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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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5 décembre 2016 1 05 /12 /décembre /2016 01:15

Varg est l'un des mots qui désignent le loup en norvégien.

Gunnar Staalesen, L'enfant qui criait au loup – un roman noir

Gunnar Staalesen, L'enfant qui criait au loup, Une enquête de Varg Veum, le privé norvégien (Dødsen drabanter, Gyldendal Norsk Forlag, 2006), traduit du norvégien par Alex Fouillet, Gaïa Editions, 2014 – Gallimard, Folio Policier, 2016, photo de couverture : © Southern Lightscapes, Australia / Getty Images (détail)

Gunnar Staalesen, L'enfant qui criait au loup – un roman noir

Gunnar Staalesen est né à Bergen, Norvège, en 1947. Il fait des études de philologie avant de créer en 1975 le personnage de Varg Veum qu’il suivra dans une bonne quinzaine de romans policiers à ce jour.

Ses thèmes de prédilection via son personnage de privé, chaque fois impliqué plus qu’il ne le voudrait dans des affaires qui le burinent et le blessent sans jamais le blinder, demeurent l’effondrement du rêve social démocrate, les désillusions du mariage et la pression criminogène qui en découle, l’enfance et, de fait, le conflit des générations. L’amour n’est jamais loin. Le ton est profondément humaniste et cache, dans un humour désabusé parfois cynique, une violente tendresse pour les personnages servis par des enquêtes merveilleusement ficelées, réalistes et pourtant bien souvent surprenantes. Toutes les enquêtes de Varg Veum ont été publiées en France par Gaïa Editions.

Gunnar Staalesen est par ailleurs l’auteur d’une saga en six volumes, Le roman de Bergen, dédiée à sa ville natale.

Page 7

 

Avant d'être détective privé, Varg Veum travaillait à la Protection de l'enfance. Trop idéaliste et entier, il avait fini par en être renvoyé. Parmi les enfants qu'il avait essayé d'arracher à un destin déjà écrit figurait Janegutt, dont il s'était occupé à plusieurs reprises. Aujourd'hui devenu adulte et accusé du meurtre de ses parents adoptifs, Janegutt est retranché dans un fjord et ne veut parler qu'à une seule personne : Varg Veum.

4e de couverture

Gunnar Staalesen, L'enfant qui criait au loup – un roman noir

Incipit

 

C'était le passé qui téléphonait. «Ici Cecilie», commença-t-elle. Puis, voyant que je ne réagissais pas : « Cecilie Strand.

Varg Veum se souvient. Janegutt, le petit Jan, est leur passé. C'était il y a dix ans.

Pendant six mois, il a presque été notre... le nôtre.

Varg et Cecilie se donnent rendez-vous quelque part dans Fjellveien.

 

Je regardai par la fenêtre. Les précipitations matinales avaient tout juste été un avant-goût de l'automne. Le soleil de septembre coulait à présent sur la ville comme du miel liquide. La montagne était attirante avec toutes ses nuances de vert, Fjellveien la séparait en deux comme un petit équateur et la météo n'était pas du tout menaçante.

 

« Où, plus précisément ?

On réussira bien à se trouver, non ? »

 

« Entendu. A tout à l'heure. »

Cinq minutes plus tard, j'activai le répondeur téléphonique, verrouillai mon bureau et partis. Je traversai Fisketorget, passai au niveau du Kjottbasar tout en bas de Vetrlidsalmenningen et grimpai l'escalier vers Skansen et la caserne toute blanche qui s'y trouvait. Les premières feuilles jaunies de l'année avaient fait leur apparition mais elles n'étaient pas encore très nombreuses ; le vert dominait toujours. La cour de la maternelle de Skansenparken résonnait des cris joyeux d'enfants occupés à démouler les gâteaux de terre confectionnés dans leurs poêles de dînette. Le dernier couple de pies de l'été jacassait avec force dans un marronnier qui n'avait pas encore libéré ses fruits. Je finis par couper par le petit raccourci vers le Cheval et me retrouvai à l'adresse convenue : dans Fjellveien.

 

La première rencontre entre Varg et l'enfant remonte à 1970. Le petit garçon avait alors deux ans et demi ou trois ans. Négligé par sa mère, il a été pris en charge par la Protection de l'enfance où travaillait Varg et placé dans un foyer.

 

En 1974, Varg retrouve Janegutt : sa mère adoptive, Vibecke Skarnes, l'a laissé seul un moment avec son mari, Svein Skarnes, et le père adoptif gît au pied de l'escalier de la cave, la nuque brisée. L'enfant est prostré, il lâche seulement une phrase : « C'est maman qui l'a fait. »

Janegutt est hébergé au Foyer de Haukedal où Cecilie et Varg sont accueillis par Hans Haavik, le directeur, qui leur a préparé lui-même le repas : un lapskaus assez épais servi avec des tranches de pain de campagne frais et du bon beurre. […] Du chocolat chaud, du café et des gâteaux maison pour le dessert.

 

Quel rôle joue maître Langeland, avocat de la famille Skarnes après avoir été celui de Mette Olsen, la mère biologique de Jan, devenue une épave ruinée par la drogue et l'alcool, à l'image du monde décadent alentour ?

 

Au Foyer de Haukedal, Janegutt est encore immobile et silencieux près de Cecilie, à la même table que la veille au soir : pommes de terre et autres légumes, carbonnades et sauce brune, compote de pruneaux.

« Nous sommes presque une petite famille », dit-elle à Varg.

 

Neuf ans plus tard, Jan Egil vit chez ses nouveaux parents adoptifs. Ils sont retrouvés assassinés. Jan Egil s'enfuit avec Silje, sa compagne, une fille d'une ferme voisine. Ils se retranchent dans un fjord, au milieu d'éboulis peu accessibles. Jan Egil ne veut parler qu'à Varg. Les deux fugitifs se rendent. Qui est le meurtrier ?

 

Onze ans passent encore.

Varg retrouve Silje et son fils Sølve, à peine plus d'un an, le fils de Jan Egil, blotti contre sa mère, rappelant un couplet des Beatles : « Lady Madonna, children at your feet – Wonder how you manage to make ends meet... »

Lennon/McCartney, Lady Madonna, 1968

 

Dès le commencement, les mensonges se sont accumulés les uns sur les autres.

Le criminel à l'initiative de tout le mal n'est révélé que dans les dernières pages d'une manière un peu... surprenante.

Pour Jan Egil, tout est terminé.

 

Par-delà une intrigue tortueuse, piégée, lente, on retiendra une écriture sèche comme un assommoir ou parfois tendre et poétique pour évoquer les paysages, les brumes, l'amour.

Un roman noir, une histoire d'aujourd'hui.

Gunnar Staalesen, L'enfant qui criait au loup – un roman noir

Décembre Nordique, avec Chryssilda !

 

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1 décembre 2016 4 01 /12 /décembre /2016 01:15
Olivier Truc, La Montagne rouge – Dans une ténébreuse et profonde unité

Olivier Truc, La Montagne rouge, Métaillié, 2016 – Photo © Patrick Endres / Getty Images

Olivier Truc, La Montagne rouge – Dans une ténébreuse et profonde unité

Olivier Truc [Photo : Daniel Mordzinski] est né à Dax. Spécialiste des pays nordiques et baltes, documentariste, il est le correspondant du Monde et du Point à Stockholm. Auteur de L'Imposteur, du Dernier Lapon, et du Détroit du Loup, il a reçu le prix des lecteurs Quais du Polar et le prix Mystère de la critique.

4e de couverture

Olivier Truc, La Montagne rouge – Dans une ténébreuse et profonde unité

Enclos de la Montagne rouge, sud de la Laponie. Sous une pluie torrentielle, les éleveurs procèdent à l’abattage annuel de leurs rennes. Mais dans la boue, on retrouve des ossements humains.

Qui est ce mort dont la tête a disparu ? Son âge va le mettre au centre d’un procès exceptionnel qui oppose forestiers suédois et éleveurs lapons à la Cour suprême de Stockholm : à qui appartiennent les terres ? A ceux qui ont les papiers ou à ceux qui peuvent prouver leur présence originelle ?

Klemet et Nina, de la police des rennes, sont chargés de l’enquête. Ils découvrent une mystérieuse vague de disparition d’ossements et de vestiges sami. Ils croisent des archéologues aux agendas obscurs, mais aussi Petrus, le chef sami à la poursuite des rêves de son père dans les forêts primaires de la Laponie, Bertil l’antiquaire, Justina l’octogénaire et son groupe de marche nordique et de bilbingo.

 

Les sombres secrets d’une Suède fascinée par l’anthropologie raciale sont distillés sur fond de paysages grandioses et désolés, par des personnages de plus en plus complexes et attachants. Olivier Truc réussit à trouver un parfait équilibre entre suspense, humour et émotion dans un polar puissant et dépaysant.

4e de couverture

 

Incipit

 

Lundi 14 septembre.

Lever du soleil : 6 h 30. Coucher du soleil : 19 h 38.

