Lou

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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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pour mémoire

Survival

 

Uncontacted tribes

 

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Donna Tartt, Le chardonneret(The Goldfinch), traduit de l'anglais (États-Unis) par Édith Soonckindt, Plon, 2014

 

[suite des premières lignes]

 

Au-dehors tout n’était qu’effervescentes réjouissances. C’était la période de Noël et des lumières clignotaient sur les ponts du canal le soir ; des damen et des herren aux joues rouges roulaient en ferraillant sur les pavés, leurs écharpes volant dans le vent glacial, des sapins arrimés sur le porte-bagages de leurs vélos. L’après-midi, un orchestre amateur jouait des chants de Noël qui flottaient, minuscules et fragiles, dans l’air hivernal.

Les plateaux chaotiques du service en chambre ; trop de cigarettes ; la vodka tiède du duty free. Durant ces journés agitées et confinées, j’en suis venu à connaître le moindre centimètre de la chambre, tout comme un prisonnier en vient à connaître sa cellule. C’était la première fois à Amsterdam ; je n’avais pratiquement rien vu de la ville et pourtant la chambre elle-même, avec sa beauté austère, emplie de courants d’air et briquée par le soleil, me donnait une impression aiguë d’Europe du Nord ; on aurait cru un modèle réduit des Pays-Bas : probité chaulée et protestante, mélangée au luxe grand teint des navires marchands en provenance de l’Est. Je passais un temps considérable à détailler deux minuscules peintures à l’huile dans des cadres dorés accrochés au-dessus du bureau, l’une représentant des paysans patinant sur un étang gelé près d’une église, l’autre des bateaux à voile fendant une mer hivernale houleuse : il s’agissait de reproductions décoratives, rien de spécial, même si je les étudiais comme si elles contenaient, de manière cryptée, la clé susceptible d’ouvrir le cœur secret des anciens maîtres flamands. À l’extérieur, de la neige fondue tapotait les carreaux et pleuvinait sur le canal ; en dépit des brocarts somptueux et de la moquette moelleuse, la lumière hivernale charriait néanmoins le souffle froid d’une année 1943 faite de privations et d’austérité, de thé sans saveur ni sucre et de ventre vide au coucher.

Tôt chaque matin, et alors que dehors il faisait encore noir, je descendais à pied au rez-de-chaussée chercher les journaux avant que d’autres employés prennent leur service et que le hall commence à se remplir. Le personnel de l’hôtel se déplaçait sans bruit et en chuchotant, leurs regards glissant sur moi comme s’ils ne me voyaient pas vraiment, moi l’Américain de la 27 qui ne sortais jamais pendant la journée ; je tentais de me rassurer en me disant que le responsable de nuit (costume sombre, cheveux en brosse, lunettes en écaille) ferait probablement son maximum pour prévenir tout problème ou éviter une histoire, ce qui était un peu rassurant au vu des circonstances.

Les nouvelles du Herald Tribune n’offraient aucun éclairage sur ma situation, mais l’info était partout dans les journaux néerlandais, blocs denses de caractères étrangers suspendus de manière énigmatique et échappant à ma compréhension. Onopgeloste moord. Onbekende. Je remontais à l’étage et me remettais au lit (tout habillé tant il faisait froid dans la chambre), puis j’étalais les journaux sur le dessus-de-lit : photos de voitures de police, rubans délimitant la scène de crime, les légendes aussi étaient impossibles à déchiffrer, et, même si je n’y lisais pas mon nom, il était impossible de savoir si elles dressaient un portrait de ma personne ou si elles tenaient ces renseignements secrets.

La chambre. Le radiateur. Een Amerikan met een strafblad. L’eau vert olive du canal.

Parce que j’étais gelé, malade, et la plupart du temps désœuvré (tout comme j’avais oublié de prendre des vêtements chauds, je n’avais emporté aucun livre), je passais l’essentiel de la journée au lit. La nuit semblait tomber au milieu de l’après-midi. Je m’endormais souvent pour me réveiller à intervalles réguliers – dans le froissement des journaux en désordre – et la plupart de mes rêves étaient troublés par cette même angoisse floue qui infiltrait ensuite mes heures de veille : procès, bagages éventrés sur le taramac, mes vêtements éparpillés partout et des couloirs d’aéroport sans fin où je courais vers des avions – sachant que je n’arriverais jamais à les prendre.

 

La fièvre me causait quantité de rêves bizarres et des plus colorés, émaillés de suées où je me débattais en tout sens sans la moindre notion de l’heure, mais lors de la dernière et pire de ces nuits je vis ma mère, dans un rêve bref et mystérieux qui me fit davantage l’impression d’une visite surnaturelle. J’étais dans la boutique de Hobie – ou, pour être plus précis, dans un espace onirique hanté censé figurer une version sommaire de la boutique – lorsqu’elle est apparue tout à coup derrière moi, surgissant dans le reflet que me renvoyait un miroir. Son image me paralysa de bonheur ; c’était elle jusqu’au plus infime détail et jusqu’au dessin de ses taches de rousseur ; elle me souriait, plus belle et sans une ride, avec ses cheveux noirs et la drôle de manière qu’avait sa bouche de se relever vers le haut. Il ne s’agissait pas tant d’un rêve que d’une présence emplissant toute la pièce : une force bien à elle, une altérité vivante. Et j’avais beau le souhaiter de toutes mes forces, je savais qu’il m’était impossible de me retourner, que la regarder directement signifiait violer les lois de son monde et du mien ; elle était venue à moi de la seule manière qu’elle connaissait, et nos yeux se croisèrent dans le miroir pendant un long moment immobile ; mais juste au moment où elle semblait sur le point de parler – avec ce qui semblait être un mélange d’amusement, d’affection et d’exaspération – une vapeur ondula entre nous et je me réveillai.

 

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Lou de Libellus

 


 
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