Lou

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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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Un homme et une flamme


Pierre Barouh, fondateur du label Saravah qui souffle ses 40 bougies, est devenu célèbre grâce au "chabadabada" écrit pour Lelouch. Ce baroudeur brasseur de notes est le père fondateur d'une des plus belles utopies du paysage musical français.

On dirait un inventaire à la Prévert : un poète français croisant les rimes avec un orchestre de free jazz américain, un bluesman gabonais jammant avec un percussionniste brésilien, un couple d'acteurs underground poussant la chansonnette... Le tout sur fond de flipper du bistrot du coin et de senteurs d'étal de boulangerie. Tout ça se passait au cœur des années 60 et 70, en plein Paris, à deux pas de Montmartre, dans une petite boutique de la rue des Abbesses. Une auberge espagnole intitulée Saravah, une maison de disques qui adorait se faire la belle, un vivier de talents hétéroclites et éclectiques, une sorte de zoo zinzin bourré de zozos et de zazous doués : Higelin et Fontaine, Lewis Furey et Carole Laure, Jean-Roger Caussimon, Pierre Akendengue, David McNeil, Nicole Croisille, l'Art Ensemble of Chicago, Naná Vasconcellos et bien d'autres escogriffes hauts en sons et en couleur ont défilé dans les studios de cette curieuse entreprise musicale et conviviale, dont on fête cette année le 40e anniversaire, à coups de rééditions et de compilation.

A la tête de ce fourre-tout fortiche, un homme, Pierre Barouh, daltonien mais visionnaire, roi du barouf et empereur du slow-bizz, pdg bohème et baroudeur en douceur, musicien fêtard et animateur animé de la passion des rencontres et d'une fière devise, devenue le slogan de Saravah : "Il y a des années où l'on a envie de ne rien faire." "C'est une formule piquée à Salvador Dalí. J'hésitais entre celle-là et une citation de George Orwell qui dit que tous les hommes sont égaux mais que certains sont plus égaux que d'autres. J'ai choisi la phrase de Dalí parce qu'elle n'est nullement un éloge de la paresse, mais plutôt une réflexion sur les inhibitions d'une société faite par l'homme mais pas pour l'homme. La philosophie de Saravah a toujours été basée sur la priorité du plaisir qu'on prend à accomplir les choses."

A 72 ans, Pierre Barouh affiche toujours crinière au vent et bonhomie fraternelle. Il a conservé cette carrure solide et ce large sourire qui faisaient craquer les demoiselles des sixties, lorsqu'il caracolait à travers la Camargue aux côtés d'un Hallyday débutant, dans le film D'où viens-tu, Johnny ? C'est qu'il a tout fait, Barouh, ou presque. Comédien, chanteur, auteur dramatique, cinéaste, journaliste sportif, rugbyman… Sans oublier, on le sait peu, qu'il est l'auteur de chansons désormais considérées comme des classiques, comme La Bicyclette ou Les ronds dans l'eau... Dans son antre parisien, à deux pas du Panthéon, au milieu d'un jardinet couvert de bambous, il a entassé bouquins et vidéos, disques et instruments de musique, souvenirs d'une vie plutôt mouvementée. "Je suis fasciné par les rivières. Elles suivent un scénario implacable, de la source à l'océan, mais en chemin, elles rencontrent des obstacles, bifurquent, serpentent, flânent ou se précipitent. C'est, je crois, à l'image de ma vie. Il m'est arrivé souvent de faire du stop, d'un côté ou de l'autre de la route, en me disant que le premier qui s'arrêtera sera le bon. J'adorais débarquer dans une ville dont je ne parlais pas la langue, où je ne connaissais personne, avec une certitude : il va forcément se passer quelque chose et on ne peut pas mourir de ça."

Le petit Barouh n'avait pas encore de poils au menton lorsqu'il décida qu'il ne ferait rien d'autre que se promener, au moins jusqu'à l'âge de 30 ans. Fils d'immigrés juifs turcs, né à Levallois, il passe les années de guerre dans le bocage vendéen : "Je consacrais plus de temps à poser des pièges à perdrix qu'à aller à l'école. Quand je suis revenu à Paris, je parlais patois, j'étais le cancre parfait. Et puis, un jour, j'ai vu le film de Marcel Carné, Les Visiteurs du soir, avec la merveilleuse chanson de Prévert, Démons et merveilles. Ça a été un choc, une révélation." Du coup, le sauvageon braconnier se nourrit du cinéma de Renoir ou Vigo, dévore Prévert et Mac Orlan, s'intéresse à Brassens et Trenet. Et découvre la chanson brésilienne. Guitare en bandoulière, il part au Brésil rencontrer ses idoles, Caetano Veloso, Gilberto Gil ou Chico Buarque. Rentre bredouille et fait la manche au Portugal. En 1966, il participe au film de Claude Lelouch, Un homme et une femme. Son "chabadabada", samba sensuelle et nonchalante sur une musique de Francis Lai, fait le tour du monde. "Je n'ai pas revu le film depuis quarante ans, dit-il, mais je crois que c'est la première fois, au cinéma, qu'on utilisait la chanson comme ça. Il y a eu un malentendu autour de ce succès. Au départ, personne ne voulait éditer ça, c'est pour cette raison que j'ai fondé Saravah, et non l'inverse. Après, on m'a fait passer pour l'apôtre de la bossa nova, on m'a offert plein de fric pour adapter des chansons brésiliennes, mais j'ai toujours refusé par peur de les trahir. Cette musique est victime de la beauté de ses mélodies, on n'a pas toujours compris qu'elle est aussi portée par des poètes immenses."