13 h 08 d'ensoleillement.

 

Enclos à rennes de la Montagne rouge. 9 h 35.

 

Petrus Eriksson s'essuya le visage du revers de la main, laissant une trace sanglante sur sa joue piquée de barbe. Les boyaux rosâtres s'entassaient, baignant dans leur jus qui suintait en une rigole frémissante. [...] Les flots ricanaient, se déversaient sans discontinuer depuis des jours. […] De mémoire d'homme de la toundra, jamais telle malédiction climatique n'avait puni ces terres. […] Il replongea. Mains sanguinolentes, nouveau revers sur le visage, traînée rougeâtre bavante, ahanant, ajoutant sa buée à la brume qui l'enserrait.

 

Viktor, son fils, vient de trouver des ossements humains mis à jour par ce déluge de nuit des temps à l'extrémité de l'enclos.

 

Nina et Klemet, de la police des rennes, répondent à l'appel de Petrus et, sous une pluie torrentielle, se rendent à l'enclos.

 

Les éleveurs et les forestiers – les propriétaires terriens – sont en conflit depuis longtemps.

 

L'enclos est mis sous séquestre en attendant le légiste et le procureur pour une fouille méthodique. Les éleveurs doivent accepter, comme toujours, la fatalité. L'enquête commence.

 

On rencontre Justina, encore jeune coquette à près de quatre-vingt-cinq ans – elle anime le bilbingo du club de hockey de Ljungdalen au rythme de ses cannes nordiques frappant le sol. Et Bertil, mon Bertil, disait-elle : Oublie pas de sourire, pauv' fille, lui répétait-il, c'est ta meilleure arme.

 

Le squelette serait-il très ancien ? Serait-il celui d'un Sami ? Cela montrerait une implantation des Samis, les éleveurs, antérieure à celle des peuples scandinaves, les propriétaires terriens.

Seulement, c'est un squelette sans crâne – un crâne qui permettrait d'identifier son origine.

 

Justina apprend à Bertil la découverte du squelette et l'enquête en cours, à la recherche d'un crâne.

Des archéologues ? Ah ben ça doit être vieux alors.

Bertil souhaiterait-il que le squelette soit assez ancien pour ne pas rappeler un passé trop récent et sombre de la Suède... depuis 1935 et jusqu'en 1976 ?

L'antiquaire est mêlé à un trafic d'ossements. Après tout, si un tel crâne existait, il représenterait aussi une menace pour lui, se dit-il.

Quelle est sa véritable histoire ?

 

L'intrigue policière, en elle-même, tiendrait en quelques feuillets. La majeure partie du récit se déroule comme un reportage – Olivier Truc est journaliste – sur les coutumes, l'histoire, le droit du peuple sami souvent oublié dans les archives.

Un documentaire érudit, brillant, écrit avec élégance, tout en préservant le parler qui caractérise chaque personnage et en ponctuant la narration de moments poétiques – paysages, lumières, saisons...

 

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Sofia Jannok, Yoik of the wind

Olivier Truc, La Montagne rouge – Dans une ténébreuse et profonde unité

Décembre Nordique, avec Chryssilda !

 

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27 novembre 2016 7 27 /11 /novembre /2016 01:15
Marc-Antoine Cyr, Les Paratonnerres

Marc-Antoine Cyr, Les Paratonnerres, Quartett, 2014

Marc-Antoine Cyr, Les Paratonnerres

Auteur dramatique et scénariste, Marc-Antoine Cyr est né à Montréal en 1977. Il est l'auteur entre autres pièces de Le désert avance, Les flaques, Je voudrais crever, Quand tu seras un homme, Fratrie...

4e de couverture

 

Siméon, un écrivain, arrive en pays inconnu, lointain. Il trouve refuge dans une petite auberge isolée.

Il s’y incruste plusieurs mois, sous le prétexte d’écrire. Depuis la salle commune de l’auberge, on l’entend piocher sur son clavier, mais on pressent aussi tout le poids de ses silences.

Près de lui s’agite une petite faune. La rumeur des habitants du coin. Celle de ceux qui sont de passage. Une famille qui dirige l’établissement : père, mère, fille. Une mère qui souvent met sa main sur son ventre. Une douleur qui n’arrête pas d’enfler, mais qu’elle ne veut pas nommer.

Aux alentours de l’auberge, les échos d’une guerre qui s’est passée là il y a peu de temps. Quelques traces de ses éclats dans les conversations, dans les non-dits de la famille qui garde l’auberge. Des secrets rangés au fond des tiroirs. Un effluve de danger permanent.

Ecrivant chaque jour, nouant contact avec ceux qui vivent là, Siméon s’adapte aux habitudes de l’auberge, engage des conversations pleines de trous, ne va jamais au bout des réponses qu’il offre aux questions dont on le presse : d’où vient-il ? que vient-il chercher ici ? Siméon s’attache peu à peu à Solenn, la fille des propriétaires de l’auberge. Une amourette compliquée.

Puis Siméon, qui croyait s’être enfui assez loin de son passé, voit peu à peu surgir devant lui des visages reconnaissables. Il se met à entendre la voix des siens dans la voix des inconnus. Par le truchement du théâtre, des scènes de sa vie sont rejouées, réactualisées. Des dialogues de son passé remontent à la surface : Abel, le père, lui parle soudain avec la voix de sa mère… Solenn lui parle comme son père lui parlait autrefois… Anka semble prise du même mal que celui dont souffrait la mère de Siméon, dans le pays là-bas où il vivait…

Petit à petit, tout ce que Siméon a fui revient le visiter. Et l’effrayer.

Autour de lui, dans cette auberge-refuge, les secrets suintent de tous les murs. Les histoires se mélangent. A la cave, des bruits inquiétants persistent. Des odeurs affluent. Des rats ? Des monstres ? Des réfugiés ?

 

Drame intime flirtant avec le fantastique, Les Paratonnerres est une exploration tendrement humaine de la fuite, mais surtout de la peur, un compagnon de route avec lequel il vaut mieux discuter de temps à autre.

 

L’auberge devient le théâtre fantastique au sein duquel Siméon dialogue avec ses propres spectres. Sa peur prend forme et s’adresse à lui. Habitant deux temps à la fois, le temps présent reconnaissable et les souvenirs irrationnels qui reviennent lui faire face, Siméon doit apprendre à refaire un avec lui-même.

 

Dans un paysage où un ennemi véritable est passé, la guerre, et où ceux qui l’ont vue ont moins de mal à vivre que Siméon, les peurs réelles et imaginaires entament une joute qui ne laissera personne sans cicatrices.

 

Marc-Antoine Cyr

 

Incipit

 

Dans l’auberge.

Sur le seuil Solenn.

Près de Solenn une valise.

 

SOLENN :

ADIEU ADIEU C’EST ADIEU QU’IL FAUDRAIT DIRE

 

ANKA :

Elle a le billet dans sa poche.

 

ABEL :

Elle a pris le parapluie. Pas le jaune le plus grand.

 

ANKA :

Un lainage au cas où.

 

ABEL :

Elle a pris le lainage avec elle.

 

ANKA :

Alors pourquoi elle ne sort pas.

 

ABEL :

Il faut partir ma fille. Les lanternes sont éteintes dans la rue.

 

SOLENN :

ADIEU ADIEU CE SOIR TOUT À L’HEURE MAINTENANT

 

ANKA :

Le mot qu’il faudra dire au passeur. Celui qui viendra sous le pont.

 

SOLENN :

Une chose encore.

 

ABEL :

Le sésame elle le sait.

 

ANKA :

Un lainage une écharpe il fera peut-être froid.

L’adresse là-bas elle sait.

La clef.

 

ABEL :

Quelle clef.

Il faut faire vite ma fille. Il n’y a la noirceur que pour quelque temps.

 

ANKA :

Une clef pour son retour. La clef au cas où.

 

ABEL :

Quand elle va revenir on sera ici.

 

SOLENN :

Encore une chose s’il te plaît Maman.

 

ABEL :

Tu as peur c’est normal.

 

Le paratonnerre protège de la foudre en attirant la foudre. On peut vivre en huis-clos, et même à la cave, la guerre pénètre et expose – explose ? – la mémoire. Chacun recherche son identité – peut-être une identité empruntée.

L'écrivain : l'écriture est un moyen d'exorciser, de catalyser les démons intérieurs.

 

La Compagnie Jabberwock vous propose une vidéo montrant le jeu excellent des comédiens qui ont travaillé à l'œuvre avec l'auteur.

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Vous pourrez encore voir la pièce les mardi 14 et mercredi 15 mars 2017, à 20h, au théâtre LE TARMAC, Scène Internationale Francophone, Paris.

 

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Marc-Antoine Cyr, Les Paratonnerres

Québec en novembre, avec Karine et Yueyin ! Le sublime logo est l'œuvre de Mr Kiki du Kikimundo.

