

 

Lina Aréani fonde une société secrète pour libérer Molochanthis, victime expiatoire en passe d'être sacrifiée sur l'autel d'une loi barbare et ignoble.

 

Nikos se confie à Lina. A la lecture de Freud, il revoit son crime sous une lumière encore plus romanesque. Son crime est devenu une œuvre d'art *.

* (Thomas de Quincey, De l'assassinat considéré comme un des beaux-arts, 1854)

 

Ses aveux relancent sa gloire d'un héros tragique à la Une des journaux. Seulement... Stéphanos, son alibi, est parti pour l'Amérique. L'accusé est condamné à la peine capitale. Il est conduit à l'échafaud. La foule se presse devant lui pour mieux jouir du spectacle.

 

Attendez !

 

Un cavalier vient de la plaine.

 

Nikos poussa un soupir de soulagement. Pendant un instant, il eut la sensation que la lumière rosée de l'aube ainsi que la brise fraîche et printanière répandant des odeurs suaves dans les prés herbeux s'étaient introduites en lui et l'avait rempli d'une joie folle et inespérée.

 

Romanesque en diable, l'histoire n'est pas finie...

 

Un songe romanesque, dans la folie, le délire du langage.

Pávlos Nirvánas, Psychiko – Αλήθεια και ψέμα

2016, année grecque, avec Cryssilda et Yueyin !

 

* * *

 

Remerciements à Aifelle Allais qui nous a fait connaître ce roman et dont nous vous invitons à voir le site personnel.

 

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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 01:15
Jean Echenoz, Envoyée spéciale – Je veux une femme

Jean Echenoz, Envoyée spéciale, Les Editions de Minuit, 2016

 

Constance étant oisive, on va lui trouver de quoi s’occuper. Des bords de Seine aux rives de la mer Jaune, en passant par les fins fonds de la Creuse, rien ne devrait l’empêcher d’accomplir sa mission. Seul problème : le personnel chargé de son encadrement n’est pas toujours très bien organisé.

4e de couverture

Jean Echenoz, Envoyée spéciale – Je veux une femme

Jean Echenoz, © Hélène Bamberger

Jean Echenoz est né à Orange (Vaucluse) en 1947. Prix Médicis 1983 pour Cherokee. Prix Goncourt 1999 pour Je m'en vais.

Selon l'éditeur

 

Je veux une femme, a proféré le général. C’est une femme qu’il me faut, n’est-ce pas.

 

Une mécanique bricolée selon le mot de Jean Echenoz définissant ainsi ses romans (Télérama, 30 mars 2013).

Dans le cadre d'une mission secret Défense, on veut une femme, une innocente, qui ne comprend rien à rien, qui fait ce qu’on lui dit de faire et qui ne pose pas de questions, plutôt jolie, si c’est possible.

Constance est enlevée. On voyage... de Paris à un désert de la Creuse où les grands espaces inhabités ne manquent pas, puis à Pyongyang.

Jean Echenoz, Envoyée spéciale – Je veux une femme

Charlie Chaplin, Les Temps Modernes, 1936

 

Au centre du mouvement, comme le dirait un horloger, est peut-être un grain de sable dans le mécanisme.

 

Je veux une femme, a proféré le général. C’est une femme qu’il me faut, n’est-ce pas. Vous n’êtes pas le seul dans ce cas, lui a souri Paul Objat. Epargnez-moi ces réflexions, Objat, s’est raidi le général, je ne plaisante pas là-dessus. Un peu de tenue, bon Dieu. Le sourire d’Objat s’est dissous : Je vous prie de m’excuser, mon général. N’en parlons plus, a dit le gradé, réfléchissons.