Avec Saravah, Barouh invente un nouveau concept de label discographique : enregistrer au gré des rencontres, mélanger musiciens et styles, sans souci des étiquettes et du show-business traditionnel. Ainsi, avec des artistes comme Pierre Akendengue, pionnier de la chanson africaine, Naná Vasconcellos, spécialiste du berimbau brésilien, ou le poète et dramaturge Alfred Panou, il invente sans le savoir, dès la fin des années 60, la world music et le rap. Ce qui déconcerte médias et professionnels du disque. "Je sortais du triomphe d'Un homme et une femme, mes premiers disques marchaient bien, on me déroulait un peu le tapis rouge, et moi j'ouvrais la porte à des artistes qui symbolisaient la subversion totale, on m'a pris pour un anar qui tournait le dos au succès. C'est une erreur. Ma nature a toujours été d'être disponible au talent des autres. Dès que j'aime quelque chose, un pote, un tableau, une chanson, un pigeon, je ne peux m'empêcher de faire du prosélytisme à outrance, quitte à emmerder tout le monde."

Au début des années 80, Barouh reçoit une invitation venue du Japon : la crème des musiciens du cru, dont le compositeur Ryuichi Sakamoto, désire enregistrer un album avec lui. Il en fera deux, Le Pollen et Sierras, étonnants carambolages entre Orient et Occident... boudés par la France. Du coup, le nomade tombera amoureux du pays du Soleil-Levant, jusqu'à y prendre femme et à y élire domicile. Aujourd'hui encore, il partage son existence entre ce qu'il appelle son "triangle magique", Québec, Brésil et Japon. "Le Japon me fascine, on y a les pieds dans les racines et la tête dans le futur. Curieusement, les Japonais ont été très tôt fans de Brigitte Fontaine et des artistes Saravah. Nous avons toujours vendu plus d'albums là-bas qu'en France. J'aime la France, c'est aussi mon pays, on peut y vivre des amitiés qui s'étalent sur toute une vie, mais c'est un pays où il y a trop d'énergie négative, où la tricherie est institutionnalisée, où il vaut mieux souvent avoir la panoplie que le talent. Je me nourris autant de mes enthousiasmes que de mes colères. Ici, c'est souvent la colère qui m'anime..."

Ce qui n'a pas empêché Barouh de continuer à y publier des disques, de réaliser plusieurs films (dont Le Divorcement, en 1979, avec Michel Piccoli et Lea Massari) et d'écrire quatre pièces de théâtre avec la compagnie chilienne Aleph sous l'intitulé du Kabaret de la dernière chance, qui ont fait salle comble dans les années 90. "Yves Montand s'était entiché d'une des chansons de la pièce et avait décidé de l'enregistrer et de la chanter sur scène. J'avais rendez-vous avec lui, pour en parler, le 13 novembre 1991 à 11 heures du matin : c'est exactement la date et l'heure à laquelle il a été enterré. Ce jour-là, j'ai décidé d'honorer notre rendez-vous, je me suis posté en face de chez lui, une rose à la main..."

Saravah, le label, existe toujours, désormais établi à Nantes, sous la responsabilité de Benjamin, le fils de Pierre. A son catalogue, des chanteurs comme Fred Poulet, Bïa, Elisa Point ou Maïa Barouh, sa fille. "Nous avons toujours ponctuellement produit à perte, c'est aussi un gage de liberté. Je n'ai aucun complexe à parler d'éthique dans cette histoire, je n'ai jamais pris un franc à la société. Ce sont les droits d'édition de mes chansons qui ont alimenté le label. Je n'ai jamais été marginal, je déteste ce mot, on a son "bon marginal" comme on a son "bon pauvre", son "bon juif" ou son "bon Arabe". Je préfère l'adjectif utopique. Je n'ai pas de présence médiatique, je vends très peu de disques, mais j'adore me rendre disponible. Et je sais aujourd'hui, après tout ce parcours chaotique, que je suis imperméable à toute forme d'amertume. Je reste un promeneur qui aime témoigner de ses promenades." Au fait, Barouh, en hébreu, ça veut dire "béni".


Philippe Barbot

Télérama n° 2947 - 8 Juillet 2006
 

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