 

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21 novembre 2016 1 21 /11 /novembre /2016 01:15
Jacques Poulin, Chat sauvage – voir les choses

Jacques Poulin, Chat sauvage, Actes Sud, Babel, 2000

 

Installé au coeur de Québec, un écrivain public mène une existence heureuse en compagnie de son amie Kim. Un jour, il reçoit la visite d'un homme âgé, d'allure étrange, qui lui demande d'écrire une lettre à sa femme avant de disparaître mystérieusement. Jack ressent le besoin de retrouver sa trace et commence une filature discrète dans les rues de la Vieille Capitale. Au terme de sa quête, sa vie prend une direction à laquelle il ne s'attendait plus.

4e de couverture

Jacques Poulin, Chat sauvage – voir les choses

Né au Québec en 1937, Jacques Poulin vit à Paris depuis de nombreuses années. Son oeuvre, plusieurs fois récompensée par des prix littéraires, compte neuf romans, dont Les Grandes Marées, Le Vieux Chagrin, La Tournée d'automne, Volkswagen Blues et Jimmy.

Jacques Poulin, Chat sauvage – voir les choses

Le Scribe accroupi, vers 2600-2350 avant notre ère, Musée du Louvre – photographie : Guillaume Blanchard

 

Incipit

 

Mon ancêtre le plus lointain est assis dans une cage de verre au musée du Louvre, dans la section des antiquités égyptiennes, et les visiteurs tournent autour de lui, intrigués par l'étrange douceur qui éclaire son visage depuis quatre mille ans. Tout le monde l'appelle le scribe accroupi. Vêtu seulement d'un pagne, un papyrus en travers des genoux, il regarde son maître avec une patience infinie et se prépare à noter les paroles qui vont tomber de sa bouche.

Cette douceur, cette patience ont fait que je l'ai choisi pour modèle. Une photo de lui est affichée sur le mur, en face de ma table de travail, et je la regarde souvent dans la journée. C'est ce que j'étais en train de faire, un soir vers six heures, juste avant de fermer mon bureau, lorsque tout à coup j'entendis le grincement du portail, des pas dans l'escalier et un bruit de chaise dans la salle d'attente.

 

Un étrange visiteur, un vieil homme, se présente chez l'écrivain public : il veut écrire une lettre d'amour à sa femme. A l'étage supérieur, on entend Kim, la compagne du scribe, préparer le souper. Petite Mine, la chatte noire, vient se poser sur le bord de la fenêtre. Le visiteur s'éclipse sans rien faire écrire.

 

Jack revoit le Vieil Homme, par hasard, en se promenant la nuit. Il conduit une calèche. A l'intérieur, se tient une très jeune fille.

 

Grâce à Marie, une vieille amie, l'écrivain apprend où se loge son vieux bonhomme. L'épicier du coin le connaît : le Vieux est un nouveau venu dans le quartier, il vient d'un village situé près de la frontière, Marlow, le village natal de l'écrivain.

 

La quête commence – surveillance, filature : le Vieux disparaît toujours à un coin de rue, tout comme la très jeune fille, apparemment abandonnée.

 

Kim et Jack se sont rencontrés dix ans plus tôt au Musée du Québec. Ils sont devenus amis puis amants. Kim est psychothérapeute. Après Jung, elle pense qu'il ne faut pas chercher à rendre les gens normaux : les troubles psychologiques font partie de la richesse de la personne, de la vie. Elle a une jeune chatte, Petite Mine, et Jack, un vieux matou, Matousalem. Elle reçoit en consultation le plus souvent la nuit.

 

Le Vieil Homme revient chez l'écrivain. Celui-ci rédige pour lui une lettre amoureuse et tendre.

 

Un client se présente, un romancier en renom, il ne sait pas écrire les lettres de refus à certaines invitations pour des salons. Est-ce que vous connaissez cette phrase de Flaubert, demande-t-il : « Le style est à lui tout seul une manière absolue de voir les choses » ? […] Pour Flaubert, le style n'est pas une façon de dire les choses mais plutôt une façon de voir ! Ce n'est pas un mode d'expression, mais un mode de pensée.

 

Dans le jeu de la quête, l'écrivain et la très jeune fille, Macha, finissent par se retrouver, au restaurant : club-sandwiches, frites, salade de chou, olives, mayonnaise, et des sundaes au caramel.

 

Depuis le Volks, où séjourne le Gardien – autrement sans abri, on entend Emmylou Harris.

Buck Owens, Together Again, 1964 – interprète : Emmylou Harris in album Elite Hotel, 1975

 

Le Vieux revient encore, une dernière fois, pour une nouvelle lettre d'amour.

 

Macha a trouvé une famile : elle vient vivre chez Kim et Jack.

 

Qui est le Vieux, qui est le narrateur ? Qui est Macha, la très jeune fille ? Qui est la femme du Vieux à laquelle il écrit des lettres d'amour : la mort, tant aimée, tant redoutée ?

 

Une quête tranquille à la recherche de quelqu'un : de soi-même, peut-être. Une façon de voir, de rêver. Un conte de fées.

Au fil des pages et des croquis tracés de mots, une découverte de Québec : ses matins ensoleillés scintillant sur le fleuve, ses soirées de brume, ses quartiers et ses petites rues anciennes.

 

Comment apprivoiser un chat sauvage ?

Jacques Poulin, Chat sauvage – voir les choses

Québec en novembre, avec Karine et Yueyin ! Le sublime logo est l'œuvre de Mr Kiki du Kikimundo.

 

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Précédemment

 

Jacques Poulin, Les Grandes marées – l'été des Indiens

http://www.libellus-libellus.fr/2015/11/jacques-poulin-les-grandes-marees-l-ete-des-indiens.html

 

Jacques Poulin, Le vieux Chagrin – l'art des rencontres

http://www.libellus-libellus.fr/2016/01/jacques-poulin-le-vieux-chagrin-l-art-des-rencontres.html

 

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13 novembre 2016 7 13 /11 /novembre /2016 01:15
Romans grecs et latins – étrangement modernes

Romans grecs et latins, Sous la direction de Romain Brethes et Jean-Philippe Guez, Traductions nouvelles : Dimitri Kasprzyk, Liza Méry, Danielle Van Mal-Maeder, Les Belles Lettres, 2016

 

Depuis l’édition de Pierre Grimal dans La Bibliothèque de la Pléiade, en 1958, les romans antiques, grecs et latins, n’avaient pas fait l’objet d’une nouvelle édition intégrale dans une traduction nouvelle.

Ces œuvres, célébrées depuis l’époque byzantine jusqu’au XIXe siècle, demeuraient dans l'ombre.

Le présent ouvrage remet à l'honneur des œuvres étrangement modernes, dans une traduction qui restitue à merveille le style original de chaque auteur. Dans Chéréas et Callirhoé de Chariton, on goûtera la subtile peinture des sentiments, un peu comme dans La Princesse de Clèves. Avec Leucippé et Clitophon d’Achille Tatius, on lira la subversion des codes romanesques – avant Diderot ou Laurence Sterne. On connaîtra la démesure dans Les Ethiopiques, le roman fleuve d’Héliodore.

Une préface de Barbara Cassin, philosophe, et une longue introduction générale permettent au lecteur de comprendre le contexte de création de ces œuvres. Chaque roman s’accompagne d’une introduction et d’une bibliographie, qui tiennent compte des derniers acquis de la recherche, dans un domaine très actif des études anciennes. Enfin, le tout comporte des cartes et des index, ainsi que des notes pour éclairer le lecteur sur les réalités du monde gréco-romain.

 

Chariton d'Aphrodisias, Chéréas et Callirhoé

 

Chariton, probablement originaire d'Aphrodisias en Carie, au IIe siècle, ne nous est connu que par son roman Chéréas et Callirhoé dont il ouvre ainsi la narration :

 

Je m'appelle Chariton d'Aphrodisias et je suis le secrétaire du rhéteur Athénagore. Je vais raconter l'histoire d'un amour passionné qui naquit à Syracuse.

 

Le titre de secrétaire évoquerait plutôt la fonction d'un avocat, un consigliere. Toutefois, le style de l'œuvre, la richesse de l'écriture, l'érudition du narrateur s'accorderaient mieux avec la culture d'un fin lettré – peut-être même y a-t-il plusieurs auteurs derrière un seul nom.

 

Les deux personnages principaux du roman sont Callirhoé, fille d'Hermocrate, stratège de Syracuse, et Chéréas, fils d'Ariston, deuxième grande personnalité de la ville et rival d'Hermocrate dans la lutte pour le pouvoir. Tous deux sont jeunes et, comme la plupart des héros des romans d'amour grecs, surpassent en beauté tous les jeunes gens de leur âge. Callirhoé porte le nom d'une Néréide et sa beauté est divine comme celle d'Aphrodite Parthénos elle-même. Cette beauté lui attire bien des malheurs tout au long de l'histoire, car tout le monde tombe amoureux d'elle et il s'ensuit moult tribulations avant une fin heureuse qui réunit les deux jeunes amants.

 

Chéréas et Callirhoé est l'archétype des romans grecs et latins, à la source du roman picaresque – le roman d'apprentissage, appelé aussi roman de formation ou roman d’éducation.