Nous ne sommes pas loin de midi. Les deux hommes réfléchissent, assis de part et d’autre d’un secrétaire métallique vert, vieux modèle réglementaire à caissons derrière lequel se tient le général. Le plateau de ce meuble n’est occupé que par une lampe éteinte, une boîte de cigarillos Panter Tango, un cendrier vide et un sous-main en buvard très ancien, fort effiloché, qui semble avoir épongé puis conclu nombre d’affaires depuis, disons, le dossier Ben Barka. Le secrétaire vert occupe le fond d’une pièce austère dont la fenêtre commande une cour de caserne pavée, à part lui se trouvent deux chaises en tubulures et Skaï, trois armoires de classement à dossiers suspendus, une tablette supportant un vieil et gros ordinateur malpropre.

Tout cela ne date pas d’hier et le fauteuil du général n’a pas l’air bien douillet, ses accotoirs sont oxydés, ses coins fendillés laissent distinguer, voire fuir par lambeaux, son infrastructure en polyuréthane de la première génération.

Les coups de midi ont fini par sonner au clocher, tout proche, de Notre-Dame-des-Otages.

 

L'antre secret est poussiéreux, comme le général, fatigué, comme ses adjoints, défaillant, comme la France.

Déjeunons en réfléchissant : salade d’oreilles de porc suivie d’une joue de bœuf en daube.

 

Entre plusieurs déménagements.

 

On ne peut guère en dire plus sans trahir le secret.

 

Le narrateur (un agent des services ou bien le coryphée ou bien l'écrivain lui-même ?) nous accompagne : « Tout est en place et chacun joue sa partie. Ils n'ont aucune idée de ce qu'ils font, mais ils font tout comme je l'avais prévu. »

 

Une construction mathématique, une écriture froide, quelque chose de Georges Perec. Un chef-d'œuvre, pour aujourd'hui et dans notre histoire.

 

* * *

 

A venir bientôt, le lundi 29 février 2016 : Antigone / Sophocle / Anouilh.

 

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9 février 2016 2 09 /02 /février /2016 01:15

C'est Carnaval !

Chahutons la belle-mère !

Que la fête commence !

 

Ces témoignages ont paru sur Mémoires anthumes, le second blog inconnu. Ils méritent la cimaise de Libellus.

 

* * *

 

La belle-mère

13 juillet 2015

La belle-mère - L'intégrale de la saison 1

_ Eh beh, ileu faut faireu des écônomieus. Ong gagneu petit et on fait des écônomieus. Pluss on gagneu petit, pluss ileu faut faireu des éconômieus.

La belle-mère oubliait que la maison s'était montée presque gratuitement, grâce aux apprentis en bâtiment d'une proche EREA que tenait le neveu cadet Jean-Michel et aux fournisseurs tenus par le neveu Jean-François.

L'aîné neveu avait épousé une agence d'assurances qu'il avait développée en créant deux autres offices dans la région – où il était devenu conseiller. Il tenait les marchands de pierres et de ciment, le garagiste qui offrait une voiture à moitié prix, sans bénéfice, sans TVA, avec un crédit – agricole – sans intérêts.

Il cumulait les boutiques et les mandats. Une fois, il avait eu affaire à un sot qui lui avait fait un redressement fiscal sur un petit million de francs oubliés, dix pour cent – pour l'amende, et de son revenu.

Une belle demeure dans la commune voisine dont il était le maire, juste à côté de chez Laurent Fabius. Cohabitation pacifique – entre milliardaires –, sans dialogue – entre gens qui n'ont pas le même parti pris.

L'agence d'assurances déprimait. Il avait pris une danseuse, à l'Opéra de Toulouse, il a craqué : sa moitié exigeait la rupture ou le divorce, elle gardait le patrimoine.

Il a choisi la fortune, mauvaise fortune, dégénérescence cérébrale. On a pu en voir le premier signe dans la presse, le jour où, sur un marché, il a lancé une tarte à la crème sur la tête de son concurrent en élections.

Ensuite, il fuguait, il ne savait plus où il était, on le retrouvait et on le ramenait à la maison. Le jour où il a glissé dans la piscine, son agence, aimante et fidèle, l'a placé à l'hospice annexé au petit hôpital de convalescence du village de la belle-mère. Il fuguait encore, on le retrouvait dans une chambre qui n'était pas la sienne, et puis il n'a pas su qu'il était mort.

 

* * *

 

La belle-mère, le retour

1er septembre 2015

La belle-mère - L'intégrale de la saison 1

20 h 40.

_ Allo ? Je suis où ?

_ Vous êtes chez moi, dit-il.

_ Et c'est où, chez moi ?

_ C'est chez moi, je dormais, longtemps je me suis couché de bonne heure.

Là, elle ne connaît pas.

_ Hé ben, je suis pas au 05...2543 ?

_ Non, mamie, vous êtes chez moi.

_ Hé ben, j'ai fait une erreur.

_ Vous êtes une erreur. De la nature, ajoute-t-il.

Le 2543, c'est une entreprise de peinture. On n'y connaît pas la belle-mère, et puis on ne voit pas comment ni pourquoi la mamie de Lombez appellerait de la peinture à 500 kilomètres et à 20 h 40.

Une nuisible. Ensemble, chassons les nuisibles.

 

* * *

 

La belle-mère 3 – elle s'accroche

23 septembre 2015

La belle-mère - L'intégrale de la saison 1

La belle-mère rappelle à onze heures. Il ne répond pas. Elle laisse un message, pieusement conservé.

Salut, ma DoDo, je croyais que c'était toi qui m'avais appelée, j'ai refait ton numéro, mais ce n'est pas toi apparemment, qui c'est qui m'a appelée, c'est le mystère, pour le moment, je te fais un poutou, ciao.

Ce n'est pas lui non plus, l'opérateur téléphonique le dira, le moment venu.

Alors, vous voyez, quand vous appelez un correspondant qui ne répond pas – il est absent –, vous laissez un message comme : je t'appelais, je te rappellerai ou tu peux me rappeler au 05 62 62 35 84 – oui, il devient très concrètement très précis puisqu'il s'agit désormais d'appels malveillants, c'est un délit, il va porter plainte.

Quand vous vous rendez compte que vous avez involontairement fait un faux numéro – la messagerie vous dit : vous êtes bien au 05...20 43 –, vous ne laissez pas un message.

Tu capisci ? Ciao !

 

Olivier de Benoist, L'éloge funèbre de la belle-mère, 22 février 2014

 

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5 février 2016 5 05 /02 /février /2016 01:15
Nicolas Bouvier, L'usage du monde – plus loin peut-être...

Nicolas Bouvier, L'usage du monde, Récit, Genève, juin 1953-Khyber Pass, décembre 1954 – Quarante-huit dessins de Thierry Vernet, première édition à compte d'auteur, Librairie Droz, 1963, Editions La Découverte, 2014

 

A l’été 1953, un jeune homme de 24 ans, fils de bonne famille calviniste, quitte Genève et son université, où il suit des cours de sanscrit, d’histoire médiévale puis de droit, à bord de sa Fiat Topolino. Nicolas Bouvier a déjà effectué de courts voyages ou des séjours plus longs en Bourgogne, en Finlande, en Algérie, en Espagne, puis en Yougoslavie, via l’Italie et la Grèce. Cette fois, il vise plus loin : la Turquie, l’Iran, Kaboul puis la frontière avec l’Inde. Il est accompagné de son ami Thierry Vernet, qui documentera l’expédition en dessins et croquis.

Ces six mois de voyage à travers les Balkans, l’Anatolie, l’Iran puis l’Afghanistan donneront naissance à l’un des grands chefs-d’oeuvre de la littérature dite « de voyage », L’usage du monde, qui ne sera publié que dix ans plus tard – et à compte d’auteur la première fois – avant de devenir un classique.