 

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Xénophon d'Éphèse, Les Éphésiaques

 

On ne sait pratiquement rien de Xénophon d'Éphèse, auteur présumé du roman daté du IIe ou IIIe siècle.

 

Antheia et Habrocomès, deux adolescents d'Ephèse, sont amoureux l'un de l'autre. L'oracle d'Apollon de Colophon prédit qu'ils traverseront de nombreuses épreuves avant de connaître le bonheur. Pour leur épargner les tourments annoncés, leurs parents les marient aussitôt et les envoient en Egypte. Mais près de Rhodes ils sont capturés par des pirates et emmenés à Tyr. Manto, fille de leur maître Apsyrtos, tombe amoureuse d'Habrocomès, mais comme il repousse ses avances, elle se venge en l'accusant d'une tentative de viol. Habrocomès est soumis à la torture. Manto se marie à un certain Mœris et part vivre avec lui à Antioche en emmenant Antheia que son père lui a offerte : elle la donne comme épouse à un chevrier sous la promesse de ne pas consommer le mariage. Seulement, Mœris est tombé amoureux d'Antheia ! Manto, folle de rage, commande à Lampon d'emmener la jeune fille dans la forêt et de la tuer. La prenant en pitié, le chevrier se contente de la vendre à des marchands de Cilicie. Le navire de ceux-ci fait naufrage et les survivants, dont Antheia, sont capturés sur le rivage par Hippothoos, un brigand...

Soyez tranquille, tout finit bien.

 

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Pétrone, Le Satyricon

 

Le Satyricon est un roman satirique écrit en latin et attribué, non sans controverse, à Pétrone. Le roman est considéré comme l'un des premiers de la littérature à mêler vers et prose, latin classique et vulgaire. Il est constitué par un récit-cadre, Les Aventures d'Encolpe et trois récits enchâssés, L'Ephèbe de Pergame, La Matrone d'Ephèse et Le Festin chez Trimalcion, autant d'intrigues promises à la postérité.

 

Dans une Rome décadente, le récit conte les aventures de deux jeunes gens, Encolpe et Ascylte, ainsi que du jeune amant du premier, l'adolescent Giton. Encolpe a été frappé d'impuissance par le dieu Priape alors que son ami et rival, Ascylte, convoite l'amour de Giton. Au cours de leurs pérégrinations, ils sont invités à un splendide festin organisé par un riche affranchi, Trimalcion, de chez qui ils s'échappent. Rejoints par le poète Eumolpe, ils embarquent et font naufrage, à la suite d'une tempête, près de Crotone. Encolpe fait la rencontre de Circé, une habitante de Crotone, mais, frappé de nouveau d'impuissance, il décide d'aller se faire soigner chez Œnothéa, prêtresse de Priape...

 

L'auteur aurait été un proche de Néron ou le secrétaire de Pline le Jeune, peut-être un Massaliote – ou encore son nom serait le nom de plume de plusieurs auteurs.

 

Le Satyricon préfigure clairement le roman picaresque – une innovation littéraire pour l'Antiquité. Le texte est issu de plusieurs manuscrits dont les cheminements sont encore obscurs.

 

- - -

 

Achille Tatius, Leucippé et Clitophon

 

Achille Tatius est un écrivain grec ayant probablement vécu au IIe ou IIIe siècle. Il est connu comme l'auteur d'un roman, Leucippé et Clitophon, mais il également d'une Introduction aux Phénomènes d'Aratos.

 

Divisé en huit livres, le roman raconte les aventures d'un couple de jeunes gens originaires de Tyr et de Byzance dans leurs pérégrinations en Egypte et à Ephèse.

 

Le récit principal est fait par Clitophon à un premier narrateur anonyme. Promis à sa demi-sœur Calligoné, le jeune Tyrien tombe amoureux de sa cousine Leucippé, venue de Byzance quelques jours avant le mariage. Heureusement, un jeune homme de Byzance appelé Callisthénès, venu enlever Leucippé dont on lui avait vanté la beauté, s'est trompé et est parti avec Calligoné. Clitophon se glisse de nuit dans la chambre de Leucippé, mais ils sont surpris par la mère, avertie par un songe. Les deux amants s'enfuient de Tyr par mer, mais ils font naufrage en Egypte, où ils sont capturés par des brigands, qui veulent offrir Leucippé en sacrifice. Croyant la chose faite, Clitophon est sur le point de se suicider sur la tombe de sa maîtresse, mais le sacrifice est en réalité une mascarade mise en scène par des amis. Des soldats égyptiens secourent les captifs, mais leur officier tombe amoureux de Leucippé, recherchée d'ailleurs par plusieurs autres prétendants. L'un d'entre eux lui a fait boire un philtre d'amour, qui l'a rendue folle, jusqu'à ce qu'un antidote lui soit administré par un certain Chairéas. Mais alors qu'ils gagnent Alexandrie, Chairéas enlève Leucippé sur son navire. Clitophon les poursuit, mais il voit depuis son navire la jeune fille se faire – apparemment – décapiter, son corps jeté en mer.

Revenu totalement désespéré à Alexandrie, Clitophon est courtisé par une veuve d'Ephèse, Mélité, qui le convainc de l'épouser et de repartir avec elle à Ephèse. Mais tout juste arrivé à Ephèse, il y retrouve Leucippé, qui n'était pas morte – c'est une autre femme qui a été décapitée à sa place, ouf !. Alors que Mélité et Clitophon couchent ensemble, le mari de la dernière, lui aussi encore en vie, réapparaît. Il tente par la suite de violer Leucippé, devenue la servante de Mélité et de faire accuser Clitophon du meurtre de Leucippé. Finalement l'innocence de Clitophon est prouvée dans un procès, ainsi que la virginité de Leucippé – dans le temple d'Artémis. Le père de Leucippé, arrivé à Ephèse, donne sa bénédiction pour le mariage. Clitophon et Leucippé vont se marier à Byzance.

 

- - -

 

Apulée, Les Métamorphoses

 

Apulée, né vers 123 à Madaure, actuelle M'daourouch au nord-est de l'Algérie, est un écrivain, orateur et philosophe médio-platonicien.

Les Métamorphoses, ou L'Ane d'or, est daté du IIe siècle.

 

Le héros, un aristocrate prénommé Lucius, connaît différentes aventures, après que sa maîtresse, Photis, l'a transformé en âne par accident. Il apprend que, pour retrouver sa forme humaine, il doit manger des roses. Ses diverses aventures malheureuses et burlesques au cours de cette quête des roses sont l'occasion pour Lucius d'apprendre et de raconter au lecteur de nombreuses histoires, le mythe de Psyché et de Cupidon, la marâtre empoisonneuse, la bru sanglante, mêlant l'érotisme aux crimes sanglants et à la magie. Le voyage de Lucius est comme un voyage spirituel, une initiation à la magie en même temps qu'une mise à distance de la sorcellerie par le comique.

 

- - -

 

Longus, Daphnis et Chloé

 

Tout ce que nous savons de Longus figure dans son œuvre. Il se présente comme un chasseur découvrant par hasard, à Lesbos, dans un sanctuaire, un tableau représentant l'allégorie de l'Amour. Il se le fait expliquer par un guide local, et décide de composer un récit sur le sujet. Le roman est daté du IIe ou IIIe siècle.

 

Daphnis et Chloé est présenté dans les manuscrits comme un ensemble de pastorales de Longus. La chasse est alors un loisir de riche citadin. Par ailleurs, la curiosité dont il fait preuve dans le sanctuaire semble montrer qu’il s’agit d’un homme cultivé. On peut s’interroger sur son origine, ses notations sur l’île de Lesbos paraissant le fait d’un étranger.

 

Le roman, fortement inspiré par la poésie bucolique et également par les Idylles de Théocrite, se déroule sur quatre livres. Le sujet se distingue par son décor bucolique et l’ironie constante qui préside au déroulement de l’action. Celle-ci a lieu dans la campagne, près de la cité de Mytilène sur l'île de Lesbos. Daphnis est un jeune chevrier, enfant trouvé – dans un bosquet de laurier, d'où son nom, du grec δάφνη, laurier. Chloé est une bergère, également enfant trouvée. Ils s’éprennent l’un de l’autre mais de multiples rebondissements les empêchent d’assouvir leur amour. C'est avant tout leur éducation sentimentale qui est décrite tout au long de ces péripéties.

 

- - -

 

Héliodore, Les Ethiopiques

 

Héliodore est un écrivain syrien de langue grecque ayant vécu au IIIe ou IVe siècle, auteur d'un roman intitulé Les Éthiopiques ou Les Amours de Théagène et Chariclée.