Par son écriture serrée, économe de ses effets et ne jouant pas à la « littérature », Nicolas Bouvier a réussi à atteindre ce à quoi peu sont parvenus : un pur récit de voyage, dans la grande tradition de la découverte et de l’émerveillement, en même temps qu’une réflexion éthique et morale sur une manière d’être au monde parmi ses contemporains, sous toutes les latitudes.

4e de couverture

Nicolas Bouvier, L'usage du monde – plus loin peut-être...

Nicolas Bouvier (1929-1998), écrivain, poète, photographe, dessinateur est né et mort près de Genève après une vie de voyages. Outre L’usage du monde, il est notamment l’auteur de Chronique japonaise, Le Poisson-Scorpion, Le Dehors et le Dedans, Journal d’Aran et d’autres lieux.

Thierry Vernet (1927-1993), peintre, dessinateur et graveur, ami de Nicolas Bouvier, a illustré leur voyage, relaté dans L'usage du monde.

4e de couverture

 

Avant-propos

 

J'avais quitté Genève depuis trois jours et cheminais à toute petite allure quand à Zagreb, poste restante, je trouvai cette lettre de Thierry :

 

« Travnik, Bosnie, le 4 juillet.

Ce matin, soleil éclatant, chaleur ; je suis monté dessiner dans les collines. Marguerites, blés frais, calmes ombrages. Au retour, croisé un paysan monté sur un poney. Il en descend et me roule une cigarette qu'on fume accroupis au bord du chemin. Avec mes quelques mots de serbe, je parviens à comprendre qu'il ramène des pains de chez lui, qu'il a dépensé mille dinars pour aller trouver une fille qui a de gros bras et de gros seins, qu'il a cinq enfants et trois vaches, qu'il faut se méfier de la foudre qui a tué sept personnes l'an dernier.

Ensuite je suis allé au marché. C'est le jour : des sacs faits avec la peau entière d'une chèvre, des faucilles à vous donner envie d'abattre des hectares de seigle, des peaux de renard, des paprikas, des sifflets, des godasses, du fromage, des bijoux de fer-blanc, des tamis de jonc encore vert auxquels des moustachus mettent la dernière main et, régnant sur tout cela, la galerie des unijambistes, des manchots, des trachomeux, des trembleurs et des béquillards.

Ce soir, été boire un coup sous les acacias pour écouter les Tziganes qui se surpassaient. Sur le chemin du retour, j'ai acheté une grosse pâte d'amande, rose et huileuse. L'Orient, quoi ! »

Nicolas Bouvier, L'usage du monde – plus loin peut-être...

Thierry Vernet, Le lotus

 

J'examinai la carte. C'était une petite ville dans un cirque de montagnes, au cœur du pays bosniaque. De là, il comptait remonter vers Belgrade où l'« Association des peintres serbes » l'invitait à exposer. Je devais l'y rejoindre dans les derniers jours de juillet avec le bagage et la vieille Fiat que nous avions retapée, pour continuer vers la Turquie, l'Iran, l'Inde, plus loin peut-être... Nous avions deux ans devant nous et de l'argent pour quatre mois. Le programme était vague mais, dans de pareilles affaires, l'essentiel est de partir.

C'est la contemplation silencieuse des atlas, à plat ventre sur le tapis, entre dix et treize ans, qui donne ainsi l'envie de tout planter là. Songez à des régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu'on y croise, aux idées qui vous y attendent...

 

Nishka Banja, traditionnel, Yougoslavie, Ensemble de musique Tzigane Bratsch, 1982

 

Une odeur de melon

Belgrade

Minuit sonnait quand j’arrêtai la voiture devant le café Majestic. Un aimable silence régnait sur la rue encore chaude. A travers les rideaux crochetés j'observai Thierry assis à l'intérieur. Il avait dessiné sur la nappe une citrouille grandeur nature qu'il remplissait, pour tuer le temps, de pépins minuscules. Le coiffeur de Travnik n'avait pas dû le voir souvent. Avec ses ailerons sur les oreilles et ses petits yeux bleus, il avait l'air d'un jeune requin folâtre et harassé.

 

Un voyage se passe de motifs.

Nicolas Bouvier, L'usage du monde – plus loin peut-être...

Thierry Vernet, Le pont

Nicolas Bouvier, L'usage du monde – plus loin peut-être...

Thierry Vernet, La chanteuse et l'accordéoniste

 

Dumbala Dumba, Tutti, Belgrade, 2011

 

A Kraguiévač, en Chumadia, un accueil culinaire de rêve.

 

Bière pour ouvrir l'appétit, salami, gâteau au fromage couvert de crème aigre.

Côtelettes panées, rissoles à la viande, vin blanc.

Lard, crêpes à la confiture, pruneau deux fois distillé.

 

Ce pourrait être un fil de lecture gourmand.

 

Le récit de voyage se continue, en de belles et brèves phrases.

 

Serbie, Macédoine, Kosovo... et des chemins qui appartiennent aux furets, aux meneuses d’oies, aux carrioles noyées de poussière. La vieille Fiat fait ce qu’elle peut : nous nous refusons tous les luxes sauf le plus précieux : la lenteur.

 

Istanbul, Anatolie. Une vie de nomade. Tabriz, Téhéran,

 

Et puis il y a toutes les rencontres, en Yougoslavie, mais aussi plus loin, avec des Tabrizi, des Kurdes, des Arméniens…

 

A Tabriz.

 

Concombres au sel

Noix vertes confites

Galettes et vin blanc au goût de fumée.

 

A Téhéran.

 

Compote de melon glacé

Riz à la confiture

Poulet grillé à la menthe

Lait caillé aux concombres et aux raisins secs.

 

Le voyageur retient l'odeur mûre et brûlée du continent indien.

 

Un récit culte pour les amoureux de voyage.

 

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31 janvier 2016 7 31 /01 /janvier /2016 01:15

* λύχνου φῶς (XII, 15)

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même – la flamme de la lampe *

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même (Τὰ εἰς ἑαυτόν), traduction de A.-I. Trannoy, introduction de Aimé Puech, édition revue et complétée par M. A. Jagut, illustrations de Scott Pennor's, Les Belles Lettres, 2015

 

Une enfance pieuse, studieuse, où déjà, comme un mot d'Hadrien en témoigne, se révèle le trait spécifique du caractère, l'entière sincérité ; une jeunesse chaste, de bonne heure associée aux responsabilités du gouvernement, sans que les soucis et les charges portent aucune atteinte à la spontanéité ou à l’intensité de la vie intérieure ; l’âge mûr et la vieillesse voués sans réserve au service de l’État et aux intérêts de l’humanité, en un temps où les difficultés furent rudes et qui connut même des dangers graves ; enfin, laissé après soi et parvenu jusqu’à nous, un petit livre, quelques feuillets, mais si pleins, où survit et transparaît une âme aussi haute que pure, tel fut le destin de Marc-Aurèle, destin privilégié, auquel semblent avoir également collaboré – comme pour justifier les dogmes de l’école à laquelle l’empereur philosophe a adhéré si fermement – la raison souveraine qui distribue son lot à chacun et la volonté éclairée de l’homme à qui ce lot était échu.

Aimé Puech, Introduction (extrait)

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même – la flamme de la lampe *

Marcus Aurelius, bronze, ca 172, musée du Louvre

 

Marc Aurèle naît à Rome le 26 avril 121 (de notre calendrier) dans une famille de la haute société : son père était préteur, son grand-père, consul et préfet de Rome, son oncle paternel, consul, son bisaïeul paternel, sénateur et préteur, son bisaïeul maternel, consul et préfet de Rome.

Il reçoit la leçon des meilleurs maîtres en philosophie, en lettres grecques et latines, en rhétorique.