 

C'est l'histoire d'une princesse d'Ethiopie – la Nubie, à l'époque –, abandonnée à sa naissance par sa mère la reine Persina et transportée à Delphes où elle est élevée par le Grec Chariclès sous le nom de Chariclée et devient prêtresse d'Artémis. Assistant à des jeux gymniques à Athènes, elle rencontre Théagène, un jeune Thessalien qui y concourt, et ils s'éprennent l'un de l'autre. Pour obéir à un oracle, ils quittent Delphes sous la conduite du sage égyptien Calasiris, et après plusieurs aventures en mer sont jetés par un naufrage en Egypte, sur les bouches du Nil. Ils traversent alors de rudes épreuves, tantôt ensemble, tantôt séparés, notamment du fait de la passion qu'Arsacé, femme du satrape d'Egypte, Oroondatès, conçoit pour Théagène. Prisonniers des Perses, ils sont finalement capturés par l'armée du roi Hydaspe et conduits à Méroé, capitale de l'Ethiopie. Inconnus, ils sont sur le point d'être immolés au soleil quand Chariclès arrive de Grèce et la reconnaissance attendue a lieu. L'histoire finit par le mariage des héros, qui se sont gardés fidèles l'un à l'autre.

Le récit est nourri de nombreux rebondissements et du pittoresque de ses descriptions. Il est illustré de réminiscences d'Homère et d'Euripide.

Michael Levy, The Ancient Greek Lyre, 2010

Romans grecs et latins – étrangement modernes

2016, année grecque, avec Cryssilda et Yueyin !

 

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5 novembre 2016 6 05 /11 /novembre /2016 01:15
Catherine Mavrikakis, Oscar de Profondis – La fin du monde est proche

Catherine Mavrikakis, Oscar de Profondis, Sabine Wespieser éditeur, 2016

Catherine Mavrikakis, Oscar de Profondis – La fin du monde est proche

Catherine Mavrikakis - ©Toma Iczkovits

Catherine Mavrikakis vit à Montréal où elle enseigne la littérature. Depuis la parution de son premier essai en 1996, elle construit une œuvre littéraire de premier plan. Oscar de Profundis est son quatrième roman publié chez Sabine Wespieser éditeur.

 

La fin du monde est proche. Une pluie glacée s’abat sur les hordes de sans-abri à qui les nantis ont abandonné le centre-ville de Montréal. En cette nuit du 14 au 15 novembre, règne pourtant une effervescence inhabituelle : Oscar de Profundis revient dans sa ville natale pour deux concerts exceptionnels.

La rock star s’est fait longtemps prier. Traumatisé enfant, Oscar a fui Montréal des années auparavant. Dans un Etat mondial qui baragouine le sino-américain, il n’a gardé de ses origines que le culte de la langue française dont il révère les écrivains – le De profundis clamavi de Baudelaire est tatoué sur son dos – et truffe de citations ses chansons. S’appliquant, grâce à son immense fortune, à vivre en marge de l’apocalypse, il accumule dans ses nombreuses résidences les vestiges – livres, disques, films ou même sépultures – d’une civilisation engloutie. L’emploi du temps de son court séjour a été verrouillé. Une immense villa du XIXe siècle accueille la star et sa suite. Tout contact avec l’extérieur est proscrit, d’autant que s’est déclarée la maladie noire, qui a déjà débarrassé plusieurs métropoles de ses miséreux. Dehors, des bandes rivales, sachant leurs jours comptés, mettent la ville à sac. L’une d’entre elles pourtant, menée par la grande Cate, aisément repérable grâce à l’épervier qui ne la quitte jamais, se résout à une ultime révolte. Quand l’état d’urgence est proclamé et les aéroports bouclés, assignant à résidence la rock star, Cate et les siens passent à l’action. Catherine Mavrikakis, sondant avec son acuité coutumière les arcanes d’un monde voué à sa perte, livre ici une envoûtante fable apocalyptique, où les dérives hallucinées d’Oscar, reclus et sous l’emprise de drogues, répondent aux atermoiements des gueux désespérés. Mais le pire n’est pas toujours sûr : après bien des péripéties, le seul libraire de la ville s’en sortira, sauvé par Scott Fitzgerald et Hermann Hesse.

4e de couverture

 

Incipit

 

Cette nuit-là, la Lune grosse, blafarde, s'était encore éloignée de la Terre. Son refroidissement s'était vraisemblablement accusé. Elle semblait grelotter dans le ciel éteint. Depuis des années, les planètes prenaient leur distance. Dans leur course, elles accentuaient un écart de plus en plus évident, comme si l'ici-bas ne séduisait plus l'immensité cosmique. Les jeunes étoiles avaient disparu. En catimini, les astres foutaient le camp. Les corps célestes répugnaient à s'approcher de la vieille croûte terrestre. Au loin, ils formaient un nuage de poussières sculptées, vagues et fières. Seul le Soleil venait encore flirter lourdement avec l'horizon, tout en le menaçant d'un viol prochain, terrible, et d'ardeurs infernales. Les hommes de science n'arrivaient pas à expliquer ces phénomènes que beaucoup encore refusaient de reconnaître en préférant parler de perception, de leurre sensoriel. Néanmoins, pour tous ses habitants, la Terre était abandonnée du ciel. Elle n'attirait déjà plus la pitié de l'empyrée. Les plaisirs et les rencontres sidérales l'avaient désertée. On savait sa fin proche. Une longue agonie pourtant ne lui serait pas épargnée. Ses lamentations, ses tremblements et soubresauts n'y feraient rien. Elle était condamnée à sa propre éclipse.

[...]

Les temps étaient extrêmement durs pour toutes les créatures de la rue. A l’approche de l’hiver, il fallait s’organiser. Malgré des étés de fournaise où les feux de forêt recouvraient la planète d’une fumée épaisse, désagréable, la Terre, dans son ensemble, connaissait des périodes froides résolument polaires. Maintenue artificiellement, la vie était sans cesse menacée. Les famines faisaient rage. Le prix des denrées était devenu scandaleux. Les riches tentaient désespérément de conserver leur territoire. Ils se comportaient comme si l’apocalypse ne concernait que la misère. Seuls les pauvres allaient disparaître. C’est ce que l’on se bornait à penser. La Ville avait interdit de nombreux lieux qui, encore deux ou trois ans plus tôt, selon les saisons, pouvaient faire le bonheur de tous les gueux.

[...]

Les gueux... Ils étaient systématiquement chassés, débusqués de leur dérisoire retraite. […] Il ne leur restait plus que les trottoirs des grands boulevards des cités modernes et les déchets du capitalisme.

 

La mort est leur destin.

En attendant, les bourgeois se barricadent dans leurs maisons des banlieues hautement protégées de la vermine des miséreux.

Sous l'égide du Gouvernement mondial.

 

Dans la nuit du 14 au 15 novembre, des nantis viennent lancer une fête de la musique chez les réprouvés.

Une communauté humaine prenait forme, sans que l'on comprenne vraiment ce qui arrivait.

Oscar de Profundis, la rock star adulée à travers le monde, est de retour chez lui. Près de quarante ans plus tôt – il avait presque quinze ans –, il était parti en une fugue infinie de ce Montréal de malheur dont il n'avait gardé que la langue, celle des écrivains qu'il vénérait : Artaud, Baudelaire, Beckett, Sade, Lautréamont, Breton, et Rimbaud, Nelligan, René Crevel.

 

La ville se désagrège dans son agonie, la maladie noire s'est déclarée.

 

La panique s'empare des créatures, une guérilla urbaine s'installe, Cate et sa bande résistent.

 

La ville était bel et bien assiégée par la maladie noire.

 

Cate a un plan : kidnapper Oscar de Profundis, la star planétaire, pour faire chanter le Gouvernement mondial et exiger qu'il donne aux pauvres le médicament qu'il détient contre la peste.

 

Après tout, la révolution était peut-être en marche.

 

Oscar est drogué, kidnappé. A son réveil, un air lancinant meuble sa tête. You're So Vain, il en avait donné une interprétation électrifiante et historique.

   

Carly Simon, You're So Vain, 1972

 

Vient alors le bruit des mitrailles, les soldats de l'armée mondiale viennent délivrer Oscar, ils tuent Cate et ses complices.

L'épidémie est endiguée à Montréal comme dans d'autres grandes villes du monde.

 

J'ai mis mon képi dans la cage

et je suis sorti avec l'oiseau sur la tête

 

Une histoire d'une étrange actualité.

Une happy end qui n'est peut-être qu'un délire sous l'effet de la drogue – un paradis artificiel.

Une écriture tranchante dans ses phrases brèves, ses mots nettement tracés.

 

On est dans l'ordre du chef-d'œuvre.

Catherine Mavrikakis, Oscar de Profondis – La fin du monde est proche

Québec en novembre, avec Karine et Yueyin ! Le sublime logo est l'œuvre de Mr Kiki du Kikimundo.

 

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25 octobre 2016 2 25 /10 /octobre /2016 00:15
Un portrait de femme et autres romans, Carnets – une leçon de littérature

Henry James, Un portrait de femme et autres romans, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne Battesti, Claude Grimal, Evelyne Labbé et Louise Servicen, Gallimard, coll. Bibliothèque de La Pléiade, 2016 – Roderick Hudson, Les Européens, Washington Square, Un portrait de femme

Un portrait de femme et autres romans, Carnets – une leçon de littérature

Henry James, Carnets, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Louise Servicen, Denoël, 1954

Un portrait de femme et autres romans, Carnets – une leçon de littérature

Henry James est né à New York, le 15 avril 1843. Naturalisé britannique le 26 juillet 1915, il meurt à Chelsea, le 28 février 1916.