Il accède au pouvoir impérial le 8 mars 161 – l'empire est à son plus haut.

Son règne est marqué par l'extension des guerres sur tous les fronts – Parthes, Quades et Marcomans. Il n'a connu que quatre ans de paix au cours de son exercice. A l'intérieur, il a assuré sa sécurité en renforçant la garde prétorienne.

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même – la flamme de la lampe *

Blandine, martyre de Lyon, gravure de Jan Luyken, XVIIe siècle

 

Il persécute les chrétiens, qu'il considère comme une menace pour l'empire – ils refusent de brûler de l'encens devant les statues de l'empereur. Blandine, sous la torture, tient sa parole : « Je suis chrétienne et nous ne faisons aucun mal. »

> S'il a commis une faute, c'est là qu'est le mal. Mais peut-être n'a-t-il pas commis de faute ? (IX, 38)

 

Il meurt à Vindobona le 17 mars 180 – de la peste ou d'un empoisonnement arrangé par son fils Commode ? L'empire revient alors à Commode.

 

Les Pensées sont formées de courtes notes rédigées par Marc Aurèle à partir de 166. Il écrit en grec, la langue de l'aristocratie – il n'écrit pas dans l'intention de publier un recueil. Il s'agit d'un bloc-notes.

 

Très jeune, il adopte la philosophie des stoïciens, Epictète est son maître à penser : il y a les choses qui dépendent de nous et celles qui ne dépendent pas de nous.

 

Vivre avec les Dieux (Συζῆν θεοῖς - V, 27) est son vœu le plus cher. Marc Aurèle, athée, dans la tradition des stoïciens, fait semblant de croire aux dieux du Panthéon pour assurer sa sérénité et pour trouver un moyen d'entente avec le peuple et ses croyances. La persécution contre les chrétiens a sévi plus durement sous son règne que sous celui de ses prédécesseurs. Les martyrs lui semblent défier l'ordre établi – de ces choses qui ne dépendent pas de nous.

 

II

2

Tout ce que je suis se réduit à ceci : la chair, le souffle, le guide intérieur. Renonce aux livres […], méprise la chair […].

 

13

Rien n'est plus pitoyable que l'homme qui fait le tour de tout, qui scrute, comme dit le <poète>, les profondeurs de la terre * […] et qui ne s'aperçoit pas qu'il lui suffirait d'être attentif uniquement au Génie ** qui habite en lui et de l'entourer d'un culte sincère.

* Pindare, cité par Platon, Théétète, 173 c.

** Le Génie dont il est question ici n'est pas l'être intermédiaire entre les dieux et les hommes, objet de la foi populaire, mais l'âme en tant que fragment détaché de la divinité.

 

15

Evidentes sont les paroles attribuées au cynique Monimos […]. Tout n'est que vaine opinion *.

* Fragment de Ménandre, cité par Diogène Laërce (VI, 82) à propos de Monimos, disciple de Diogène le Cynique et de Cratès.

[NDL : sur l'opinion, voir infra XII, 22]

 

16

[…]

Or la fin des êtres raisonnables, c'est d'obéir à la raison et à la loi de la plus auguste des cités et des républiques.

 

17

[…]

Qu'est-ce donc qui peut nous guider ? Une seule et unique chose, la philosophie. Et celle-ci consiste à veiller sur le Génie intérieur […].

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même – la flamme de la lampe *

III

6

[…]

S'il ne t'apparaît rien de supérieur au Génie qui a établi sa demeure en toi […], qui s'est arraché, comme disait Socrate *, aux passions sensuelles […], ne laisse place en toi à aucun autre soin [...]. Il n'est pas permis, en effet, d'opposer au bien selon la raison et la cité quoi que ce soit d'étranger à sa nature, par exemple : l'approbation de la foule, le pouvoir, les richesses, les jouissances des plaisirs.

* Phédon, 63 e sq.

 

IV

1

Le maître intérieur, quand il se conforme à la nature, prend en face des événements une attitude telle qu'il puisse toujours la modifier sans peine, selon qu'il lui est donné.

[NDL : le culte de la nature s'exerce dans le monde et en l'homme > Tout s'accomplit selon la nature universelle – VI, 9]

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même – la flamme de la lampe *

V

23

Considère fréquemment la rapidité avec laquelle les êtres et les événements passent et disparaissent. La substance est, comme un fleuve, en perpétuel écoulement […].

[NDL : Héraclite - On ne saurait entrer deux fois dans le même fleuve.]

 

27

Συζῆν θεοῖς. Συζῇ δὲ θεοῖς ὁ συνεχῶς δεικνὺς αὐτοῖς τὴν ἑαυτοῦ ψυχὴν ἀρεσκομένην μὲν τοῖς ἀπονεμομένοις, ποιοῦσαν δὲ ὅσα βούλεται ὁ δαίμων, ὃν ἑκάστῳ προστάτην καὶ ἡγεμόνα ὁ Ζεὺς ἔδωκεν, ἀπόσπασμα ἑαυτοῦ. Οὗτος δέ ἐστιν ὁ ἑκάστου νοῦς καὶ λόγος.

 

Vivre avec les Dieux. Il vit avec les Dieux, celuis qui leur montre constamment une âme satisfaite du lot qui lui est attribué et faisant toutes les volontés du Génie que Zeus a donné à chacun comme maître et comme guide, parcelle détachée de lui-même. Et ce Génie, c'est l'esprit de la raison de chacun.

 

[NDL : y aurait-il une contradiction entre la volonté qui affranchit des servitudes du monde (Traverse la vie libre de contrainte - VII, 68) et la soumission au maître donné ? Selon Marc Aurèle, le maître est donné par Dieu qui ne permet pas l'erreur.]

 

Les Pensées sont répétitives. Une certaine monotonie ?

 

VI

6

Une excellente manière de se défendre d'eux, c'est d'éviter de leur ressembler.

[NDL : eux, ce sont les objets du désir > voir infra IX, 33]

 

VII

61

L'art de vivre ressemble plutôt à la lutte qu'à la danse en ce qu'il faut toujours se tenir en garde et d'aplomb contre les coups qui fondent sur vous à l'improviste.

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même – la flamme de la lampe *

VIII

9

Que personne ne t'entende plus te plaindre de la vie qu'on mène à la cour ! Et que tu ne t'entendes plus toi-même t'en plaindre !

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même – la flamme de la lampe *

IX

33

Tous les objets que tu vois périront en un rien de temps et ceux qui les auront vu périr périront eux-mêmes en un rien de temps.

 

XI

10

Aucune nature n'est inférieure à l'art, car les arts ne consistent qu'en l'imitation de la nature.

[Tout s'accomplit selon la nature universelle - VI, 9]

 

XII

13

Qu'il est ridicule et étrange l'homme qui s'étonne de quoi que ce soit qui arrive dans la vie.

 

22

Que tout n'est qu'opinion et que l'opinion dépend de toi.

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même – la flamme de la lampe *

Un peu de musique restituée ? Marc Aurèle écoutait peut-être cet air martelé et lancinant comme son discours.

 

Synaulia, Synphoniaci, in La musica dell'antica Roma

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même – la flamme de la lampe *

2016, année grecque, avec Cryssilda et Yueyin !