Inscrit à Harvard, Henry James doit renoncer à ses études de droit par suite d'une lésion à la colonne vertébrale. 'Rat de bibliothèque' depuis son plus jeune âge, il trouve sa voie après s'être essayé à la peinture : il sera écrivain.

Elevé dans le culte de la civilisation européenne et du Vieux Monde, il partage très tôt son temps entre l'Europe et les Etats-Unis. Grâce à la fortune familiale, il peut se consacrer exclusivement à la littérature et, dès 1864, publie des nouvelles et des articles critiques. Après plusieurs voyages, il s'installe finalement à Paris, fréquente les salons littéraires et passe beaucoup de temps en Italie. En 1875, paraît son premier roman, Roderick Hudson, l'histoire d'un jeune avocat américain qui quitte tout pour devenir un sculpteur renommé à Rome.

 

Un portrait de femme fut d'abord publié sous forme de feuilleton dans l'Atlantic Monthly et Macmillan's Magazine en 1880-1881, puis en volume en octobre de cette dernière année. Selon le critique littéraire Harold Bloom, il s'agirait là du portrait de l'écrivain en femme.

 

Isabel Archer est belle et rebelle. Dans l'Angleterre très prude du XIXème siècle, cette jeune Américaine indépendante et aventureuse fait sensation. refusant les avances de nombreux prétendants, elle devient finalement l'otage d'un homme, Caspar Goodwood, prise dans son jeu pervers et dominateur. Elle lui reste fidèle, non par soumission, mais justement pour assurer son indépendance contre la conformité qui l'appellerait à quitter son bourreau.

Une trame simple : des amours contrariées dans un décor victorien où sagesse et honneur s'unissent dans le sublime.

 

L'idée générale est que la pauvre fille qui rêvait de liberté et de noblesse et se figure avoir accompli un acte généreux, naturel, lucide, se trouve en réalité broyée par la meule des conventions. Après un ou deux ans de mariage, l'antagonisme entre sa nature et celle d'Osmond se dégage – l'opposition déclarée entre un esprit noble et un esprit étroit.

Henry James, Carnets

 

Dans ses Carnets, Henry James inscrit ses projets, ébauche une rédaction. Alors qu'il lui reste cinq livraisons à écrire, il s'aperçoit que le récit déjà publié manque d'action, il est allé trop loin dans la romance ou sa caricature.

 

Tout commence par la cérémonie du thé de l'après-midi dans un ancien manoir anglais.

 

Il y a dans la vie, sous certaines conditions peu d'heures plus agréables que les moments consacrés à la cérémonie connue sous le nom de thé de l'après-midi. Et il y a des circonstances dans lesquelles, que l'on y participe ou non – certaines personnes, bien sûr, ne le font jamais –, la situation est en elle-même un délice. Les circonstances auxquelles je pense tandis que j'entreprends de relater cette simple histoire offraient un cadre admirable à un passe-temps innocent. Les ustensiles indispensables à ce petit festin avaient été disposés sur la pelouse d'un vieux manoir anglais, à une heure que j'appellerais volontiers le cœur parfait d'un splendide après-midi d'été.

 

Une belle journée. Un moment édénique. Tout n'est que délice admirable et parfait.

Henry James mène jusqu'à la caricature la romance romantique à la mode à son époque, comme aujourd'hui encore, pour mieux s'en moquer.

Un portrait de femme est une leçon de littérature.

 

Une belle leçon de littérature.

 

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17 octobre 2016 1 17 /10 /octobre /2016 00:15
Peter Heller, La Constellation du Chien – Quand serai-je chez moi ?

Peter Heller, La Constellation du Chien (The Dog Stars, Alfred A. Knopf, 2012), traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy, Actes Sud, 2013 – Babel, 2015 ; photographie de couverture : © Stephanie Schneider

Peter Heller, La Constellation du Chien – Quand serai-je chez moi ?

Peter Heller, Portrait © Michael Lionstar

Ecrivain “de plein air”, Peter Heller collabore régulièrement avec la presse magazine. Coup d’essai, coup de maître, La Constellation du Chien (Actes Sud, 2013) est son premier roman.

 

Quelque part dans le Colorado, neuf ans après la Fin de Toute Chose, dans le sillage du désastre. L’art de survivre est devenu un sport extrême, un jeu de massacre. Soumis aux circonstances hostiles, Hig, doux rêveur tendance chasse, pêche et poésie chinoise, fait équipe avec Bangley, vieux cow-boy chatouilleux de la gâchette. Bangley défend la baraque comme un camp retranché. Hig “sécurise le périmètre”, à coups de méthodiques vols de surveillance à bord de “la Bête”, solide petit Cessna 182 de 1956 toujours opérationnel. Partage des compétences et respect mutuel acquis à force de se sauver mutuellement la vie, ils ont fini par constituer un vieux couple tout en virilité bourrue et interdépendance pudique. Mais l’homme est ainsi fait que, tant qu’il est en vie, il continue à chercher plus loin, à vouloir connaître la suite.

A la fois captivant roman d’aventures, grand huit des émotions humaines, hymne à la douloureuse beauté de la nature et pure révélation littéraire, La Constellation du Chien est tour à tour contemplatif et haletant, déchirant et hilarant.

4e de couverture

 

Incipit

 

Je laisse tourner la Bête, je garde des réserves d'Avgas 100, j'anticipe les attaques. Je ne suis pas si vieux, je ne suis plus si jeune. Dans le temps, j'aimais pêcher la truite plus que tout au monde ou presque.

Mon nom, c'est Hig, un nom un seul. Big Hig, si vous en voulez un autre.

Si je me suis déjà réveillé en larmes au milieu d'un rêve, et je ne dis pas que c'est arrivé, c'est parce qu'il ne reste plus une truite, plus une. La truite mouchetée, arc-en-ciel, fario, fardée, dorée, plus une.

C'en est fini du tigre, de l'éléphant, des grands singes, du babouin, du guépard. De la mésange, de la frégate, du pélican (gris), de la baleine (grise), de la tourterelle turque. Je n'ai pas pleuré jusqu'à ce que la dernière truite remonte le courant sans doute en quête d'une eau plus froide.

 

Au commencement était la Peur. Vint la grippe, laissant peu d'autres survivants que Hig et son ami de fortune, Bangley, et Jasper, un bouvier australien recueilli par Hig. Les familles, atteintes d'une maladie du sang qui s'est propagée après la grippe, sont contaminées : parents et enfants meurent régulièrement.

 

Melissa, ma femme, était une vieille hippy. Pas si vieille. Elle était belle. Dans cette histoire, elle aurait pu être Eve, sauf que je ne suis pas Adam.

 

Hig entretient de bonnes relations avec les Mennonites, les familles, dans leur campement sur la montagne. Il leur rend quelques services, ils lui en sont reconnaissants. Bangley réprouve ce rapprochement, il craint la contamination.

 

Hig passe de la musique des fois, mais il évite d'écouter tout ce dont il était fan avant le monde du temps fini, les chansons de la route.

 

Il se récite un poème de Li Po :

Devant mon lit brille la lune

Serait-ce sur le sol du givre ?

Je lève la tête, contemple la lune

Je baisse la tête, pense à mon village natal

 

Parfois des intrus s'approchent. On les tue, on les enterre, sans tendresse ni regret. On en est arrivé là.

 

Vu du ciel, depuis la Bête, tout paraît en ordre.

 

Bref je me demande d'où vient ce besoin de raconter.

Comme pour animer la plus profonde beauté qui serait figée dans une immobilité mortelle.

Insuffler de la vie par le récit.

 

Entre la pêche, la chasse et le potager, dans le sillage d'un désastre s'opère un dédoublement : nostalgie et conscience du présent, vie et mort mêlées.

 

Une nuit – Hig et son chien sont partis pour la montagne encore enneigée, Jasper meurt, gelé, blotti contre son maître.

Jasper. Petit frère. Mon cœur.

Hig creuse une tombe, la recouvre d'un monticule de pierres. Il reste seul. Avec la Douleur.

Le chagrin est un élément. Il possède son propre cycle comme le carbone, l'azote. Il ne diminue jamais. Il traverse tout.

 

Hig reprend son vol. Il aperçoit la Femme. Après un accueil plutôt méfiant et un peu violent, il est admis par la Belle et son père. Ils s'envolent, retour au domaine où veille Bangley : Cima, son père et deux agneaux – L'Arche de Noé.

 

Mon poème préféré, celui de Li Shang-yin, fait :

Quand serai-je chez moi ?

Quand serai-je chez moi ? Je ne le sais pas.

Dans les montagnes, par cette nuit pluvieuse

Le lac d'automne est en crue.