 

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27 janvier 2016 3 27 /01 /janvier /2016 01:15
Oswald Wynd, Une odeur de gingembre – la lumière et l'ombre

Oswald Wynd, Une odeur de gingembre (The Ginger Tree, 1977), traduit de l'anglais par Sylvie Servan-Schreiber, La Table Ronde, 1991-2015 – couverture et illustrations : Nicolas Galy pour www.noook.fr

 

1903. Disant adieu à son adolescence écossaise, Mary Mackenzie embarque pour l'Orient extrême. A Pékin, dans le quartier des ambassades, l'attend son futur mari, un homme dont elle ne sait rien, représentant la Couronne britannique auprès du dernier empereur. Très vite, la jeune Mary étouffe sous le carcan des convenances diplomatiques et conjugales alors que, dehors, l'aventure l'appelle. Des rues grouillantes aux senteurs enivrantes des marchés, de l'art floral au rituel du thé, de la Cité interdite à l'insurrection des Boxers, sa quête éblouie va la mener à l'amour. Éprise d'un officier nippon, rejetée par son mari, méprisée par ses compatriotes, Mary doit fuir au Japon où l'attendent de nouveaux combats.

Premier rabat de couverture

Oswald Wynd, Une odeur de gingembre – la lumière et l'ombre

Né à Tokyo en 1913, mort à Édimbourg en 1998, Oswald Wynd, devenu l’un des maîtres du polar contemporain sous divers pseudonymes, ne signa de son nom que cet unique roman historique, aux fortes résonances autobiographiques.

Second rabat de couverture

 

A bord du S.S. Mooldera, faisant route vers la Chine, se tissent les fils de lecture : le malaise, l'âge, le changement, la transpiration, les rats.

 

En première il y a deux pianos, un dans le fumoir des hommes – que je n'ai bien sûr pas essayé – et celui qui est dans le salon, beaucoup plus petit. J'ai essayé d'y jouer une mazurka de Chopin juste après Gibraltar, mais j'ai dû cesser parce que Mme Carswell n'aime pas la musique.

 

Frédéric Chopin, Mazurka, Op. 7, n° 1, ca 1830, piano : Arthur Rubinstein, 1938-1939

 

Mme Carswell est le chaperon terrible de Mary, âgée de vingt ans, en recherche de sa liberté. Mary se confie dans son journal et elle écrit à sa mère. Mme Carswell meurt, victime d'on ne sait quel mal (elle en portait tellement en elle). Mme Brinkhill, une femme généreuse et éclairée, prend désormais soin de Mary.

 

Le monde est un curieux mélange de gens de toutes sortes, dont beaucoup ont l'air de ce qu'ils ne sont pas.

 

Le Bien et le Mal ne sont pas aussi évidents que ce qu'on nous apprend.

 

Je me suis demandée pourquoi j'allais en Chine épouser Richard, et je n'ai trouvé aucune réponse, rien qu'une impression désespérante de vide absolu.

 

Arrivée en Chine, Hong-Kong : une très grande misère.

 

Je me suis réveillée ce matin avec un mal de tête et dans cet état que les femmes doivent supporter.

 

Mary a ses Anglais, c'est curieux pour une Ecossaise – élevée dans l'ignorance et la pruderie jusqu'à ce que Mme Brinkhill se mette à lui parler ouvertement de ces problèmes.

 

Mary est mariée : en sortant [de l'église] un magnifique soleil étincelait. Lune de miel : Mary s'ennuie, enfermée derrière ces murs comme une épouse chinoise, prise dans le carcan rituel. Elle en sort parfois, elle fréquente la haute bourgeoisie européenne : promenades, cérémonies, dîners.

 

L'odeur de Pékin : une odeur nauséabonde de beurre rance. Et des nuées de mouches grouillant sur les étals au marché.

 

Mary est reçue à la cour impériale. La misère est effrayante dans l'entourage de son existence pourtant si protégée.

 

Mary est enceinte. Une fille, Jane, est née. Un garçon, Tomo, naît d'une aventure nipponne. Mary est chassée de la maison par Richard. Elle est une putain, il est violent.

 

Elle rejoint Tokyo où la vie n'est pas accueillante pour une occidentale : elle est une courtisane. Elle trouve néanmoins deux amies, femmes rebelles, émancipées.

 

Que la liberté est chère ! Et chère à conquérir.

 

Éblouissant ! nous dit Yueyin.

 

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