Un jour nous nous retrouverons.

La lumière de la bougie près de la fenêtre qui donne à l'ouest.

Et je te dirai quel souvenir j'ai eu de toi

Ce soir sur la montagne orageuse.

 

Un style télégraphique à la manière des dépêches d'agences. Une sensibilité à fleur de plume : Melissa, Jasper, Bangley, les familles mourantes, Cima. Une philosophie dépouillée : Li Po, Li Shang-yin.

Le monde pourrait-il renaître ou le temps est-il fini ?

Un grand roman, qui invite à lire encore et encore.

 

* * *

 

Remerciements à Laure Payen-Amaudry, Une chose et son contraire, qui nous a suggéré cette lecture, et à BlueGrey, Le cri du lézard, pour sa belle chronique.

 

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9 octobre 2016 7 09 /10 /octobre /2016 00:15
Trevanian, Shibumi

Trevanian, Shibumi, Crown Publishers, 1979, traduit de l'américain par Anne Damour, Robert Laffont, 1981, traduction revue par Anne Damour, Gallmeister, 1988 – présente édition : 2016 – Conception graphique de la couverture : Valérie Renaud ; Illustration de couverture : © Tribalium / Shutterstock.com / Valou

Trevanian, Shibumi

 

Trevanian est un mystère précieusement cultivé.

 

Serait-il né au Japon en 1925, sous le nom de Rodney William Whitaker, comme le révèle, en 1983, un article du Washington Post conforté par le Who’s Who in America ?

Serait-il mort à la toute fin des années 1990, comme il l’avait déjà été en 1987 ?

 

Selon l'éditeur, Rodney Williams Whitaker, alias Trevanian, alias Nicholas Seare, alias Beñat Le Cagot (le nom d'un personnage de Shibumi), est né à Grandville, dans l'état de New York, le 12 juin 1931, et mort le 14 décembre 2005 dans le West Country, en Angleterre.

Après des études à l'université de Washington et un doctorat de communication à l'université Northwestern, il rejoignit l'US Navy durant la guerre de Corée. Il était directeur du département média de l'université d'Austin, Texas, lorsqu'il écrivit ses premiers romans.

Avec son épouse et ses quatre enfants, il vécut plusieurs années au Pays basque, désavouant ses Etats-Unis d'origine devenus trop matérialistes à son goût. Pendant longtemps, il garda le secret sur sa véritable identité, alimentant des rumeurs comme quoi il s'agissait de plusieurs auteurs écrivant sous un pseudonyme commun. Il mourut en Grande-Bretagne le 14 décembre 2005. Sa dernière œuvre, Street of the Four Winds, racontant la vie d'artistes parisiens durant la révolution de 1848, reste inédite.

 

Nicholaï Hel est l'homme le plus recherché du monde. Né à Shanghai en plein chaos de la Première Guerre mondiale, fils d'une aristocrate russe et protégé d'un maître de go japonais, il a survécu à la destruction d'Hiroshima pour en émerger comme l'assassin le plus doué de son époque. Son secret réside dans sa détermination à atteindre une forme rare d'excellence personnelle : le shibumi. Désormais retiré dans sa forteresse du Pays basque en compagnie de sa délicieuse maîtresse, Nicholaï accueille une jeune étrangère venue lui demander son aide. Il se retrouve alors traqué par une organisation internationale de terreur et d'anéantissement – la Mother Company – et doit se préparer à un ultime affrontement.

Shibumi, le chef-d'œuvre de Trevanian, est un formidable roman d'espionnage et une critique acerbe de l'Amérique. Avec, toujours, l'intelligence et l'humour noir qui sont la marque de fabrique de cet auteur exceptionnel.

4e de couverture

 

Les tribulations d'un Chinois en Pays basque. Un essai philosophique en forme de roman d'intrigue. Le récit reprend les phases d'un jeu de Go – un jeu, un art de vivre, dans lequel Nicholaï Hel est passé maître. Toute la vie est un paradigme du Go : la Stratégie de Shibumi.

 

Incipit

 

Première partie

Fuseki

Washington

 

9, 8, 7, 6, 5, 4, 3… LES CHIFFRES S’INSCRIVIRENT SUR L’ÉCRAN… le projecteur s’éteignit et les appliques lumineuses sur les murs de la salle de projection privée se rallumèrent. La voix du projectionniste était grêle et métallique dans l’interphone :

Quand vous voudrez, monsieur Starr.

T. Darryl Starr, unique spectateur, pressa le bouton de l’interphone placé devant lui.

[…]

Starr coupa l’extrémité de son cigare avec les dents et la recracha sur la moquette, suçota le havane entre ses lèvres pincées et frotta une allumette sur son ongle. En tant que Responsable Principal des Opérations, il se procurait des cigares de Cuba. C’était le privilège du rang.

Il s’enfonça dans son fauteuil et passa ses jambes par-dessus le dossier du siège devant lui, comme il le faisait quand il était gosse au cinéma du Lone Star Theater. Et si le type de devant râlait, Starr lui proposait de lui botter le cul en plus des omoplates. L’autre la fermait, car tout le monde à Flat Rock savait que T. Darryl Starr était du genre brutal et

qu’il était capable de vous amocher sérieusement.

Les années et les coups avaient passé, mais Starr était resté du genre brutal.

 

Il est bientôt rejoint dans la salle de projection par Diamond, suivi de près par le Premier Adjoint, puis un Arabe – un Palestinien. Sous l'égide de la Mother Company, Diamond dicte ses ordres : éliminer, physiquement, tout ce qui s'oppose au développement des ravages écologiques.

Comment se présente le film ? [demande Starr]

Pas mal, si l’on tient compte des conditions dans lesquelles nous l’avons tourné, répondit le projectionniste. L’éclairage dans Rome International est difficile…

[…]

Plan néral : les guichets de douane et d ’immigration. Une file de passagers se prépare à remplir les formalités avec plus ou moins d’impatience. Face à l’incompétence et à l’indifférence administratives, les seuls à montrer un visage aimable et souriant sont ceux qui s’attendent à des ennuis avec leurs passeports ou leurs bagages. Un vieil homme à barbiche blanche se penche pardessus le guichet, expliquant pour la troisième fois quelque chose au douanier. Derrière lui, en rang, deux jeunes gens d’une vingtaine d’années, très bronzés, vêtus d’un short kaki et d’une chemise déboutonnée. Tandis qu’ils s’avancent, poussant du pied leur sac à dos, la cara opère un zoom sur eux.

Ce sont nos cibles, commenta inutilement Starr.

En effet, dit l’Arabe d’une voix crispée de fausset. Je reconnais l’un d’eux. Il est connu dans leur organisation sous le nom d’Avrim.

Avec une courbette cocasse, le premier des jeunes gens invite une jolie fille rousse à les précéder au guichet. Elle le remercie en souriant, mais refuse d’un signe de tête. Le fonctionnaire italien, sous sa casquette à visière trop petite, prend le passeport du premier jeune homme d’un geste fatigué et le feuillette rapidement, louchant à plusieurs reprises sur la poitrine de la jeune fille, manifestement nue sous une chemise en jean.

 

Dans la fusillade, les deux jeunes Israéliens sont abattus ainsi que sept voyageurs, dont le vieil homme et une fillette. Haman, l'observateur arabe, s'éclipse de la scène sanglante : on le retrouve dans les chiottes où l'a conduit un besoin aussi naturel qu'impérieux.

 

La jeune fille rousse se tient très raide, les yeux agrandis d’horreur à la vue du jeune homme abattu qui, quelques secondes auparavant, lui offrait de passer devant lui…

La caméra va se poser sur le jeune homme écroulé près des casiers de consigne, la nuque éclatée…

Ter-ter-ter-terminé, les enfants, dit Starr.

[...]

Combien ? fit-il [Diamond] calmement.

Pardon ?

Combien de morts dans l’opération ?

Je vois ce que vous voulez dire, monsieur. Les choses ont été un peu plus sanglantes que prévu.

 

La fille aux cheveux roux est Hannah Stern, elle était le troisième membre du commando israélien à l'aéroport.

Trevanian, Shibumi

Vue depuis le château vers le sud-est, copyright 1976

 

Au Pays basque, Hannah Stern est accueillie par Nicholaï Hel, dans son château d'Etchebar.

Nicholaï Hel est un personnage très secret, même pour Fat Boy, la console gavée d'informations au service de Diamond et de son équipe. Il serait né à Shanghai, devenu grand maître en l'art du Go auprès d'Otake-san de la Septième Dan.

Trevanian, Shibumi

La vie est l'ombre du Go, la cruauté de Nicholaï au jeu laisse craindre pour son sens de la vie. Sa carrière est marquée de nombreuses actions d'extermination pour le compte de divers gouvernements. Ses services sont rémunérés à 250.000 dollars en moyenne, mais parfois il intervient gratuitement : pour les Basques, qui le protègent bien, et pour les Juifs. Il s'est retiré des affaires. Il peut vivre tranquillement dans sa retraite, à Etchebar, avec Hana, une jeune fille qui a été entraînée dans une école catholique spécialisée pour former des courtisanes de haut vol.

 

A Washington, on apprend que Hannah Stern vient de rejoindre Nicholaï Hel : les ennuis vont commencer.

 

Ringo-no-uta, vieille chanson populaire japonaise, chanson de l'espoir

 

A Etchebar, on attend des invités américains : Diamond et sa clique. Un barbecue leur aurait mieux convenu que la cuisine raffinée de Nicholaï Hel. C'est une coutume de sauvages, à base d'assiettes en carton, de coups de coude, d'insectes variés, de viande carbonisée, de hush puppies et de bière.

Le temps est à l'orage.

Dans le salon bleu et or, on sert un verre de Lillet avant le dîner, puis on passe à table : truite du gave, isard aux cerises, légumes du jardin cuits à la japonaise, et une salade verte avant les fruits et les fromages. Les vins sont soigneusement choisis en fonction de chaque mets et la délicatesse du gibier en sauce aigre-douce s'accompagne d'un rare Tavel.

Nicholaï Hel emmène Diamond au jardin japonais qu'il a passionnément construit et cultivé depuis de nombreuses années et il l'invite à se servir un très vieux et excellent Armagnac.

Dans la conversation, Diamond souligne que ni son frère, le commandant – qui jadis, dans les couloirs obscurs de la guerre, a torturé Nicholaï, ni lui-même ne sont devenus tueurs à gage.

Sottise. Tout homme travaillant dans une organisation qui pollue, qui extrait à ciel ouvert, contamine l'eau et l'air, est un tueur.

 

Viennent le sang, la sueur, les soupirs.

 

Hannah est menacée, elle est conduite en secret dans une cabane sur la montagne, sous la protection des Basques. Elle est abattue par Starr et Haman : un Basque a trahi et révélé sa cachette.

 

Nicholaï part pour la Grande-Bretagne en quête de Diamond. Il marque une pause à Saint-Jean-de-Luz pour voir Maurice de Lhandes, alias Le Gnome, un nain, un vieil ami. Ils dînent ensemble en compagnie de Mll Pinard, la gouvernante de Maurice. Nicholaï a convoqué aux fourneaux le grand chef du Café de la Baleine – ils se connaissent bien. Ils sont servis d'un caviar de la Neva et de blinis encore chauds sur leurs serviettes, suivis d'un potage royal Saint-Germain, d'un suprême de sole au château d'Yquem, de cailles sous la cendre, d'un carré d'agneau Edouard VII, d'un riz à la grecque, de morilles, de fonds d'artichauts florentine et d'une salade Danicheff, d'une bombe glacée et de fruits variés.

 

En Grande-Bretagne, la dernière partie s'engage entre Nicholaï et Diamond.

 

Quel trésor se cache dans le gouffre de Port de Larrau ? Quel sort attend les valets de la Mother Company ? Que deviendront le château, en majeure partie détruit dans le cours du jeu, et le jardin japonais carbonisé ?

 

Nicholaï Hel retrouve Hana : il était temps de prendre le thé qu'il avait préparé.

 

Un roman d'une grande sagesse amoureuse, ponctué de moments raffinés dans la gourmandise, lacéré de traits féroces sur l'Amérique, son vulgaire matérialisme, son mépris ploutocratique de la vie, simple et tranquille, son programme d'asservissement des hommes et des ressources de la planète.

 

Un chef-d'œuvre.

 

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Lou de Libellus Lou de Libellus - dans de litterrance
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1 octobre 2016 6 01 /10 /octobre /2016 00:15
Didier Jung, Disparu – une randonnée en Corse-du-Sud

Didier Jung, Disparu, ETT, 2016 – couverture : Façade à Sant Antonino, Corse / © Géraldine Revillard

Didier Jung, Disparu – une randonnée en Corse-du-Sud

Didier Jung a écrit de nombreux romans, en particulier sur l’île de Ré, où il séjourne une partie de l’année. Il nous entraîne aujourd’hui dans une aventure « à domicile » du commandant de police Ange Morazzani après une croisière dans le Grand Nord (cf « Le chant des baleines ») où son intuition avait fait merveille. En sera-t-il de même sur son île natale ?

4e de couverture

 

Carole et Alain, anciens amants, se retrouvent seize ans après. Alain a divorcé, le mari de Carole, Jean-Marc, a disparu. Alain se souvient qu’il lui avait dit vouloir « prendre le maquis ». Il décide d’appeler un ami corse, le commandant Morazzani pour retrouver Jean-Marc. Commence alors une enquête dans les méandres de l’âme corse, au gré des visites des plus beaux sites de l’île, de ses villages reculés, de ses habitants méfiants, sous un soleil implacable.

4e de couverture

 

Incipit

 

La réunion avait commencé depuis moins d’un quart d’heure. Déjà Carole avait décroché. Non pas parce qu’elle se déroulait en anglais. Cette langue dans laquelle s’exprimaient les participants avec plus ou moins de bonheur, lui était familière. Si Carole s’était volontairement mise en retrait, c’était en raison de la présence de son patron à ses côtés. Il n’appréciait pas qu’elle lui vole la vedette en intervenant dans le débat. Pour lui, la technique était une affaire d’hommes. Sans doute n’était-il pas le seul à le penser, car il n’y avait que deux femmes parmi la vingtaine de personnes assises autour de la longue table rectangulaire.

La salle de réunion se situait au quarante-troisième et dernier étage de la tour Framatome, à La Défense. A travers ses larges baies vitrées, on découvrait tout Paris et ses environs.

 

Jean-Marc, le mari de Carole, a disparu. Carole et Alain – elle, cadre supérieur, lui, ingénieur, faut un minimum – se sont aimés puis séparés, il y a seize ans. Ils se reconnaissent. Alain a épousé Sylvie, un amour de jeunesse qui travaille dans un cabinet d'avocats, ils ont eu deux enfants et ils ont divorcé – Sylvie l'a quitté pour un collègue.

Jean-Marc, diplômé de Sciences-Po travaillait pour une banque. Il s'était découvert une passion, la peinture. Trois ans auparavant, il avait pris le maquis, peut-être dans les environs de Propriano où il avait passé quelques jours de vacances avec Alain.

Alain propose à Carole d'appeler un ami, ancien commandant de police, Ange Morazzani, en retraite dans son île natale. Il accepte de mener l'enquête, même s'il doit s'éloigner un temps, vers le Sud, de sa femme Thelma – leurs noces sont récentes.

 

Le Sud accueille le voyageur au chant du Dio vi salvi Regina.

 

Dio vi salvi Regina, Les voix de l'émotion

Didier Jung, Disparu – une randonnée en Corse-du-Sud

La randonnée commence à Proriano.

 

Ange nous fait découvrir les magnifiques paysages de la Corse-du-Sud.

Didier Jung, Disparu – une randonnée en Corse-du-Sud

Sartène, où Ange déjeune d'une pizza géante à une terrasse de la place Porta d'où l'on a une vue panoramique sur les montagnes environnantes.

Didier Jung, Disparu – une randonnée en Corse-du-Sud

Olmeto, L'Ulmetu en langue corse.

Didier Jung, Disparu – une randonnée en Corse-du-Sud

A Viggianello, il goûte un civet de sanglier, arrosé d'un vin de Sartène – le meilleur.

Didier Jung, Disparu – une randonnée en Corse-du-Sud

Il dîne à Fozzano, au U Pitraghju, d'une généreuse planche de charcuterie – la carte des vins est excellente, et la serveuse, accorte.

 

On retrouve la trace de Jean-Marc. On apprend pourquoi il s'est enfui pour le maquis. Et là...

On ne saurait en dire plus.

L'épilogue est complètement immoral, ou tout au moins illégal : il ne passerait pas à la commission de censure, ou de contrôle, des œuvres cinématographiques.

 

Disparu est un petit roman qui aurait pu figurer dans notre série de l'été, Vivement les congés payés ! – suivre les liens >> en bas de page.

 

Il reste les paysages et les nourritures terrestres que l'on aura pu apprécier.

 

 

* * *

 

Le mot de la fin.

(Pour connaître le dénouement de l'intrigue, surlignez l'espace ci-dessous avec la souris afin de faire apparaître le texte.)

 

Quelques années auparavant, Thierry, que l'on n'a pas encore vu paraître, était directeur d'une petite agence de la Société Générale à Strasboug. Ses comptes n'étaient pas en règle. Jean-Marc, alors inspecteur du siège, lui a réglé son compte.

Thierry n'a jamais oublié les années de galère, il s'est promis de retrouver le maquisard et de lui régler son compte. Il le retrouve, il lui assure qu'il ne lui en veut pas et même qu'il lui est reconnaissant de lui avoir offert une nouvelle et fructueuse carrière. Il l'invite à une ballade en mer. Il prend une rame de secours du bateau et assomme son compagnon de croisière.

On n'a jamais retrouvé le corps de Jean-Marc. En Méditerrannée...

 

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